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LES RACES SUD-AMERICAINES. LES CREOLES

On ne comprendrait pas bien les prodromes et le développement de la révolution sud-américaine, si Ton ne connaissait pas les races qui l'accomplirent, et plus particulièrement la race créole qui en fut l'élément principal, l'élément en lequel s'accumulait la force, résidait la passion, et avait germé l'idée révolutionnaire, sans cesse grandissante, comme une plante née du sol même.

Cinq races peuplaient rAméri([ue méridionale au moment ou éclata la révolution d'indépendance ; mais on peut, pour bien montrer les effets de la synthèse historique, les résumer en trois : i° les Espagnols européens ; 2° les créoles hispano-américains et les métis ; 3° les Indiens indigènes et les nègres venus d'Afrique. Les Espagnols constituaient la race conquérante, privilégiée, et (j[ui, par le seul fait de son origine, jouissait de la prééminence politique et sociale. Les Indiens et les nègres formaient la race servile, réduite à l'esclavage : ils représentaient l'élément inerte. Ces métis, race intermédiaire entre les Espagnols, les Indiens et les Africains, étaient sur quelques points la majorité. Les créoles, descendants directs des Espagnols, de sang pur, mais transformés par le milieu et par les liens ([ui les unissaient aux métis, étaient les véritables fils du pays colonisé, et constituaient le nerf social. Ils étaient

le plus grand nombre et la force civilisatrice de la colonie : ils étaient les plus énergi(|ues, les plus intelligents, les plus Imaginatifs, et, malgré les défauts hérités et leur manque de préparation à la vie libre, les seuls animés d'un sentiment inné de patriotisme qui, développé, se convertirait en élément de révolution et d'organisation spontanée, puis en principe de cohésion nationale.

Les Sud-Américains de naissance, soumis au bâtard régime colonial de l'exploitation en faveur de la métropole et de l'abus en faveur des Espagnols privilégiés, formaient donc une race à part et une race opprimée, qui ne pouvait voir en ses prédécesseurs et semblables ni des pères ni des frères, mais simplement des maîtres. C'étaient là les conséquences fatales de la façon dont l'Espagne avait organisé la conquête de l'Amérique, et de la théorie qui faisait découler du fait de la conquête le droit de gouverner le nouveau monde pour le seul profit de la nation et de la race conquérantes. Telle était la base du système colonial, qui convertissait les naturels du sol en choses, et les assimilait aux colons indigènes conquis, préparant d'avance le divorce ethnologique et social entre les colons hispanoaméricains et la mère-patrie. L'Espagne qui, à la vérité, donna à l'Amérique autantde droits qu'elle en possédait elle-même, et accorda même aux colons, par suite de l'éloignement, plus de liberté et plus de franchises municipales que n'en avaient ses propres fils sur son territoire, n'adopta jamais, ne pensa même pas à adopter une politique qui fondit les colonies dans une communauté nationale, et c'est précisément parce qu'elle avait un gouvernement ab-

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solu, qu'elle ne pouvait le faire, alors même qu'elle l'aurait voulu ou qu'elle y eût songé. De là provenaient les monopoles, les exclusions et les privilèges qui, rendant plus lourde et moins justifiée sa domination, rendaient aussi profonde la division d'intérêts, d'aspirations et de sentiments. Les Espagnols, de leur côté, exaltaient cet état d'exacerbation des esprits prédisposés. Persuadés que le territoire et les naturels d'Améri({ue étaient le fief et les feudataires de la métropole et de chacun de ceux qui étaient nés dans la péninsule Ibérique, ils se considéraient comme les seigneurs naturels du pays, à titre d'êtres privilégiés d'une race supérieure, et pensaient que tant (:|u"il existerait au monde un savetier de Castille, ce savetier aurait le droit de gouverner toute l'Amérique.

L'aspiration naturelle des esclaves, c'est la liberté ; et celle des races opprimées qui se sentent douées de forces propres, c'est de reprendre leur personnalité devant la grande famille humaine. Cette double aspiration contenait le germe de la révolution américaine, ([u'une mauvaise politique fomenta et qu'accélérèrent des circonstances propices. La race indigène, dont nous avons omis les soulèvements paj-tiels comme élément i-évolulionnaire, fit sa grande explosion en 1780, quand elle se souleva en masse dans le l*(''i'Ou contre; les conquérants, ayant à sa tête un descendant, des Incas, Mupac-Amaru. Ces indigènes formèrent de fortes armées, luttèrent, mais ils furent logiquement vaincus, étouffés dans leur projire sang, car ils n'daiont pas maîtres des forces actives de la société et parce ({u'ils ne repiésentaient pas la cause de l'AnuM'icpic civilisc'-o. Mais l henre de-

vait bientôt sonner pour les fils de conquistadors, dont les lois et les coutumes avaient fait une race à part. Dévorés d'un ardent désir d'indépendance, et d'un grand amour patriotique, ils finiraient par aimer le pays dont ils étaient réellement les possesseurs avec la passion qui se convertit en action, et se transforme en liberté, en obéissant à la loi de la succession des forces morales.

Les membres de cette race déshéritée, aussi intelligente qu'énergique, devaient éprouver un nouveau frémissement en présence du spectacle de l'Espagne, qui conservait seulement le prestige du lointain et de l'inconnu. En la voyant soumise à un régime aussi despotique que celui qu'ils subissaient ; en ne trouvant en elle rien qu'ils pussent aimer, admirer ou respecter en commun, ceux qui voyageaient en Espagne s'y sentaient étrangers, et ceux qui en étaient loin ne se sentaient unis à elle par aucun lien moral, politique ou social. Un roi absolu, et généralement stupide, était le seul point de contact, plutôt que d'union, entre le monde exploité et la nation exploiteuse. Le divorce était un fait existant dans les lois et dans les pratiques, et qui pénétrait spontanément dans les consciences. La mère-patrie ne pouvait être pour les Américains ni une mère, ni une patrie, elle était une marâtre. Les instincts d'indépendance prenaient forme, se convertissaient en passion et se transformaient en idée, symptômes des temps qu'on traversait et présages de ceux qui approchaient. C'est ainsi que la rébellion morale s'opéra dans les consciences avant de devenir le pouvoir tangible que l'on sait. Son ferment concentré devait produire cette explosion de nobles colères, ces aspirations

intenses, cette exaltation des sentiments de confraternité que les Sud-Américains résidant dans la métropole, ressentaient plus encore que ceux qui n'avaient jamais perdu de vue leurs foyers. Révolutionnaires de race, ils haïssaientautantqu'ilsaimaient. C'est ce qui explique que tous les chefs de la révolution américaine qui allèrent en Espagne, môme ceux qui y reçurent les plus hautes distinctions, furent ceux qui avec le plus de passion et d'acharnement combattirent, convertissant leurs haines en force efficiente de la révolution qu'ils inoculèrent dans les masses.

Une fois la lutte pour Tindépendance engagée, les races y intervinrent, obéissant à leurs affinités. Les créoles prirent la direction politique et occupèrent les postes d'avant-garde dans le combat engagé entre la métropole et ses colonies insurgées. Les indigènes, émancipés par la révolution des servitudes qui pesaient sur eux, se déclarèrent en sa faveur, comme auxiliaires, quoiqu'ils n'aient jamais été comptés comme force militaire, sauf au Mexique, où cet élément ligura en première ligne. Dans le reste de rAméri({ue, les métis constituèrent la chair à canon. Le gaucho argentin, espèce d'Arabe et de Cosaque modifié par le climat, et possédé du fatalisme de l'un et doué de la force de résistance de l'auli-e, fournit son type à la cavalerie révolutionnaire qui devait pousser sa charge à fond, depuis le Rio de la Plata jusqu'au (^himborazo. A l'extrémité opposée, les llaneros de N'énézuéla, race mêlée d'indigènes, d'Espagnols et de nègres, chez lesquels commençait à se dessiner le caractère des créoles, formèrent les fameux escadrons colombiens commandés par des

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héros de la même origine, lesquels, dans leurs campagnes de rOrénoque, àPotosi, éclipsèrent par leurs prouesses les héros d'Homère. Les rotos du Chili, chez desquels dominait le sang indigène, formèrent avec les Argentins les solides bataillons appelés à se mesurer avec les régiments espagnols vainqueurs des soldats de Napoléon dans la guerre de la Péninsule. Les nègres, émancipés de l'esclavage, fournirent son contingent à l'infanterie américaine, révélant des qualités guerrières propres à leur race. Les indigènes du Haut-Pérou maintinrent pendant plus de dix ans l'insurrection allumée dans leur pays, et l'on peut dire que leurs revers contribuèrent au succès final autant que les victoires. Les cholos de la partie montagneuse du Pérou se décidèrent pour la cause du roi, et suivant le témoignage des généraux espagnols (jui les commandèrent, on les pourrait comparer aux premiers fantassins du monde, car ils firent montre d'une grande endurance et d'une extrême rapidité dans les marches forcées à travers le continent. Les créoles formaient le noyau de ces éléments de force dans le combat des races et des principes. La race des créoles dans l'Amérique du Sud, élasti(|ue, assimilable et alisorbante, était un robuste rejeton de la race civilisatrice indo-européenne à laquelle est réservé le gouvernement du monde. Nouveau chaînon ajouté à la chaîne ethnologique, avec son originalité, ses tendances natives et son ressort moral propre, elle constitue une race supérieure et progressive appelée à remplir une mission dans le gouvernement humain, par le fait qu'elle complète la démocratisation du continent américain et fonde un nouvel ordre de choses destiné à vivre

et à progresser. Cette race imagina l'indépendance sud-américaine et fonda toute seule la républi({ue, et seule la fit triompher, en imprimant aux nationalités nouvelles son caraclère typique. C'est pourquoi la révolution de l'indépendance fut essentiellement créole. Quand elle éclata en 1810, pour la surprise et l'admiration du monde, on prétendit que r Amérique du Sud serait française ou anglaise; et après son triouiphe, on présagea: l'Amérique du Sud sera indigène et barbare. Mais par la volonté et l'elîort des créoles, elle est américaine, républicaine et civilisée.

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