‹ L'Amerique latine; République Argentine;Chapitre 18 sur 90 · TENTATIVES MONARCHIQUES DANS L AMKRIOUE DU SUD · texte numérisé non relu

TENTATIVES MONARCHIQUES DANS L AMKRIOUE DU SUD

La révolution sud-américaine fut essentiellement républicaine, et les tentatives monarchiques avortées pendant la longue durée de son développement prouvent bien qu'elle était réfractaire à la monarchie.

Si se fût réalisée en 1783, l'idée prévoyante du comte d'Aranda, il est probable qu'une monarchie bâtarde se serait installée en Américjue et que le nouveau milieu eût avec le temps im])rimé i\ cette monarchie son cachet de légitimité monarchi(jue. Si, comme (îodoy le pense plus lard, guidc^ par des considérations purement égoïstes, le monanjue espagnol eût en 1808 transporté son trône en Améritjue, ainsi (|ue fit celui de Portugal, il est possible (|ue la révolution américaine, déviée de son cours, se fût résolue pacifi([uement sous les auspices monarchiques, comme au Brésil, retardant la république et aulicipaut peut-être la stabilité constitutionnelle. Avortées ces deux opportunités d'une combinaison d'institutions et de tendances entre le vieux monde et le nouveau, la révolution sud-américaine devait se développer suivant sa nature et être essentiellement républicaine, conformément à son organisme constitutif, antérieur el supérieur àtoute constitution artificielle ou de circonstances.

Ces émigrés de la Nouvelle-Angleterre et les quakers de Pensylvanie portaient en leur être moral la semence républicaine, fécondée par la lecture de la

l'amkiuoue latine 70

Bible, et (jui, transplantée dans un sol vierge et dans un monde lil)re, devait s'y acclimater grâce à l'atmosphère propice. Les chevaliers monarchistes d'Angleterre eux-mêmes, installés en Virginie, devinrent des républicains en fondant une nouvelle patrie suivant un autre type, et de cette race na([uit Washington, le républicain par excellence, qui imprima une nouvelle direction au gouvernement des hommes li])res. Les colons espagnols n'importèrent pas dans l'Amérique du Sud des sentiments moraux d'égalité et de justice, ni des règles de gouvernement, comme les colons du Nord: mais ils importèrent certains germes d'individualisme et une tendance rebelle qui, avec le temps, devait se convertir en désir d'indépendance et d'égalité. Les indigènes conquis, chaque fois qu'ils se révoltèrent contre les conquérants, ne rêvaient pas d'autre forme de gouvei'nement (jue la monarchie précolombienne, dont les formes étaient cristallisées par atavisme. Les créoles, par un phénomène physico-moral de sélection, naquirent républicains, et par des évolutions successives, dont la marche est plus facile à suivre (pie celle de la variation des espèces à travers le temps, leur idéal et leur besoin inné finirent par être la république dès que leurs idées d'émancipation commencèrent à poindre dans leur pensée obscure, <|n(' la révolution des Etats-Unis et celle de Fi-nnce illuminèrent de leurs splendeurs. Le germe initial de la république était en l'Amérique colonisée, et les créoles n'en étaient (|ue les véhicules animés. Aussi jamais ne jaillit de la source l'idée de la monarchie, et chacjue fois que cette idée se fit jour, comme une coml)inaison de circonstances, ce ne fut

80 i/a.mkkiqie l.vtine

c{u'uii simple aiLilice, un engagement, ou moins encore, une occurrence isolée et passagère, même peut-on dire : le délire d'une ambition maladive.

La [)remière fois que l'idée de Tinslitution monarchique apparut dans rAméri([ue du Sud, ce fut sous les auspices de l'idée d'indépendance, la({uelle lui donnait véritablement une signification en harmonie avec les tendances innées. Aunnioinent où ne s'étaient pas encore répandus les principes de la démocratie nord-américaine, et où les idées des précurseurs de l'émancipation argentine n'avaient pas encore pris leur essor, ces précurseurs imaginèrent, c'était en 1808, de foudcr une monarchie constitutionnelle et une nouvelle tlynastie dans la région du Rio de la Plata, à l'image et à la ressemblance de celles d'Angleteri'e, dont la constitution était l'idéal que Montes({uicu avait donné à leur intellectualité et que les récentes invasions de la Grande-Bretagne mirent devant leurs yeux comme un modèle. Tout cela ne fut pas autre chose qu'une tentative qui accusait cependant une prédisposition à la nationalité propre. Deux années plus tard, à peine consommée la révolution initiale de 1810, le Contrat social de Rousseau devient évangile, et ces mêmes précurseurs, obéissant à leur instinct, s'approchent de la source de la souveraineté d'où coule la république ; mais de celle-ci, ils atteignent seulement la notion théorique.

Les premiers frémissements ({ui précèdent le grand mouvement initial accusent, à première vue, une tendance démocratique. La révolution de 1810 revêt spontanément, dès le premier jour, des formes ])opulaires. La première manifestation constitutionnelle est celle du Venezuela, Par le fait de se soulever et

de se donner un gouvernement propre, toutes les colonies liis])ano-sud-ainéricaines se convertissent en autant de républiques municipales, car cette organisation préexistait comme précurseurde la république définitive. La souveraineté absolue et personnelle, convertie en attribut de souveraineté collective par la seule disparition du monarque qui l'incarnait, et son remplacement par la souveraineté du peuple, comme nous l'avons expliqué déjà, marquent la transformation d'un principe despotique en principe de liberté républicaine, phénomène peut-être unique dans l'histoire et trait original de la révolution sudaméricaine. Dès ce moment, la direction républicaine reste invariablement fixée et l'opinion ne trépide plus en sa marche [)rogressive.

Quand, par suite des premiers contrastes et du développement spontané de l'anarchie, les politiciens ((ui dii"igeaient la révolution argentine commencèrent à |)erdre l'espoir de constituer solidement la république, ils pensèrent à la monarchie soutenue par les grandes puissances européennes pour lui donner point d'appui et stabilité, et la rendre agréable aux yeux du monde, mais en poursuivant toujours l'idéal de l'indépenthmce et de la liberté constitutionnelle. Telle était l'opinion des hommes les j)lus liaiil phicés, en des circonstances où les provinces unies du Rio de la Plata étaient seules à maintenir levé l'étendaid de l'insurrection américaine sur toute l'élendue du continent, et qu'elles n'avaient pas encore proclamé leui- forme définitive de gouvernement bSl '1-1816). La première tentative dans ce sens, ce fut un projet inconsistant {)our couronner comme roi de Hio (h' la IMata un infant espagnol, »;ahz<'in. — L AimMic-iuf hiUiic. ti

82 l'améhiqle latine

en 1814, avec l'appui de l'Angleterre et l'assentiment du monarque espagnol. Il n'en est resté que des traces dans les papiers de ses promoteurs disqualifiés. Le sentiment général du peuple était démocratique et révélait son énergie jusqu'aux excès mômes qui alarmaient les conservateurs, lesquels formaient une sorte d'oligarchie oflicielle. Cependant, par une aberration qu'explique le déséquilibre des forces politiques, le Congrès qui en 181G proclama Tindépendance des provinces argentines et par ce fait fonda la république, était dans sa grande majorité monarchiste d'opportunisme, et ce à quoi elle pensa en premier lieu, ce fut de fonder une monarchie invraisemblable, ayant pour base un descendant de rinca, qui unît le Rio de la Plata au Pérou, en prenant El Cu/.co pour capitale, La raison publique anéantit ce chimérique projet sous une ])rotestation générale, car c'était dans la conscience (h' tous c|ue l'idée innée de la république résidait même dans les choses et que, issue de la révolution, elle était inséparable de l'idée d'indépendance.

De 1816 à 181Î:) la politi([ue des monarchistes argentins s'agite dans le vide, cherchant dans la diplomatie universelle des combinaisons qui amalgamassent les intérêts des deux mondes pai- l'uniformité de principes qui s'excluaient. Partant de cette base erronée, le même Congrès qui proclama en 1816 l'indépendance argentine, immédiatement après la promulgation de la constitution républicaine votée par lui, et qu'il avait juré de respecter, sanctionna en secret — 1819 — la forme monarchique, et chercha en Europe un autre roi imaginaire avec l'appui de la France. Ces manœuvres ténéin'ouses, qui re-

l'améuiql'e latine 83

vêtaient aux yeux du pays les caractères de la trahison et déconsidéraient ce pays aux yeux du monde, soulevèrent l'opinion républicaine des classes instruites, et mirent en fureur les passions populaires, ce qui amena un résultat contraire au résultat prévu par les auteurs. Ainsi finirent les dynasties avortées du Rio de la Plata, sans obtenir seulement les honneurs de la publicité de l'époque.

Cette réaction dans l'esprit des auteurs de la révolution, qui la représentaient et qui capitulaient devant le fait brutal et devant leur propre conscience, se produisait précisément au moment où la persévérance des républicains sud-américains leur conquérait l'admiration et les sympathies universelles; au moment où les Etats-Unis se dressaient en face de la Sainte-Alliance des rois, et protégeaient les nouveaux républicains contre toute tentative monarchique; au moment où l'Angleterre, après avoir déclaré par la bouche de Gasthu'eagh, devant les Congrès européens, qu'elle ne « reconnaîtrait pas les gouvernements révolutionnaires d'Amérique », se convain(juait, enfin, que la répvd)li(|ue était un fait indiscutable, inséparable de par sa nature du fait de l'indépendance, et à la veille du jour où, parla force des choses, on proclamerait à la face du monde ([u'un nouveau monde républicain, dont on ne pourrait politiquement pas ne point tenir compte, était né dans l'urdie des siècles !

Cependant, les agents de cette politique réactionnaire étaient des hommes comme Hivadavia, destinés à fonder la véritable républi(|ue représentative dans son pays, et qui, a[)rès Washington, est en .\)iit'ii<|ue le seul gouN'eiiianl a\;iiil allciiil le plus

84 l'amkhiquk latine

haut niveau de l'homme d'État cFun peuple libre; des exemples de vertu républicaine, comme Belgrano qui n'eut jamais en vue que le bien public, et des héros de la taille de San Martin lui-même qui, confessant sa foi républicaine, considérait comme difficile, sinon comme impossible, un ordre dénjocratique, et qui, pourtant, fonda des républiques, laissant le fait se produire spontanément en ne contrariant pas les tendances naturelles des peuples qu'il libérait! ()uand San Martin méconnut cette loi de l'histoire, il fut perdu comme libérateur. Ainsi se pei'dit plus tard Bolivar, quand réagissant contre les principes de la l'évolution qu'il avait si glorieusement fait triompher, il prétendit convertir la démocratie en monocratie, et renia les destins de la république couronnée par son triomphe final, en cherchant dans les monarchies un faux point d'appui pour elle. Le seul libérateur américain f[ui, dans son délire, se soit proclamé empereur — Iturbide,au Mexique — mourut dans un cachot, présageant la fin désastreuse d'un autre empereur dont le cadavre fut rendu à l'Europe en signe de protestation contre l'imposition de la monarchie.

Comme si cette formule était destinée à ue point sortir des domaines de la fiction, quand elle ne prenait pas un caractère tragique, c'était un ])oète déguisé en politique qui imaginait d'opposer à un nouveau monde républicain « un nouveau monde de légimitité, en fondant en Amérique les dynasties bourljouiennes. « Chateaubriand, ministre de la Hestauration en France, s'adressant à la République de Colombie, disait en 1823, avec autant de légèretéque d'ignorance de la constitution organique de l'Ame

i/amkkiqle i,ati>"e 85

riqiie : « Le régime monarchique est celui ([ui convient à votre climat, à vos coutumes et à vos populations éparses sur une grande étendue de terrain. Ne vous laissez pas séduire par les théories, n Luimême faisait la critique de son [)lan en ajoutant :

« Quand on se forge une utopie, on ne consulte ni le passé, ni l'histoire, ni les faits, ni les coutumes.» Le prince de Polignac se fit l'organe de ces idées devant la diplomatie euro|)éenne. » C'est l'intérêt de riiumauité, dit-il, et des colonies espagnoles elles-mêmes, que les gouvernements européens concertent en commun les moyens de pacifier les diverses et insuffisamment civilisées régions sud-américaines, et d'amener aux principes d'union d'un gouvernement monarchique ou aristocratique ces peuples chez les([uels d'absurdes et dangereuses théories maintiennent raû:itation et la discorde. » L'aristocrah([ue Angleterre ré[)on(lil par la bouche de Canning {|u'elle « n'entrait pas dans la discussion de principes abstraits et que, pour désirable ([ue fût l'établissement de la forme monarchique dans ([uelques-unes des pio\ inces de l'Américiue du Sud, le gouvernement de la (Irande-Brelagne n'était pas disposé à en faire une condition de l'indépendance de ces [)ays. » Ainsi se trouva enterré à jamais le dernier plan m<)uarchi({ue imaginé [)ai- un poète })our rappli((ucr a l' A nicri(| ne UK'ridionale.

Le seul fait (|ui st'inblerait indiquei* ([ue la monarchie était une plante qui eut pu s'acclimatei* en Améric|ue, c'est la fondation de l'empire du Ihésil, et c'est précisémeiil celui cpii par aulillicsc prouve le contiairc. Le Brésil participa comme colonie aux influences (bi nonxcau milieu, ([uoicpie non pas au

86 l/A>lÉKlQrE LATINK

mèine degré ({ue les autres régions sud-américaines. La conjuration de Minas, à la fin du dix-huitième siècle (1789), connue dans l'histoire sous le nom de son martyr Tiradentes, révéla (jn'il existait là un élément répuJîlicain et un esprit d'indépendance qui répondaient à l'exemple de Témancipation nordaméricaine et à rimpulsion immédiate delà Révolution fr-ançaise, sous l'égide de la li])erté.

La colonie, pénétrée d'un profond patriotisme personnel et d'un esprit démocratique, absorba ses |)i-o])res rois absolus quand ceux-ci transportèrent leur trône sur son territoire. Un prince de sang royal, de la maison régnante, se mit en tête de la révolution d'indépendance, laquelle s'opéra pacifiquement comme une liansaction entre l'ancien régime et le nouveau. Quand le souverain ainsi proclamé par les ci-devant colons ne répondit plus à l'espi'it national qui l'avait élevé, il se sépara de ses sujets (jui le chargèrent d'aller porter dans la mèrepatrie les principes constitutionnels qu'ils lui avaient inoculés. 11 se fonda, alors, sur la base de la souveraineté du peuple, un empire démocratique sans privilèges et sans no])lesse héréditaire, n'ayant de monarchicjue (|ue le nom, et (jui sul^sista comme \\n fait consenti et comme un cuo-agement, mais non comme un principe fondamental. Ainsi donc, l'empire du Brésil ne fut (qu'une démocratie à couronne. Nous avons admis comme possible que pareille chose eût pu se produire dans l'Amérique espagnole si Charles IV y eût transporté son trône en 1808, comme .Jean IV de Portugal transporta le sien au Brésil; mais de l'examen des faits, tels qu'ils se sont })roduits, il résulte histori(|uement démontré que

l'amkriqik latine 87

l\\méri((iie élait essentiellement républicaine et (|ue c'est là comme une règle quia justement son exception [)0ui- la confirmer.

La grande guerre hispano-américaine une fois terminée, et le territoire pacifié, le libérateur Bolivar s'écria: « Je rougis de le dire, l'indépendance est le seul bien que nous ayons acquis, et c'est aux dépens des autres ! » Même à ce prix l'indépendance constituait un gain. L'indépendance était de tous le^i biens le plus précieux, car c'était la vie; la continuation du système colonial étant la mort lente par décomposition; et mieux valait l'atteindre avec gloire, dans la lutte pour la vie, que de la mériter ignominieusement et stérilement. L'indépendance, c'était, en outre, l'établissement de la répul)li([ue démocratique, et cette seule con(|uête valait bien tous les sacrifices consentis pour l'obtenir. Avec' l'indépendance et la républi(|ue l'Amérique du Sud i*econ(|uérait tous les biens perdus, et en obtiendrait d'autres qui la grandiraient dans les temps. Alors même <|ue par une injustice du destin, la postérité de ses fondateurs eût été dépouillée de son légitime héritage, ce mouvement régénérateur serait resté dans l'hisloire comme un des plus grands pas (pi'ait fails I liiim.'tiiiU'. L'Am(';ri(pi(* du Sud n ;i pas lieu di- se pi;iiii(h(* (le la lâche (|ui lui est échue daus l;i com-

iiiune fatigue de rélaboralion des destins humains; et pour grands que soient ses travaux, ses sacrifices et ses malheurs en s'y livrant, elle a le droit de nourrir l'espoir d'arriver au succès. En tout cas, elle peut se considérer comme heureuse « si, après avoir généreusement soulevé sa charge, elle montre son épaule broyée au destin vainqueur, avec une virile sérénité. »

La républicanisalion de tout un monde imposée comme un droit à l'absolutisme triomphant, la constance à attiser la flamme révolutionnaire de la liberté quand elle était éteinte sur la terre entière, son action directe pour rétablir l'équilibre du monde, sont des faits dans lesquels l'Amérique du Sud a joué le premier rôle, et qui sans son concours efficient ne se seraient jamais réalisés.

Quand, dans la première décade (Ui dix-neuvième siècle, l'Amérique du Sud commença à intervenir dans la dynamique politique du nouveau monde par la gravitation de sa masse, la République des Etats- Unis était un soleil qui éclairait uniquement sa propre sphère. L'apparition d'un groupe de nations nouvelles, qui, à la manière d'astres, surgirent des nébuleuses coloniales du sud, forma pour la première fois au monde un système planétaire dans l'ordre politique, avec lois naturelles, attractions universelles et harmonie démocratique. Un continent tout entier, peuplé de vingt-cinq millions d'âmes, fut conquis pour la république; et ce continent, presque égal en étendue à la moitié de la planète, parcouru par de gigantesques montagnes et traversé par des fleuves immenses, s'étendait de pôle à pôle, et était baigné à l'orient et à l'occident par les plus

l'améiuque latine 85J

grandes mers connues, possédait toutes les richesses, et dans ses zones variées pouvaient s'acclimater toutes les races de la terre, comme s'il eût été créé sur le même plan que Tunivers, mais à part, pour une nouvelle et grandiose expérience de la sociabilité humaine, avec unité géographique et puissance physique. La répuhli([ue acclimatée en lui, le prédestina de bonne heure à cette rénovation du gouvernement, et son unification républicaine, par le fait de la révolution de rAméri(|ue du Sud, donna sa grande et véritable importance à sa constitution géographique et à sa constitution politique.

A cette époque, il n'existait que deux républiques au monde : celle de Suisse en Europe, et celle des Etats-Unis en Américjue, l'une consentie, l'autre acceptée. Les Etats-Unis comptaient en 1810 à peine un peu plus de sept millions d'habitants, et leur influence ne s'était pas encore fait sentir : la fondation des nouvelles républiques sud-américaines, en faisant d'eux le centre d'attraction et l'âme d'un nouveau monde républicain, les éleva, de 1810 à 1820, au rang de grandes puissances alors qu'ils ne comptaient pas plus de neuf millions et demi d'habitants, que les institutions démocratiques étaient discréditées et (jue triomphait l'absolutisme sur toute la ligne. L'influence prépondérante de l'Amérique en cette grande évolution fut reconnue [)ar l'Angleterre ((uand elle déclara, comme nous l'avons déjà rappelé, que « les colonies hispano-américaines, peuplées par la race latine et rendues indé[)entlantes sous la forme républicaine, étaient un élément nouveau (|ui rétablissait l'équilibre du nionch; et t|ui devait ih)renavaul dominer les relations des deux continents ».

90 l'amkriouk latine

Les républiques siul-américaines se lancèrent, dans la lutte avec des forces suffisantes pour con([uérir leur indépendance, comme elles le montrèrent bien en triomphant seules, mais sans éléments de gouvernement. Elles passèrent sans transition de l'escla- \nge à la liberté, après avoir renversé les obstacles entassés sur leur chemin durant trois siècles; et en proclamant leur triomphe, elles se retrouvaient au point de départ avec les formes élémentaires d'une démocratie, avec la lèpre des anciens vices qui ne pouvaient disparaître en une seule génération, et les maux que la guerre avait produits. La guerre les avait appauvries au physique et au moral, par la dépense qu'elles y durent faire non seulement de leur sang, de leurs trésors et de leur énergie vitale, mais aussi de leurs plus riches forces intellectuelles. Elles avaient tout à improviser pour le présent et tout à créer pour l'avenir: hommes d'Etat, esprit civique, gouvernements, constitutions, coutumes, politique, population et richesse. La richesse vint avec l'indépendance ; mais l'insuffisance gouvernementale, le défaut d'organes appropriés à la vie libre, les livrèrent fatalement à l'anarchie etau despotisme et on les vit de longues années durant osciller de l'un à l'autre extrême sans réussir à trouver leur é(|uilibre. Ce fut là l'époque de transition du premier essai démocratique, et ce fut alors qu'un de leurs plus grands libérateurs s'écria avec découragement que tout était perdu, sauf l'indépendance conquise et la forme républicaine impérante. Avec ce capital et ses intérêts composés tout pouvait se refaire, et il se relit tout ce qu'il était humainementpossible. L'instinct de la conservation prévalut, et un é(jui-

L AMEHIQIE L\TI>E

libre relatif s'établit dans les nouvelles républiques. La seule chose (|u'on ne put normaliser, ce fut le fonctionnement de la machine politique, bien combinée en son mécanisme, théori([uement ; mais, dans la pratique, faussée dans ses ressorts par le man([ue de bons conducteurs ([ui lui imprimassent un mouvement régulier, et aussi par le manque d'un peuple apte à lexercice de ses droits. Cela a suffi pourcjUGn posât en axiome de politique expérimentale que l'Amérique du Sud est incapable de se gouverner par elle-même, et que sa révolution a été le naufrage des institutions républicaines. 11 y a, au fond de cela, quelque vérité ; mais la conclusion qu'on en tire est injuste, et rien ne sera encore perdu tant que l'institution'républicaine, qui est la grande œuvre de la révolution, n'aura pas disparu.

Aucun peuple ne se serait mieux gouverné dans les conditions où se trouvèrent les colonies hispanoaméricaines qunnd elles se furent émancipées et qu'elles eurent proclamé la république, lac|uelle était bien dans leur génialité, mais non pas dans leurs antécédents et dans leurs coutumes. TiCS b^tats-l'nis eux-mêmes, <|uoi(|ue disposant de phis puissants éléments d'organisation, Iraversèrent une période de Iransition fort criticiue (|ui mit en péril leur existence de nation bien constituée. Ainsi donc, jualgré toutes les défaillances et leurs égarements, malgré toutes leurs hontes et leurs odieux abus de force de la part des peuples et des gouvernements, les nouvelles républiques sud-américaines montrèrent la conscience de leur être politi(jue, un sens moral collectif, le d(''sir de la liberté, et rinsliuct de la conservation. Gela est prouvé |)ar le fait d avoir conslituc leurs

1)2 l'amériqlk j.atine

nalioiialilés suivant leur spontanéité, se suffisant à soi-même. On ne peut pas dire qu'elles aient mérité les mauvais gouvernements, qui les affligèrent; car contre ces gouvernements le peuple protesta toujours jusqu'à les renverser. La raison publique se maintint sans cesse au-dessus des mauvais gouvernements. Quand les gouvernements, s'inspiraut du bien pul^lic, se sont mis à son niveau, si bas fùt-il, ils ont toujours eu Tautorité mo)*ale, tandis qu'étaient condamnés au mépris eL à rou])li, les dictateurs qui ne cherchèrent dans le pouvoir que la satisfaction de leurs appétits sensuels. Cela révèle l'existence d'une idée dominante, supérieure aux mauvais gouvernements qui ont déshonoré les ré publi(|ues sud-américaines en faisant d'elles l'opprobre du moude pour de longues années.

On a souvent tenté de refaire synchroniquement l'histoire des colonies hispano-américaines, en supposant qu'elles fussent restées sous la domination de la mère-patrie, ou, chose plus probable, qu'elles eussent été conquises par quelque grande puissance européenne. Dans le premier cas, elles seraient mortes d'inanition, ou bien elles eussent continué de végéter misérablement sous l'empire des lois contraires à la nature, et leur sort eût été pire que celui de Cuba ou de Puerto-Rico. Si l'Angleterre eût réussi à s'emparer de Carthagène des Indes en 1740 ou du Rio de la Plata en 1806-1807, l'Amérique méridionale serait anglaise. (Quelques-uns ont pensé que c'eût été un événement heureux, qui, anticipant son progrès, eût préparé plus sûrement son émancipation et sa liberté. 11 est possible que dans une telle hypothèse les colonies hispano-américaines

fussent devenues ce que sont aujourcriiui l'Australie et le Canada. Les colonies i-ecolonisées à l'anglaise posséderaient plus d'usines et plus d'industries, plus de ports, de digues et de canaux, et, qui sait, peutêtre plus de richesses, sous la protection d'une nouvelle mère-patrie autrement puissante que l'ancienne, mais elles ne seraient ])as des nations indépendantes et dthnocratiques, qui dans la mesure de leairs forces ont concouru et concourent au progrès humain, par la mission qu'elles remplissent d'anticiper le progrès politique en un autre sens, et en créant de nouveaux éléments pour la vie future. Leurs destins immobilisés sous le régime colonial de la Grande-Bretagne régnant sur l'Atlantique et le Pacifique, elles en seraient encore à l'époque de leur croissance végétative avec plus d'éléments de travail, mais avec moins d'éléments organiques de reconstruction vitale. Elles seraient tout au plus le prde reflet d'une lumièie lointaine, un type répété coulé daus le vieux moule ; mais elles ne seraient pas des entités qui sont intervenues par des moyens nouveaux dans les destins humains, (|ui ont pro\ 0(|ué des actions et des réactions concourant au piogrès universel, ni des agents actifs de l'échange des produits juoraux et matériels qui sont l'attribut des races (lestin('M's à vivre dans le temps, en S(> com])létant. A peine existeiait-il au monde deux républiques ; et la P«éj)ubli(jue matrice des T^tats-Unis, isolée, entourée au sud, au nord et à l'occident par la restauration (le [ancien système colonial, se serait immobilisée aussi, à l'inlfM icur de ses primitives frontières, en supposant <|u<' la rénovation de In guei-rc contre la mèr<'-pal lie, ;iu (b'-biit (hi siècle, n'eût pas

94 L A.MKIUOLE LATINE

eu un autre dénouement. L'Amérique du Sud serait un appendice de l'Europe monarchique et l'Europe serait dominée par la Sainte-Alliance des rois absolus, même avec le concours de l'Angleterre, la seule monarchie constitutionnelle du monde.

Si l'Amérique du Sud n'a pas réalisé toutes les espérances que fit naître au début sa révolution, on ne peut pas dire pourtant qu'elle soit restée en arrière sur le chemin de ses évolutions nécessaires dans sa lutte contre la nature et contre les hommes, au milieu d'un vaste territoire presque inhabité, et de races diverses mal préparées pour la vie civile. Elle est dans la république possible, en marche vers la république véritable, ayant une constitution politique qui s'adapte à sa sociabilité, alors que les plus anciennes nations n'ont pas encore trouvé leur équilibre constitutionnel. Elle a envisagé les plus effrayants problèmes delà vie, les résolvant par ellemême, s'éduquant à la dure école de l'expérience et se purifiant de ses vices par la douleur. Obéissant à sa spontanéité, elle a constitué ses nationalités respectives, animées d'un patriotisme cohérent qui leur o-arantit une vie durable. Démentant les sinistres présages qui la condamnaient à l'absorption par les races inférieures qui faisaient partie de sa masse sociale, la race créole, énergique, élastique, assimilable et assimilatrice, a fondu ces races en elle-même, les émancipant, les dignifiant, et les supprimant ensuite quand il l'a fallu; et ainsi elle a fait prévaloir le type supérieur avec l'aide de toutes les races supérieures du monde, acclimatées sur son sol hospitalier; de sorte qu'aujourd'hui le gouvernement de la société lui appartient exclusivement. Sur cette

l'a.mkuique latink 95

base et avec ce concours civilisateur, la population régénérée double chaque vingt ou trente ans, et avant la lin du vingtième siècle l'Amérique du Sud comptera quatre cents millions d'hommes iibies; l'Amérique du Nord en comptera cinq cents, et toute l'Amérique sera républicaine. En son moule on aura coulé la statue de la république démocratique, dernière l'orme rationnelle et dernier mot de la logique humaine, qui répond à la réalité et à l'idéal en matière de gouvernement libre.

A ces grands résultats aura concouru dans la mesure de son génie concret, en suivant le grand exemple de Washington et ceux du libérateur Bolivar et du fondateur de trois républiques, l'émancipateur de la moitié de l'Amérique du Sud : le général San Martin.

Page 1