FILIATION DE LA REVOLUTION SL D-AMÉRICAINE
L'histoire se modèle sur la vie, et comme les actions humaines sont des forces vivantes incorporées aux choses, leurs éléments se développent sous
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l'influence de leur milieu, et, comme le bronze en fusion ou l'argile, prennent les formes que le moule leur imprime. Ainsi nous voyons que la colonisation hispano-américaine, dès son origine, renferme le principe de l'individualisme et l'instinct de l'indépendance, (|ui devaient forcénient donner pour résultats l'émancipation et la démocratie. Ainsi Ton voit le Pérou à peine conquis et peuplé par la race espagnole devenir le théâtre d'incessantes guerres civiles et de révolutions, et ses conquistadors, sous les ordres de Gonzalo Pizarro, lever l'étendard de la révolte contre leur roi au nom de leurs droits mêmes de conquistadors, et couper la tête au représentant du monarque qui l'était en même temps de la monarchie, de l'aristocratie féodale et de la domination espagnole (1540). Un chroniqueur contemporain, possédé des passions de l'époque, et dont le livre fut par le roi d'Espagne condamné à être brûlé, faisant parler un jurisconsulte espagnol, ami du premier rebelle américain, met dans sa bouche les paroles suivantes : « Zepeda prétendait que par leur principe et leur origine tous les rois descendent de tyrans ; de là, que la noblesse rappelait Gain, et le peuple le juste Abel et que cela ressortait clairement des blasons et des insignes des armes : des dragons, serpents, feux, épées, têtes coupées et autres symboles cruels qui figuraient dans les armes des nobles. » Le fameux Carvajal, nerf militaire du soulèvement de Pizarro, type des cruels caudillos sud-américains qui allaient le suivre, conseillait à son chef de se rendre indépendant, et, joignant l'exemple au précepte, il brûla dans un brasero l'étendard royal et les armes de Gastille et de Léon, et il ima-
gina la première bannière révolutionnaire qui ait flotté dans le nouveau monde. C'est donc avec raison quun moderne critique espagnol a pu dire : « La guerre de Quito fut la première et la plus sérieuse tentative d'indépendance qu'aient osé les hispano-américains. » (Fernandez, Histoire du Pérou.) A peine une nouvelle génération européenne était née en Amérique, quand on vit un fils d'Hernan Gortès, qui portait dans ses veines du sang de la célèbre Indienne doila ]\Iarina, tramer une conspiration pour débarrasser le jNIexique du joug de sa métropole, au nom du droit territorial invoqué par Pizarro.
La pauvre et obscure colonie du Paraguay fut dès son origine une turbulente répu])lique municipale émancipée en fait, qui se gourverna soi-même et se dicta ses propres lois. Les colons déposèrent les gouverneurs royaux au cri de : A bas les tyrans ! ils élurent des mandataires, et maintinrent leurs fueros durant plus de vingt-cinq ans. Quand une nouvelle race créole fut née dans ce pays, produit du croisement d'Européens et d'indigènes, un nouvel éb'ment s'introduisit dans la colonie. Un contemporain espagnol, témoin de cette gestation, disait en 1579, en parlant de « ces fils du pays », qu'ils « formaient les f|uatre cinquièmes de la [)opulation, (jue cette proportion allait chaque jour s'accroissant, et ([ue remarquables étaient chez ces gens-là leur peu de respect pour la justice, pour leurs parents et leurs aines ; leur curiosité au sujet des armes, leur adresse à combattre à pied et à cheval; en outre : résistants au travail, amis de la guerre et épris de nouveautés. » [Rapport du tré-
sorier Hernando de Montalvo qui suivit au Rio de la Plala V expédition de Zarale, et qui devint « Cabildante » de Buenos-Aires en lôSg.)
Ces exemples lointains suffisent pour montrer que la colonisation hispano-américaine renfermait le germe de Tinclividualisme et de l'indépendance, même si l'on fait omission des soulèvements des frères Contreras, en Nicaragua (1542), qui livrèrent une grande bataille aux troupes du roi (en 1549) ; de la révolution de Gonzalo Oyon (1560) à Popayan ; du soulèvement d'Aguirre dans les Amazones (en 1560), qui porta l'émeute jusqu'au centre de la Nouvelle-Grenade, et de bien d'autres de la même sorte qui eurent lieu fort avant la fin du dix-septième siècle. Ainsi l'Espagne fonda par sa colonisation un monde rebelle et une démocratie géniale, tandis que l'Angleterre fondait par la sienne un monde libre et une démocratie organique.
L'insurrection véritablement créole commença au début du dix-huitième siècle, où l'on entendit pour la première fois, à Potosi, le cri de Liberté! et où les créoles cessèrent de s'appeler Espagnols pour fièrement se qualifier Américains. C'est l'éclosion d'un nouvel esprit national. Les savants voyageurs espagnols Jorge Juan et Antonio de Ulloa, chargés de mesurer un degré terrestre sur l'équateur (1735), indiquèrent la ligne de division entre les deux races : « C'est une chose qui ne laisse pas de paraître étrange qu'entre personnes d'une même nation et d'un même sang, il y ait tant d'inimitié et de haine, et que les villes soient un théâtre de discorde et de continuelle opposition entre Espagnols et créoles. 11 suffit d'être Européen, ou chapeton, comme on dit là-bas, pour
être l'ennemi des créoles; il suffit d'être né en Amérique pour détester les Espagnols. Dès que les fils des Européens naissent, ou que commence de briller dans leur esprit la lumière de la raison, la haine des Européens commence à s'allumer en eux. C'est chose fort commune d'entendre répéter par quelques-uns que « s'ils pouvaient renoncer au sang espagnol qu'ils tiennent de leur père, ils le feraient pour conserver pur, le sang qu'ils tiennent de leur mère. » (J. Juan et A. Ulloa, Noies secrètes sur l Amérique.) Les métis attisaient cet incendie latent de haines ethniques.
En 1711, les métis proclamèrent roi de Venezuela un mulâtre, et en 1733, les créoles se révoltèrent en armes contre les privilèges de la « Compagnie guipuzcoane de Caracas », organisée pour monopoliser le commerce des produits du pays, et livrèrent des batailles en faveur de la liberté des échanges, obligeant la métropole à promettre la dissolution de ladite Compagnie. A la même époque (1730) les métis, au nombre de 2.000, poussèrent à Cochabamba (Haut- Pérou) le cri de révolte, formèrent une armée bien disciplinée pour protester contre l'impôt personnel, et ol)tinrent la faculté de nommer un alcalde et des corrc'fjidores créoles. En 1765, l'année même où les Américains du Nord protestaient contre l'impôt dont les grevait le parlement delà mère-patrie, les créoles du Quinto s'insurgèrent en signe de protestation contre l'impôt des alcabalas — comme ils l'avaient déjà fait au temps de Cliarles-(^)uint — perdirent 400 hommes, mais continuèrent de lutter jusqu'à vaincre enfin les Espagnols. Mais ces événements, précurseurs de la Révolution qui était dans les choses
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et s'opérait dans les esprits, n'avaient que par accident un caractère politique, et manquèrent de formes définies et d'intentions délibérées de liberté et d'indépendance.
Il était réservé à l'embryonnaire république municipale de Paraguay de donner le premier exemple d'un mouvement révolutionnaire ayant une doctrine politique qui renfermait le principe de la souveraineté populaire supérieure à celle des rois. A propos d'un conflit entre le gouverneur nommé par le roi et le cabildo d'Assomption, qui invoquait les anciens fueros municipaux des colonies, le Paraguay leva l'étendard de Padilla, tombé à Villalar. C'est alors (|ue parut sur la scène le fameux José Antequera, Américain de naissance, élevé en Espagne, qui, proclamé gouverneur par le vote commun, déclara en présence du peuple : « Un peuple n'abdique jamais ; le droit naturel enseigne la conservation de la vie, sans distinguer aucun état qui soit plus privilégié que d'autres, comme il enseigne à cliacuu, même sans maîtres, ce qui est contre lui, comme la servitude tyrannique et le supplice d'un injuste gouvernement. » Sous ce drapeau et avec ce programme, il conduisit le peuple contre la suprématie théocratique des Jésuites du Paraguay, qui le martyrisaient et l'exploitaient; il leva une armée, livra des batailles aux troupes du roi, fit tomber des têtes, et fut béni comme un sauveur (1724-1725). Lui et son alguazilmayor, Juan de Mena, expièrent dans un cachot leur crime de lèse-majesté. En présence de la mort, il refit sa profession de foi, et dans sa prison, il avait formé un disciple qui continua son œuvre. Ce disciple, ce fut Fernando Mompox, Américain comme son
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maître, qui s'évada de la prison de Lima, s'établit au Paraguay, et ranima « le feu couvant sous la cendre », suivant l'expression du vice-roi du Pérou. A la nouvelle de l'exécution d'Antequera, la fille de Juan de Mena, qui portait à cette époque le deuil de son mari, révéla pour la première fois la féminine passion de la liberté en Amérique : elle revêtit ses plus beaux habits et s'écria : « Il ne faut point pleurer une mort si glorieusement acceptée pour la patrie î » Mompox organisa sous le nom de communistes les partisans d'Antequera et du cabildo, déposa un autre gouverneur et institua une Junte de gouvernement avec cette formule politique : « L'autorité de la commune est supérieure à celle même du roi. Opposonsnous à la réception du nouveau gouverneur, en assumant une responsabilité collective qui soit une garantie pour les individus. » Après ces paroles qui ont rendu son nom immortel, Mompox disparaît dans le naufrage de sa cause.
La semence communale lancée par Antequera et Mompox germa sous une nouvelle forme en Nouvelle-Grenade, un demi-siècle plus tard (1781). A l'occasion de rétablissement de nouveaux impôts qui grevaient la production du pays, une femme du peuple arracha dans la ville d'El Socorro le décret qui en parlait. Le pays se souleva en masse sous la conduite de ses municipalités, et forma, sous le nom de communistes , une armée de 20.000 hommes, commandée par Juan Francisco Berbeo, populairement élu. Cette armée battit les troupes royales et imposa la capitulation dite tle Zipaquira, laquelle concédait l'abolition perpétuelle des estancos ; la réduction des droits sur les alcools, le papier timbré,
et des autres impôts ; la suppression des juges de résidence; que les emplois seraient donnés à des Américains, et à leur défaut à des Espagnols européens; que seraient confirmées les nominations des capitaines élus par le peuple et auxquels on laisserait la liberté d'instruire militairement les miliciens les jours de fêtes, tout cela avec la garantie d'une amnistie jurée sur les saints Evangiles. Ces conditions ne furent pas respectées par les Espagnols sous prétexte que « ce qu'on exige des autorités par la violence est sans aucune valeur et constitue une trahison déclarée ». Un caiidillo, plus hardi que les autres, José Antonio Galan, reprit l'étendard des communistes; mais il fut vaincu et on le condamna, pour crime de haute-trahison, à être pendu, à avoir le tronc brûlé, les^ membres mis en charpie sur le théâtre même de l'insurrection. Ses biens furent confisqués, ses maisons détruites: on répandit du sel sur leur emplacement; et sa descendance fut déclarée infâme. Berbeo vécut dans l'obscurité, et il est peutêtre, observe un historien, le seul chef de rebelles, dans les colonies espagnoles, qui ait lutté contre le souverain et n'ait pas péri en cachot.
Mais ces mouvements concentriques, et bien d'autres du même genre dans l'ensemble des éléments du système colonial, sont des agitations sans transcendance, qui n'ont de valeur que comme antécédents historiques, parce qu'ils ne marquent pas une véritable révolution. Cependant, ils concourent à prouver que durant deux siècles l'Amérique du Sud eut une vie tragique et mouvementée, et qu'aussi bien dans les premiers temps de la conquête que pendant la colonisation, les Espagnols américains et
les Espagnols nés en Amérique protestèrent contre la domination absolue de la mère-patrie, et qu'elle était haïe de tous. Gela faisait prévoir une crise fatale.