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LE PRECURSEUR DE L EMANCIPATION SUD-AMERICAINE

A cette époque, il y avait quelques années que parcourait le monde un ardent apôtre de la liberté humaine, précurseur de l'émancipation sud-américaine. C'était un rêveur aux idées confuses, aux connaissances variées mais désordonnées, un guerrier animé d'une généreuse passion et surtout un grand caractère. Soldat de Washington pendant la guerre nord-américaine, camarade de La Fayette, général avec Dumouriez aux premières camj)agnes (le la UÔN olutidu fiançaise, compagnon de prison de Mme Rolland, confident de Pilt dans son plan d'insurrection des colonies hispano-américaines, dislin-

gué par Catherine II de Russie, aux faveurs de laquelle il opposa Taustère mission qu'il s'était imposée ; considéré par Napoléon comme un fou animé par une étincelle du feu sacré, Francisco Miranda eut la première vision du grand destin de l'Amérique républicaine, et il fut le premier à lever la bannière imaginée par lui sur les plages mêmes découvertes par Colomb. Ce fut lui qui centralisa et donna un objectif aux travaux révolutionnaires des Sud-Américains dispersés en Europe, établissant des relations suivies entre eux et les créoles des colonies, et ce fut lui qui fonda à Londres, vers la fin du dixhuitième siècle, sous le nom de Gran Réunion americana, la première association politique à laquelle ils s'affilièrent tous, dans le but de préparer l'entreprise d'émancipation sur la base du dogme républicain. Là furent initiés aux mystères de la liberté future O' Higgins, du Chili ; Narino, de Nouvelle-Grenade; Montufar et Rocafuerte, de Quito ; Caro, de Cuba, représentant des patriotes du Pérou ; Alvear, un Argentin, et d'autres qui devaient s'illustrer plus tard en proclamant leur Credo ou en mourant pour lui. Là prêtèrent serment de faire triompher la cause de l'émancipation de l'Amérique méridionale, les deux grands libérateurs, Bolivar et San Martin.

Cette association, initiatrice de la révolution sudaméricaine, fut le type des sociétés secrètes du même genre, qui, transplantées sur le terrain de l'action, imprimèrent leur cachet aux caractères de ceux qui furent plus tard appelés à diriger la révolution. Ces sociétés inoculèrent au mouvement le sentiment américain qui, sans tenir compte des frontières et sans vouloir connaître d'obstacles, englo-

bait collectivement toutes les colonies assujetties en une entité, en une aspiration identique, en un amour unique, et même en une haine solidaire contre leurs maîtres. Ce ressort moral donna à la révolution américaine sa cohésion continentale par la solidarité de cause, son unité par la propagande réciproque et simultanée, et assura le triomphe par la communauté d'efforts. C'était là le grand point de contact entre les créoles qui habitaient les colonies hispanoaméricaines, et ceux qui, loin d'elles, dans un autre milieu et sous d'autres impressions, travaillaient pour leur indépendance et pour leur liberté. Cela explique aussi le synchronisme des premiers mouvements, malgré l'isolement des colonies, où les mêmes causes morales produisaient d'identiques effets par de mystérieuses affinités électives.

Miranda chercha à intéresser le monde entier à la cause de l'indépendance hispano-américaine, et particulièrement l'Angleterre avec laquelle il finit par conclure un pacte dans ce sens, obtenant par trois fois (de 1790 à 1801), du ministre Pitt, la promesse qu'il serait moralement et matériellement aidé dans son entreprise, avec la coopération des Etats-Unis. Des complications de la politique européenne et des trépidations du gouvernement de AVasliington empêchèrent cette combinaison d'aboutir. C'est alors (1791) que par voie de manifeste il adressa aux Américains une lettre dans laquelle était fait le procès du système colonial de l'Espagne, et où l'auteur disait : « La Nature a, par des mers, séparé l'Amérique de l'Espagne, émancipant de fait les Américains qui sont ainsi libres par un droit reçu du Créateui-, droit inaliénable j)ar

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sa nature et qu'on ne peut supprimer sans commettre un délit. Ce serait un blasphème de supposer que le suprême Bienfaiteur a permis la découverte du nouveau monde uniquement pour donner pouvoir à des exploiteurs imbéciles de disposer à leur gré du sort de plusieurs millions d'hommes. » Cette lettre, rédigée par le jésuite expulsé d'Amérique Vizcardo-Guzman, et dont Miranda fit faire deux éditions, l'une à Londres, l'autre aux États- Unis, concluait ainsi : « Le courage des colonies anglaises d'Amérique, qui devrait rendre honteux les Sud-Américains, a couronné le front du nouveau monde, proclamant sa liberté, son indépendance, sa souveraineté. La lâche résignation ne peut durer plus longtemps. Le moment est venu pour nous d'ouvrir une nouvelle ère de prospérité, en exterminant la tyrannie ; et animés par les éternels principes d'ordre et de justice, et avec l'aide de la Providence, de faire de l'Amérique une grande famille de frères. » Mais, ne comptant plus sur l'Angleterre ni sur les Etats-Unis, Miranda voulut tenter seul l'entreprise ; et en 1806, il se lança en deux occasions — la première fois avec 200 hommes; avec 500, la seconde — sur Costa-Firme. Deux fois il fut repoussé, à Ocumara et à \ ela-de-Goro, sans que personne eût répondu à son cri d'insurrection. Mais il était poussé, ce grand cri, et il n'allait pas tarder à réveiller des échos dans les deux mondes.

L'Angleterre, pendant ce temps, abandonnant à la mort de Pitt ses projets d'émancipation des colonies espagnoles, entreprit pour son compte la conquête de l'Amérique du Sud ; elle fut deux fois battue à Buenos-Aires, en 1806 et en 1807, comme elle

l'avait été en 1740 à Carthagène des Indes. Miranda était heureux de cette déroute ; il écrivait, en 1808, au cabildo de Buenos-Aires pour le féliciter : « J'ai eu la double salisfaction de voir que mes observations au gouvernement anglais, quant à l'impossibilité de conquérir ou de subjuger notre Amérique, étaient justes, et suis heureux qu'un glorieux effort ait déjoué une odieuse tentative. » 11 écrivait aussi au cabildo deCaracas pour l'informer de l'acéphalie de l'Espagne par suite de l'invasion napoléonienne, et lui conseiller de réunir un corps municipal représentatif qui prendrait à sa charge le gouvernement et enverrait des députés à Londres voir ce qu'il convenait de faire pour le sort futur du nouveau monde. En môme temps, il fit imprimer à Londres un livre inspiré j)ar lui, écrit par un Anglais et en anglais, dans lequel la déroute des Anglais était signalée comme une leçon dont il y avait lieu pour eux de profiter. Un des généraux britanniques vaincus dans cette entreprise — Nord-Américain d'origine — avait écrit ta son gouvernement : « L'oppression de la mère-patrie a avivé chez les créoles le désir de secouer le joug de rEs[)agne, et ils voudraient marclier dans les traces des Nord-Américains en exigeant un état indépendant. Si nous leur promettions l'indépendance, ils se soulèveraient immédiatement contre leur gouvernement, et le plus grand nombre s'uniraient à nous. Rien qui ne soit l'indépendance, ne saurait les satisfaire.» {Lettre au général Samuel Auchnmty, (i mars 1807.)

i^artant de cette base, le j)amphlétaire plaidait pour rémanci|)alion immédiate de l'Amériqu»? es[)agnole sous l'égide de la ( /rande-Bretagne. Miranda, dans

sa traduction castillane de ce livre, présentait un projet de constitution où se mêlaient des réminiscences vétustés, des traditions coloniales, des inventions peu durables, des adaptations de la constitution des Etats-Unis, et dont l'idée dominante était la république fédérale surlabase représentative des cabildos. Gomme la belle victoire de Buenos-Aires fit grand bruit dans le monde, et surtout réjouit le' cœur des Américains, auxquels elle donna la conscience d'une force qu'eux-mêmes ignoraient, cette propagande répondait à un nouveau sentiment de nationalité qui commençait à se former, ainsi que le prouvent ces arrogantes paroles prononcées à cette occasion par un créole du Rio de la Plata, au milieu des applaudissements de l'Amérique : « Ceux qui sont nés aux Indes et dont le cœur ignore l'abattement ne sont pas inférieurs aux Espagnols européens, et ne le cèdent à personne en fait de courage ! » Dès ce moment, l'indépendance se convertit en idéal; la passion, en force ; et les aspirations vagues et les tendances, en objectif réel. La Révolution s'était réalisée dans les esprits ; elle était dans les choses, et pour éclater il ne lui manquait que l'occasion propice dont avait parlé le comte d'Aranda... C'était, en outre, une question de race et une question de vie.

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