‹ L'Amerique latine; République Argentine;Chapitre 13 sur 90 · REVOLUTION MORALE DE L AMERIQUE DU SUD · texte numérisé non relu

REVOLUTION MORALE DE L AMERIQUE DU SUD

Les révolutions ne s'effectuent que lorsque les idées, les sentiments, les prédispositions morales et intellectuelles de l'homme se convertissent en conscience individuelle de la grande masse, et ses passions en forces absorbantes, car, comme on l'a dit avec juste raison, « c'est Tliomme, non pas les événements, qui fait le monde, et de son état intérieur dépend l'état visible de la société ». Cette révolution s'était opérée chez l'homme sud-américain avant la fin du dix-huitième siècle, et la croissance et le niveau moral en étaient marqués sur Féchelle invisible qu'il portait dans son âme. Dès lors toutes ses actions ont un objectif, une logique, un sens ; ses travaux révolutionnaires accusent un plan bien arrêté d'organisation et une aspiration à un meilleur état de choses. L'émancipation était un fait qui se trouvait dans l'ordre naturel des choses, une loi qui devait s'accomplir, et les esprits suivaient cette voie. Quand et comment ? c'étaientdes questions de simple opportunité et de moyens, et de décision d'àmes prédisposées. La révolution était dans l'atmosphère, elle était dans les âmes, et elle était à présent, non seu-

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lement un instinct et une gravitation mécanique, mais aussi une passion et une idée.

En ce sens, l'événement extraordinaire qui contribua le plus à former cette conscience et à dessiller les yeux des gouvernants eux-mêmes, ce fut l'émancipation de l'Amérique du Nord, lacjuelle porta un coup mortel à l'ancien système colonial. Son organisation répul^licaine, en harmonie avec la façon d'être de l'Amérique du Sud par l'influence du milieu, donna à la révolution sud-américaine sa formule. Au début, cette action ne se fit pas sentir directement par suite de l'état de marasme social et politique dans lequel gisaient les colonies hispano-américaines; mais elle ne laissa j)as pour cela d'être efficiente. Une combinaison de circonstances concurrentes qui altérèrent l'équilibre instable existant, mit en commotion l'organisme sud-américain jusqu'alors inerte, et donna à la métropole ellemême la certitude évidente que ses colonies étaient à jamais perdues pour elle dans un délai plus ou moins long. Ce fut l'Espagne qui, sous le règne de Charles 111, donna le premier signal à l'émancipation de ses colonies, en unissant ses armes à celles de la France pour soutenir l'insurrection des Nord- Américains, par haine de TAngleterre, et en reconnaissant ensuite l'indépendance de la nouvelle république, ce qui revenait à une véritable acceptation de principes contraires à son pouvoir moral et matériel. Le comte d'Aranda, qui fut un des premiers hommes d État espagnols de son temps, prévit ces conséquences et conseilla à son souverain, en 1783, de sanctionner lui-même, à l'avance, un fait qu'il n'était pas en son pouvoir d'éviter, « en se délai-

saut spoiitanéiaent de tout le domaine de ses possessions dans le nouveau continent, et en y établissant trois enfants : Fun comme roi de Mexique; un autre comme roi de Pérou, et le troisième comme roi de Gosta-F'irme, et le monarque prendrait le titre d'empereur ». Ce plan, qu'avec juste raison son auteur qualifie de grande idée, était basé sur ce que : « jamais n'ont pu être gardées longtemps des possessions aussi vastes, situées à de si grandes distances de la métropole, laquelle restait sans action sur elles, ce qui l'empêchait de faire le bien au profit de leurs malheureux habitants, soumis à toutes sortes de vexations sans pouvoir en obtenir réparation, et exposés aux abus de leurs autorités locales, circonstances qui, réunies, ne pouvaient que mécontenter les Américains, et les pousser à s'efforcer de conquérir l'indépendance à la première occasion |)ropice. « Et, soulevant le voile de l'avenir, le comte d'Aranda présageait ce qui allait se produire : « Nous venons de reconnaître une puissance sur un continent où il n'en existe aucune autre capable d'arrêter son essor. Cette république fédérale naquit pygmée. Elle arrivera un jour à être un géant, un colosse même, et un jour viendra où nous remarquerons avec peine l'existence de ce colosse. Son j)reiuiei' acte, dès (lu'eUe sera sortie des langes, ce sera de s'emparer de la l'huide et de dominer le golfe de MeNi(|ue. Ces craintes sont fondées. Mieux vaut(|ue ces [)révisioiis se réalisent bientôt; sinon nous assisterons à d'autres commotions plus funestes encore dans nos Amériques. » {Mémoire du coinlc (TAi-diuld ail roi Charles III.)

Le monar(|ue espagnol ferma |)Our l'instant les

yeux à la lumière de ces conseils; mais six années ne s'étaient pas écoulées, que l'éclair de la Révolution française, qui illumina de subites lueurs la conscience humaine, lui fit entrevoir l'abîme qu'il avait creusé sous son trône. La révolution nord-américaine montra alors son caractère universel, puisqu'elle se propagea en Europe et conquit, à ses débuts, même les nations latines, ainsi que nous l'avons déjà montré. Les rois absolus du vieux monde — et aussi la libre Angleterre, en raison de son régime monarchique — comprirent sa portée politique, et sentirent leur pouvoir trembler sur ses bases. Alarmés, ils fondèrent des ligues liberticides contre les nouveaux principes en Europe et en Amérique, et la réaction se fit sentir dans les deux mondes.

L'Espagne, effrayée des conséquences de sa propre œuvre, poursuivit dès lors jusqu'à l'introduction des symboles de la liPjerté nord-américaine dans ses colonies. Le roi, ayant su que les créoles sud-américains tardaient en secret des médailles commé-

moratives de l'indépendance des Etats-Unis, avec l'exergue: Libertés américaines, dicta, le 18 mai 1791, un décret par lequel il ordonnait qu'on veillât avec soin « à ce que ne fut introduite dans les Indes, aucune espèce de médailles faisant allusion à la liberté dés colonies anglo-américaines, et(|u'on fit recueillir, avec prudence et sans en donner aucun motif, celles qu'il pourrait y avoir en circulation ». Mais avec les médailles circulaient aussi les idées qui, elles, ne pouvaient être recueillies, du moins dans le sens où l'entendait le roi.

La Révolution française de 1789 fut la conséquence immédiate de la révolution nord-américaine, dont

elle immortalisa les principes qu'elle fit passer dans l'Amérique du Sud, par la voie des grands publicistes français du dix-huitième siècle, fort lus et hautement appréciés par les créoles instruits des colonies et par ceux qui voyageaient en Europe. Leurs maximes circulaient secrètement dans les es prits, comme les médailles de mains en mains. En voyantsesthéoriesréaliséespar la Révolutionde 1789, et en les lisant consignées sous la forme de préceptes constitutionnels dans la Déclaration des Droits de l'Homme, importée d'Amérique en Europe, et que la France propagea par le monde, la révolution s'opéra dans les consciences et l'idée d'indépendance se fît chair. Bientôt, en remontant vers la source, on découvrirait les principes originels et le type de la république véritable. — Antonio Narino, appelé à jouer un rôle considérable dans la future révolution colombienne, traduisit et fit imprimer secrètement, en Nouvelle-Grenade, la Déclaration des Droits de l'Homme, en même temps qu'il dirigeait contre le gouvernement espagnol des pamphlets prouvant une sourde fermentation (1794). Poursuivi pour ce motif, il eut le bonheur ([uon ne pu l découvrir un seul exemplaire de ses écrits, et qu'aucun témoin, malgré les menaces, ne déposât contre lui, à tel point était grande la solidarité entre consj)irateurs. Narino présenta courageusement sa défense devant le tribunal. Il soutint que la publication écrite des principes qu'il avait défendus n'était j)as un délit, ces mômes principes se trouvant défendus dans des ouvrages imprimés en Espagne. Il fut cependant condamné à l'emprisonnement en Afrique, à la confiscation de ses biens, à l'exil perpétuel d'Amérique, et à assister

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à la destruction, par le feu et la main du bourreau, du livre original qui lui servit de texte pour sa traduction.

Ces manifestations, pour isolées qu'elles paraissent, n'en sont pas moins un symptôme des temps. Il n'est pas d'événements fortuits en histoire : ils ont tous leur coordination logique, et tous s'expliquent par des lois régulières qui président au développement et à la décadence des nations dans ce que l'on a appelé la dynamique sociale. Les idées ne sont pas des aérolithes tombés d'un autre monde : elles ont leur origine dans la nature morale de l'homme qui habite cette planète. De même ([ue l'apparition d'une plante sur un terrain inculte marque l'intervention d'agents physico-chimiques, climatériques et organiques qui se combinent, rapj)arition d'une idée dans un cerveau marque une élaboration intellectuelle qui s'opère simultanément dans plusieurs têtes. Ainsi que l'a dit Emerson, philosophe américain qui a éprouvé le phénomène en soi, les idées réformatrices ont une porte secrète par où elles pénètrent dans le cœur de tous les législateurs et de chaque habitant de toutes les villes : le fait qu'une nouvelle pensée ou une nouvelle espérance est entrée dans un cœur, est l'annonce qu'une nouvelle lumière vient de s'allumer dans le co'ur de milliers de personnes. La preuve en est qu'après l'émancipation des colonies nord-américaines et après la Révolution française, Jefl'erson aux Etats-Unis, Burcke et Pitt en Angleterre, le roi d'Espagne à Madrid, son ministre à Paris, Tallien et Lafayette en France, et les créoles sud-américains en Amérique et en Europe, pensaient de même au sujet de l'indépendance

sud-américaine. Le critérium politique se formait par l'exemple de ce qui se passait sur les deux continents; les idées nouvelles pénétraient d'abord dans les esprits cultivés, et s'infiltraient dans la masse grâce à l'instinct et à la passion qui transformaient les âmes par la création d'un nouvel idéal que chacun interprétait suivant ses capacités, ses intérêts ou ses tendances; et les pouvoirs absolus eux-mêmes ne pouvaient nier ce phénomène dont ils subissaient l'influence. C'est ainsi qu'allait se préparant la révolution morale dans l'Amérique du Sud, une fois que l'idée nouvelle eut germé dans les esprits.

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