LE PASSAGE DES ANDES
« Ce qui m'empêche de dormir, c'est, non pas la résistance que peut m'opposer l'ennemi, mais d'être forcé de franchir ces montagnes!... » — s'écrie San Martin, en contemplant de Mendoza les crêtes neigeuses de la Cordillère des Andes — gigantesque barrière dressée du nord au sud entre les vastes pampas argentines et les riantes vallées du Chili, sur une étendue du 22», depuis le désert d'Atacama jusqu'au cap llorn. Cette Cordillère, comme celle du Haut et du Bas-Pérou, — dans un sens opposé, — se divise à son tour en deux chaînes parallèles, à hauteur du trente troisième degré de latitude australe : l'une d'elles court tout au long du Pacifique, dans la direction du pôle, d'où son nom : « de la Côte «; l'autre, sous le nom de Grande Cordillère, marque la frontière argentino-chilienne. La chaîne de la Côte est une succession de collines granitiques, aux formes arrondies et aux pentes douces, dont les ondulations semblent des vagues de quelque
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mer pétrifiée. La ( irande Cordillère est formée, dans sa partie centrale, par trois ou quatre cordons de montagnes coniques et anguleuses, qui se superposent les uu(^s aux autres, et dont les cimes atteignent parfois la région des neiges éternelles, et s'élèvent quelquefois à 1.800 mètres au-dessus du niveau de la mer. — A ses pieds s'étendent des vallées profondes, ceinturées de grands murs escarpés dont le faîte disparaît parmi les nuages qui les empanachent, et dans lesquels planent les condors aux ailes puissantes, seuls habitants de ces parages; — des lacs andins, torrents maîtrisés par les dépressions du sol ouïes éboulements delà montagne. Sur ses flancs serpentent d'étroits sentiers, des raidillons dano-ereux pratiqués par les feux des volcans et les eaux qui dévalent des cimes inaccessibles, à travers des côtes accrochées comme des nids d'aigles, et bordées de précipices, au fond desquels mugissent des fleuves torrentiels roulant d'énormes quartiers de roche comme de simples fétus. La nature a montré là tout son pouvoir, en y entassant ces grandioses masses, sans autre parure végétale que le cactus, la mousse et la jarilla resinosa, et dont les sévères paysages imposent le recueillement à l'âme et donnent l'idée d'une création embryonnaire surgissant du chaos.
Entre la (irande Cordillère et celle de la Côte, se déroule longiludinalement une grande vallée centrale — coupée parfois ou seidement rétrécie par des massifs et descontroforis montagneux — qui descend du nord au sud, jnyqu'rui moment où les hauteurs qui la limitent s'enfoncent dans la mer, au quarante et unième degré de latitude, où des iles et des
c.Air/.c'iN. — I,'Aini'-ri(|iit; hitiru-, 7
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archipels signalent encoie son naufrage préhistorique. Ce trait donne sa physionomie géographique au territoire chilien.
La Grande Cordillô ro i'.rgentino-chilienne est seuleiiiont accossil)lo |)ar (h\s passages appelés « boquetes » ou « portezuclos », parmi les(juels nous citerons, comme étant les plus connus et se rapportant à notre sujet : au centre, ceux d'Uspallata et de Los Patos, en face de Men(h)za ot de San Juan; au nord, le « portezuelo » de La Hamada etle passage de Come-Gaballos, qui l'ont communiquer la province argentine de La Rioja avec celles de Co(|uiuibo et de Copiapo; et enfin, au sud, les « bo(jueles » du Planchon et du Poitillo (|ui couduisent dircclciucul : au vallon de Talca le premier, et le second à la vallée de Maïpo et à la capitale du Chili. Ces passages transversaux dont les sommets, dans le j)rolongement de Taxe du cordon principal de la Cordillère, atteignent de 3.000 à 3.700 mètres, s'obstruent de neige au moment de l'hiver et ne peuvent être guère suivis que pendant la rigueur de l'été. Jusqu'alors, seuls, les avaient franchis, de faibles détachemeuts militaires ou des caravanes de midetiers, eu sui^aut des sentiers où peut tout juste, circuler un homme à cheval. Le passage d'une armée nombreuse, composée d'unités des trois armes, à travers ces défilés, était réputé iuipossible, et jamais l'idée n'était venue à personne d'y songer seulement, avant que San Martin le tentât. Faire rouler sur les bords de ces précipices de l'artillerie de montagne; franchir ces somuiels successifs en traînant à sa suite quatre à cinq mille hommes; emporter avec soi, en outre des munitions et de l'armement de rechange, les vivres
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nécessaires pour la traversée; emmener les mules et les chevaux indispensables — sans oublier leur provende — pour le transport du personnel et du matériel, et arriver ])rêt à combattre sur le territoire ennemi défendu trois contre deux; diriger tous les mouvements combinés en vue de remporter la double victoire tant désirée, sur la nature et sur les adversaires : tel était le problème qu'avait à résoudre le général de l'armée des Andes pour envahir le Chili. C'était, avec en plus l'oi-iginalité d'un génie pratique et des combinaisons stratégiques et tacti{|uos |)lus sures, une rénovation des passages des Alj)es ([ui ont immortalisé Anaibal et Napoléon : c'était uu passage (|u'on regarderait coiume le plus célèbre de tous ceux effectués })ar une armée, jus- (|u'au jour où, f[uel({ues années plus tard, en serait réalisé un autre, égalemenl fameux, dans les Andes équatoriales, par un libérateur aussi grand que celui tlu Sud.
San Martin, (|ui ne dormait plus de penser aux grandes montagnes ([u'il devait traverser, avait à résoudre d'autres j)roblèmes plus ardus encore que Ci'lui du passage en lui-même. Déterminei- la ligne elles points stratégiques de l'invasion; calculer les marches divergentes et convergentes, et la concentration de ses colonnes sur le point faible de l'enncini ; dissiniuler le j)<)int d'attaque ; apparaître soudain ;i l'ouest des moîitagnes ; réduire à néant, en un seul jour, le pouvoir espagnol dans l'extrême sud de l'Amérique, pour pouvoir donner avec ses canons le signal de la guerre offensive de la révolution argentine: telle était la tâche énorme (jue le giMM'i al des Andes a\ ail à accomplir. Ainsi lesdivei'ses
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routes qu'il signalait sur ses cartes et les itinéraires qu'il indiquait dans ses instructions étaient comme les rayons de son cercle d'opérations préliminaires, dont l«^ centre ('lait au campement de Mendoza.
Ce n'était plus à présent la montagne (|ui le privait de son sommeil, mais bien la plaine qu'il devait gagner à l'occident, pour combattre et triom[)her. Lui-même le disait (juelques jours avant de commencer sa mémoral)le camj)agne : « Toutes les mesures sont prises pour cacher à Tennemi le point d'attaque. Si nous y réussissons, et aussi à poser le pied sur la plaine, l'affaire est sûre ! Enfin, rien ne sera négligé pour que nous nous tirions de ce pas difficile avec honneur ; et si nous échouons, que le diable emporte tout! »
San Martin tachait de faire croire à l'ennemi que son armée se dirigeait vers le sud, alors que, suivant son plan offensif, il voulait pénétrer au Chili par le centre. Ce fut là une de ses préoccupations constantes. Pour atteindre son but, il trompait, parle moyen de communications supposées et de confidences incomplètes à amis et ennemis, gardant son secret jusqu'au dernier moment. Pour affermir le Président Marco dans la croyance (ju'il se dirigeait bel et bien vers le sud, il eut recours à un stratagème qui, comme tous les siens, est marqué au coin d'un esprit fécond en expédients.
Depuis 1814, en sa qualité de gouverneur de Cuyo,
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San Martin entretenait d'amicales relations avec les Indiens Pehuenches, — maîtres alors du versant oriental de la Cordillère, au sud de Mendoza — afin d'assurer, par les défilés dominés par eux, le passage de ses agents secrets au Chili, et aussi de les avoir de son côté en cas d'invasion ennemie. Au moment de concentrer son armée au camp de Plumerillo, il se proposa de profiter de ces relations dans le double but de tromper l'ennemi sia- ses véritables plans, et de donner plus de chances de succès et plus d'importance aux expéditions secondaires qu'il projetait par les chemins du sud. A cet effet, il invitales Indiens à se rendre au fort de San Carlos, sur la rive frontière du Diamant,avec l'intention ostensible de solliciter le droit de passage sur leurs terres. Il s'y fit précéder par divers convois de mules chargées de centaines de boucs d'eau-de-vie et de barils de vin, de friandises ; d'étofies et de verroterie pour les femmes ; et pour les hommes, de selles de luxe, de vivres de toutes sortes, et d'un assortiment considérable de broderies et de costumes anciens, qu'il s'était appliqué à réunir dans la province, sans autre but que d'éblouiises alliés. Au jour fixé, les Pehuenches, en masse, s'a])prochèrentdu fort San Carlos, avec grand déj)loiement de pompe barbare, au son de leurs cornets, suivis de leuis fcuimcs, et eu brandissant leurs lances ornées de plumes. Les guerriers avaient le buste nu et portaient flottante leur longue chevelure. Ils étaient j)rèts pour le combat. Ciiuu(ue tril)u était précédée d'un jjelotoii de grenadiers à che\al donl la tenuecorrectemenl uiartiaK' conirastait avec Taspccl sauvage des Indiens. A l'arrivée eu face de la forleresse, les femmes se groupèrent de côté, et les
hommes firent tournoyer leurs lances en signe de salutation. Puis, eut lieu un simulacre de combat, suivant, l'usage peliuenche. Les guerriers lançaient leurs clievaux, à bride al)attLie, autour de Tenceinte, tandis que du haut des bastions, chaque cinq minutes le canon tonnait ; les Indiens répondaient au canon, en tapotant avec une main sur leur bouche et en poussant des cris de joie. L'entrevue solennelle qui suivit eut lieu sur la place d'armes du fort. San Martin sollicita le droit de passer sur le territoire des Pehuenches pour aller, par le Planchon et le Portillo, attaquerles Espagnols (jui, disait-il, étaient des étrangers ennemis des Indiens américains auxquels ils prétendaient voler terres et bestiaux, enlever femmes et enfants. Le colocolo des tribus était un vieillard à cheveux de neige, nommé Necunan.iVprès avoir consulté l'Assemblée et recueilli gravement ses votes, il dit au général qu'à l'exception de trois caciques — • auxquels on saurait faire entendre raison — tous acceptaient ses offres ; et ils signèrent le traité d'alliance en embrassant tous San Martin, l'un après l'autre. Immédiatement, en témoignage d'amitié, ils déposèrent leurs armes entre les mains des chrétiens, et se livrèrent ensuite à une orgie qui dura huit jours consécutifs. Le sixième jour, San Martin regagna son (juartier général, pour tirer de ces négociations le résultat qu'il se proposait, celui tlont il n'avait parlé à personne, pas môme à ses plus intimes confidents.
Le diplomate créole a\ait prévu (|ue les Indiens, portés par leur naturelle perfidie, ou bien les caciques dissidents, révéleraient son simulacre de projet à Marco. Et il en fut bien ainsi. Mais pour le cas où
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ils ne reussent pas fait, lui-môme s'en chargea par une de ses habituelles ruses, à laquelle vint puissauiment en aide une coïncidence également prévue. Pendant la marche de son armée, il avait coupé toutes relations entre les Espagnols de Guyo et Marco, et ce dernier, ignorant tout de ce qui se passait à l'est des Andes, envoya des émissaires demander des nouvelles à ceux qui étaient ses correspondants officieux. La surveillance était telle que, de deux ans, aucun espion royaliste ne put pénétrer dans Cuyo sans être surpris par les gardes patriotes de la Cortiillère, prévenus par les agents secrets au Chili. Les dernières lettres du président eurent le même sort que bien d'autres. Muni d'elles, le général fit appeler devant lui les correspondants — - parmi lesquels se trouvait Gastillo de Albo — leur montra les écrits accusateurs, et, feignant la colère — on prétend même qu'il les menaça d'un revolver placé sur une table, — les o])ligea à écrire et à signer leurs réponses sous sa dictée. Il annonçait que vers le 15 octobre partirait de Buenos-Ayres une escadre composée d'une frégate, trois corvettes, deux brigantines et un transport, commandée par l'Anglais Teler (Taylor), et dont on ignorait la mission. Il faisait ajouter : « San Martin a eu dans le fort de San Carlos une entrevue avec les Indiens Pehuenches. Ils ont accepté toutes ses propositions. Nous verrons bien comment ils tiendront leurs promesses. Je vous recommande beaucoup de prudence et l)eaucouj) de discrétion, l'aulc d(; cela, plusieurs des nôtres ont été eni|)ris()nnés et dépouillés de leurs l)iens. Tout se sait, ici ! » Les lettres de San Martin, remises à un de ses émissaires, parvinrent à Marco ([ui, ne doutant pas de
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rexactitude de leur contenu, perdit la tête et bouleversa tout le J)ays [)our parer à une double invasion. De son côté, San Martin informait son gouvernement que l'entrevue avec les Indiens avait en pour objet d'obtenir d'eux qu'ils consentissent à faciliter le passage de l'armée en fournissant des chevaux à un prix stipulé, et il écrivait à Guido, son confident : « Ma grande entrevue avec les Pehuenches est terminée, et terminée de façon la plus heureuse pour nous : non seulement ils fourniront des chevaux, mais encore ils se sont engagés à coopérer activement à nos opérations contre l'ennemi. »
C'était, on le voit, un vrai dédale de grands et de petits mystères; c'était un puits au fond duquel se cachait la vérité.
Marco — désorienté par les alarmantes nouvelles reçues de ses correspondants de Cuyo, et par le soulèvement simultané des guerri Héros de Manuel Rodriguez qui étendaient leurs excursions entre le Maûle et le Maïpo, et assaillaient à main armée les villages jusque dans les alentours de la capitale — prit une série de mesures absurdes et contradictoires, révélatrices du trouble de ses idées et de la frayeur de son âme. Il fit renforcer tous les forts, et prétendit même convertir en îles quelques-uns, afin de prévenir un débarquement, en même temps qu'il frétait une escadrille chargée d'aller à la rencontre de la flotte fantôme récemment partie de Buenos-Ayres. Il ordonna qu'on pratiquât des brèches dans le pas-
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sage d'UspalIata, ciii'on dressât une carte des provinces méridionales du royaume et qu'on opérât une reconnaissance des « boquetes » du Maûle et duPlanclion. Et avant même que fussent terminés ces divers travaux, il fit doubler toutes les gardes des passages delà Cordillère, du nord au sud. 11 concentra d'abord ses troupes, puis en éparpilla la majeure partie, les mouvant dans le vide ; et, ne trouvant en soi aucune inspiration, après s'être démené comme un polichinelle, à la suite des suggestions de San Martin, il finit comme un singe par copier les gestes de ce dernier, en demandant une entrevue aux Indiens Araucanos, sans toutefois se décider pour aucun plaii rationnel de défense.
Le butde l'astucieux général argentin était atteint : le capitaine-général du Chili, ignorant le point exact d'attaque, prétendait défendre à la fois toutes les frontières terrestres et maritimes : cela l'obligeait à éparpiller ses troupes, et, de ce fait, il se présentait faible sur tous les points. Pour comble de con fusion, les espions qu'il envoyait en quête de renseignements précis, ou ne revenaient point, ou servaient San Martin et lui revenaient avec de fausses informations qui le précipitaient dans de nouvelles erreurs. Parmi ses conseillers, les uns l'incitaient à prendre roÛensive ; d'autres à persévérer en son absurde plan expcclant, et, seul, un d'entre eux — celui qui entendait le moins des chosc^s de la guerre — son secrétaire, le docteur .ludas Tadeo-Ueyes, lui in- (li(|iia le plan qu'il eut dû suivre — s'enfermer dans la capitale avec les 5. 000 vétérans qu'il avait à sa disposition, répartir les troupes de milice dans le pays et, ainsi formé, attendre l'invasion. Mais sa tête en
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était à ce degré de perturbation où les conseils — bons et mauvais — sont inutiles. Lui-même s'est chargé de nous peindre son déplorable état mental à cette époque (4 février 1817) : « Mes plans ne sont pas autre chose que de continuels mouvements et d'incessantes variations, obéissant aux circonstances et aux nouvelles (pii me j)arviennent de l'ennemi dont le chef, à Mendoza, — fort habile à observer toutes mes opérations, et disposant de voies de communication innombrables etd'espiousplacés, j'en suis sûr, jusque dans mon entourage immédiat — essaie de me surprendre. »
Mais ce n'était pas seulement le secret planant sur la toute proche invasion f|ui privait Marco de ses facultés. Ses moyens de recours étaient d'une rare indigence ; et, avec le stupide système de contributions établi par Ossino et continué, voire aggravé, par Marco, la ressource des exactions, elle-même, finit par se tarir. Pour subvenir aux dépenses publiques, il imposa l'exportation des blés et des farines et l'importation des viuset des sucres, sans compter qu'il contractait au même moment un emprunt de 400.000 pesos — pesant sur tous ceux qui jouiraient d'un revenu d'au moins mille, sans exclusion des fonctionnaires civils et militaires, et payable en argent effectif. Ces mesures ne donnèrent d'autre résultat que de généraliser l'eirarementet le mécontentement en attisant l'esprit d'insurrection, favorisé dautre part par les agents secrets de San Martin, lesquels annonçaient l'arrivée prochaine du général à la tôle d'une armée libératrice.
Les guerrillas de llodrigue/,, que San Martin désapprouvait dans des lettres destinées à tomber entre
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les mains de Marco, ainsi que cela a été expliqué, avaient organisé leurs opérations, et leurs hardis coups de main donnaient à la résistance armée le caractère d'une guerre de partisans (octobre 1816). Rodrigue?, en personne assiégea et prit la ville de Melipilla. Don Francisco Salas, un des agents secrets de San Martin, à la tête d'une petite troupe de paysans, attaqua la ville de San Fernando, surprenant sa garnison et la mettant en fuite. Don Francisco Villaot, riche propriétaire terrien — un autre des agents secrets qui avaient rendu les plus grands services, et avaient fourni sans compter argent et chevaux, et avaient même payé de leur personne, — se mit à la tête de soixante locataires de son hacienda de Teno, armés à ses frais, et attaqua le village de Curico défendu par le colonel espagnol Morgado ayant sous ses ordies trente dragons et cinquante fanlassins; mais il fut battu, et mourut penthint la retraite, en brave. Le brigand Negra, dont San Martin avait tant reproché à Rodrigue/ la présence parmi les leurs, réalisa de son côté des prouesses (|ui lui valurent le grade de Caiidillo, et le général des Andes, peu scrupuleux sur le choix des agents et des moyens dès qu'il s'agissait de la défaite de l'ennemi, se réconcilia avec le brigand et lui adressa ses félicitations. — Les principaux chefs espagnols — Sanche/, Morgado, Baranao et Quintanilla — à la têle de gios déLachemenls:, s'ell'orçaient en Nain de mailiiser cet incendie partiel, précurseur de l'invasion et de l'iiisuri-ection gt'nerale (|ni dcxait suivre celte dernière de si jn-ès. Fendant (;e temps, les guei-rill(Mos ser\aient à merveille le j)lan du général en obligeant Marco à dèlacher des forces vers
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le sud et à atïaiblir son centre. Marco dégarnissait ainsi le véritable point d'attaque qu'il n'avait jamais soupçonné, seulement. Dès lors, San Martin put prédire à quelques heures près le jour où il « franchirait les monts », « foulerait la plaine », et « gagnerait la bataille ».
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Dans le campement de Mendoza tout autre était la scène : il y régnait l'activité méthodique et l'automatique discipline, à côté d'un enthousiasuie conscient. Une volonté supérieure, sachant fort bien et ce qu'elle voulait et ce qu'elle faisait, une volonté devant laquelle s'inclinait chacun, ordonnait tout, versant dans l'àme des soldats la certitude du triomphe. On savait là tout ce que pensait, faisait et même allait faire Marco, alors que lui ne savait pas au juste ce qu'il voulait. Tous travaillaient, chacun attaché à la besogne qui lui était dévolue, et la confiance dans le général était unanime. On réunissait des mules de selle et haut le pied; on forgeait à leur intention des milliers de fers ; on s'approvisionnait en légumes secs et en fourrages, et on ré- (|uisitionnait des bêtes de somme en vue du passage de la Cordillère. Les chefs supérieurs, les officiers, les soldats, tous étudiaient à fond leur devoir et s'entraînaient assidûment à l'accomplir. L'arsenal livi'ait des centaines de milliers de cartouches chaque jour. Les forges brûlaient sans interruption pour la réparation des armes et la fonte de projec-
tiles. L'infatigable F'ray Luis lieltran travaillait aux nouvelles machines grâce auxquelles, disait-il, les canons allaient voler au-dessus des montagnes comme des condors. Le moine ingénieux a\ait inventé, ou pour mieux dire, transformé une sorte de chariots étroits, connus sous le nom de zorras, de construction fruste, mais solides, et qui, montés sur quatre roues basses et traînés par des bœufs ou par des mules, devaient avantageusement remplacer les affûts des canons de montagne. Ces affûts, pour leur part, devaient suivre à dos de mule les étroits et tortueux sentiers de la Cordillère, jusqu'à atteindre le versant opposé. Par prévision, on emporta de longues et fortes perches pour suspendre zorras et canons aux endroits difticiles.
... Pendant ce temps, le général en chef, silencieux et réservé, pensait pour tous et pensait atout. — Il passait tout en revue, dans les moindres détails depuis les vivres et Téquipement, jusqu'aux machines démontables et compliquées, sans oublier le tranchant du sabre des soldats.
On avait besoin d'un aliment nutritif et sain qui, en même temps qu'il réparerait les forces du soldat, fût adéquat à la froide température des régions qu'on allail traverser, et il le trouva dans la préparation populaire appelée charquican (composée de viande séchée au soleil, rùlie et moulue, puis additionnée de graisse et de poivron) ([ui permet de porter dans les fontes ou dans la muselte, sous un Ires faible volume, des provisions pour huit jours, et (|ui, alloui^-ée d'eau bouillante et de farine de maïs brùh'?, consliluc un polage aussi nour*rissanl (lu'agréable au goût. San Louis, abondant en bestiaux, fut mis à
contribution pour fournir le charqai , et en rapporta 2.000 arrobes. Il en fallait 3.500. Le gouvernement général se chargea de procurer le reste. En tout, petit équipement, chausssures, etc., on poussa l'économie jusffu'au Ijoiit pour prouver, comme le disait San Martin, ([ii'il est possible de ri'aliser de très grandes entreprises avec de fort petits moyens.
Les sabres de « fer-blanc » des grenadiers étaient émoussés : le général les fit aiguiser sur la meule d'un barbier, puis les remit aux soldats en disant : « Voilà qui baste pour trancher des tètes de « goths ! » Ils le firent bien voir !...
Il ne suffisait pas que les armes fussent bien effilées ; encore fallail-il que les bras soient solides, et les âmes émues par les souneries qui remplacent dans les combats les commandejnents à la voix. San Martin pensa aux trompettes jusqu'alors peu usitées dans la cavalerie américaine. L'armée n'en possédait que trois. 11 en voulut faire fabriquer en tôle; mais elles ne rendirent que des bruits sourds. En en demandant au gouvernement, il disait : « La trompette est un instrument si utile dans la cavalerie, que son absence peut être comparée à ce que serait celle du tambour dans l'infanterie. »
Ces détails minutieux, qui concourent au triomj)he final, méritent de retenir lattention de l'historien, car ce sont les vis qui assemblent les diverses pièces des machines de guerre.
Les lettres échangées à cette époque entre San Martin et son gouvernement témoignent de quelle sollicitude le général entourait ses hommes ; mais nous avons déjà, croyons-nous, suffisamment éclairé sur ce point l'opinion de nos lecteurs, pour nous dispen-
ser de reproduire ici ces lettres qui ne constitueraient en somme que des répétitions.
Mais en dehors de la corros[)ondance officielle sur les masses d'hommes, de ciievaux et d'argent; en dehors de ces confidences qui révèlent l'état des âmes, une correspondance s'engage — d'un caractère mixte — entre les deux protagonistes de la situation : le général San Martin etle directeur Pueyrredon. — l^eiiis relations politi({ues et amicales dataient de la conférence deCordoba. Ils étaient tous deux passionnés de la même idée, et en s'aidant et ense réconforlantrun l'autre, ils s'identifiaient enune même aspiration, licou tons-les :
« Vous me demandez force choses, — disait le directeur au général, — et me voilà pris par le cou, car je manque des fonds nécessaires pour vous les fournir. Cependant, je tâcherai de vous les procurer, et je vous adress(;rai (mi même temps les 30.000 pesos j)Our la caisse de l'armée. »
Mais à peine Pueyrredon eut-il pris le pouvoir, et montrait-il l'intention de tenir ses promesses, ([u'éclatait à Cordoba un soulèvement anarchique d'ordre confus, et (|ui menaçait de gagner toute la République. Le gouverneur de la province de Cordoba, José-.Javier Diaz, (|ui se trouvait à la tète du mouvement, refusa obéissance au directeur, fit une levée de IroMpos, cl pio|)Osa à San .Mailinle gouvernement snpièm<\ l^c géncM'al des Andes visail |)lus haut, cl
tout son désir fut de dominer ce desordre qui pouvait contrarier la réalisation de son grand plan. Il s'ofl'rit donc, avec son armée, pour réprimer l'insurrection, sans laisser cependant comprendre que cela impliquait le renoncement momentané à son entreprise : « Nous voici maintenant avec le diable dans la maison — écrivait-il au directeur — depuis la mutinerie du gouverneur Diaz, de GordoJja. La cause se trouve présentement dans Ja plus critique des situations. Et ce qu'il y a de plus mauvais, c'est que cela peut démolir de fond en comJDle le plan d'opérations. .Je me convaincschaque jour davantage, à mon grand regret, qu'il est impossible que nous nous émancipions. Il faut absolument prendre un parti qui nous sauve. Tout est préférable à être derechef dominés par les « matouchos », et à voir l'anarchie s'installer dans les provinces. Se peut-il que le sort du pays dépende du caprice d'une demidouzaine de malandrins ?... Enfin, la situation est claire, mais non pas rassurante : si l'expédition de Chili a lieu, l'anarchie devient générale; si elle n'a pas lieu, la cause succombe, et l'armée se disperse faute de moyens de subsistance. — L'attitude de Diaz envers le gouvernement m'a beaucoup surpris et beaucoup irrité. Dites-moi, nettement, commentée devrais as^ir dans le cas ou il faudrait marcher sur Cordoba. » — Pueyrredon lui répond avec grand calme : « L'insinuation de Diaz contre le gouvernement n'a rien qui vous doive étonner. Il vous voit à tête d'une armée, et il croit deviner vos sentiments d'après ce que seraient les siens à votre place : il vous mesure à sa toise. — Je reconnais qu'il faut avoir recours à la force pour maintenir dans l'ordre
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les ennemis de la paix intérieure ; mais comment pourrais-je songer, fût-ce une seule minute, à renoncer à l'expédition du Chili ? Si vous quittez votre résidence actuelle pour aller à Gordoba, nous privons notre cause d'une très grande force, et risquons de perdre le pays. Attendons encore les événements et j'agirai suivant les besoins de l'heure ; mais je puis d'ores et déjà vous assurer que l'expédition du ("diili ne sera })as suspendue. Seule, cette expédition peut nous rendre le pouvoir, la richesse et la considération politique que nous avons [)erdus. » Et dans une autre lettre : « Ce que je regrette surtout, c'est de ne pas pouvoir, faute d'argent, envoyer aussi une expédition mai-itime. »
Sous quel noble aspect se présentent ces deux hommes tout-puissants, dans leurs confidences intimes, relatives au bien j)ublic : purs de toute ambition peisonnelle, passionnés de grandeur nationale et de l'indépendance américaine, se réconfortant mutuellement pour combiner la plus vaste entreprise guerrière qu'ait jamais menée à bout le peuple argentin !...
Une fois la passagère révolte de Cordoba réprimée, le général des Andes reprit ses exigences, ainsi que le démontre la correspondance officielle. — Le directeur faisait face à tout, et (|uan(l il eul tout fourni, il prit sa plume, et écrivit avec un comique désespoir et une franche cordialité : « \'oici les états de reconnaissance destinés aux municipalités de la province de Cuyo. Voici les dépèches pour les officiers. \'oici les edets triiabillemenl demandés, et des chemises en grand nombre. Voici les deux seules trompettes (juc nous ayons pu dénicher. En janvier,
GARzéN. — L'Amérique latine. S
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on vous enverra 1.387 arrobes de charqui. Voici les '200 sabres de réserve que vous réclamez. Voici 200 tentes de campagne ou pavillons : il n'en reste plus... Voici le diable, et voici le monde tout entier. Mais je ne sais pas encore comment je vais pouvoir acquitter toutes les dettes que je contracte à cause de vous... Ah ! et si vous ne réussissez pas !,.. Oh!... alors, il ne me reste qu'à suspendre les paiements, à me réfugier auprès de vous, et à mendier un peu de charqui... Ne me demandez plus rien surtout, si vous ne voulez pas recevoir la nouvelle que je me suis pendu. »
Quelques jours avant l'ouverture de la campagne des Andes, Pueyrredon disait avec son habituelle bonne humeur — ayant pleine conscience de l'importance de la partie qui allait se jouer : « Je fais creuser un souterrain dans la direction de la Patagonie pour m'enf uir avec quelques compagnons, si l'aflaire ne se termine pas à notre honneur et à notre avantage. » Et quand arrive le moment décisif, son esprit se sent tout ému. Les ris(|ues sont si grands ! " \ ous me dites que tout est prêt. Il faut mener les choses rondement, et qu'il soit décidé du sort du Chili en janvier, ou en février au plus tard. Je vous le jure : j'ai si grand [)eur que je ne dormirai plus tranquille jusqu'au jour où j'apprendrai que vous en avez fini avec les barbares... Comme vous, j'espère de grands résultats de l'expédition du Chili : tout semble nous être favorable ; pourtant j'ai des craintes, à cause de l'importance même de l'entreprise. » Sa confiance renaît cependant à la réception des plans du général : « 11 faut que Dieu lui-même soit un Goth s'il ne nous aide pas ! » Mais quand il apprend que
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larmée a subi quelques pertes, le doute revient : « J'aj)prends avec une peine profonde qu'au moment même de son départ l'armée comptait déjà 400 indisponibles, entre malades, déserteurs et blessés par les mules. Je l'avoue, cela me fait redouter quelque malheur. Nous savons que l'ennemi dispose d'une armée d'un quart plus nombreuse que la nôtre et mieux disciplinée... Vous m'annoncez que le 10 du courant (février 1817), tout sera terminé : j'en suis heureux ; mais je crains aussi ([ue ce soit là une date troj) proche, car l'ennemi doit avoir bien pris ses précautions. Je voudrais bien me tromper, et (jue vous entende Notre-Dame et Mère de las Mercedes! » Et il se termine sur ces mots (|ui font l'éloge des deux hommes : u Vous avez fort raison de le dire : on n'a jamais ^u dans le pays une armée aussi bien pourvue de tout que la vôtre ; mais quand y avait-on vu un directeur avoir en un général une confiance égale à celle cpie j'ai en vous ?... 11 est juste d'ajouter qu'il n'y a jamais eu non plus de général la méritant mieux !... Malgré tout, je devine (|u il vous faudrait eiuorc mille bons soldats de plus .[)Our me rendre ma parfaite (juiétude. »
YI
A Mendo/.a tout était prêt depuis T « En avant... » — siii\anl la pitl(»resf|ue (»x[)ression de San Martin lui-iiKMiie. Tout ce (|ue la science, l'expérience et la prévision humaines pouvaient en» brasser était au point : il ne nian(|uait ni un homme dans les rangs.
iiG l'amkriqlk latine
ni un clou aux fers des mules. On n'attendait plus que le comniaudant d'exécution : « ... Marche ! »
La colonne expéditionnaire se composait de 4.000 comballatils environ : 3.000 fantassins répartis en quatre bataillons commandés par Alvarado, Cramer, Gonde et Las Herreras; cinq escadrons de grenadiers à cheval — soit 700 hommes montés — sous les ordres de Zapiola, Melian, liamallo, Escalada et Necochea; une brigade de 250 artilleurs — 10 j)ièces de campagjie de (>, deux obusiers de G pouces, et 0 pièces de montagne de 4 — aux ordres de La Plaza. Ces troupes étaient accompagnées, pour les services auxiliaires, de 1.200 miliciens à cheval, de la province de Cuyo, chargés d'escorter les vivres et de veiller sur les mules haut-le-pied; en outre : des conducteurs, des ouvriers de la maistrance, et 120 mineurs des mines de Mendoza, chargés de mettre en bon état les chemins.
L'armée était divisée en trois corps, dont chacun se devait suffire à soi-même, et disposait d'un petit état-major, de guides, d'un chirurgien avec sa pharmacie de campagne, d'un intendant et d'un commissaire chargés, ces deux derniers, d'administrer chacun son parc de réserve. Deux de ces corps — le gros des troupes — devaient s'engager, échelonnés, dans le passage de Los Palos ; l'avant-garde commandée par le chef de l'Etat-major, le général Miguel Estanislao Soler, et l'arrière-garde sous les ordres de O'Higgins. — Une division détachée, sous les ordres de Las lieras, devait suivre le chemin d'Uspallala, avec le parc et l'artillerie, car transporter ce matériel de guerre par le passage de Los Patos : impossible ! — Comuie munitions : 900.000 balles
l'aaikmiqie i.atim-: J I
— fusils et carabines; — 2.000 boulets de canon à balles, 200 à mitraille, et 600 grenades. Mules de trait, 10.000; et 1.600 chevaux de combat. Les provisions de bouche pour 5.200 hommes consistaient en 600 tètes de bétail, en farine de maïs brûlé, en charquican, en fromage; plus du yin, à raison d'une bouteille par homme, de l'eau-de-vie, et une grande quantité d'oignons et d'aulx comme réactifs contre le froid et les maladies qui, sur les grandes hauteurs, assaillent hommes et bêtes. On emportait dn fourrage, du mais et de l'avoine en quantité suffisante pour parer aux besoins de (|uinze jours de n)arche à travers la montagne. ()n avait, en outre, établi des dépôts de vi\ res tout au long tics chemins pour les cas de déroLite ou de retraite.
Deux faibles détachements composaient les Ihincgardes, et devaient |)rolonger laligne de feu de l'armée envahisseuse. Celui (bi noid comprenait 60 fantassins de ligne, 80 miliciens de San Juan et une légion d'émigrés chiliens qui, sous les ordres du commandant Don Juan Manuel Cabot, devait partir de San Juan et traverser par le Portezuela de La • Hamada les Cordillères d'Olivares et de Dona Ana, afin de s'emparer de Co(|uimbo, en même temps qu'une autre fraction de uiiliciens de La llioja, irait occu[)er Copiapo et le lluascn apiès axoir ri;iiulii le l'aso de la N'inchiua. Celui du sud, aux ordrc's du ('a|)ilaiue ciiilien l'reyle. i()iu|)r('nait <S0 fantassins aigcutins ai'uiés en dragons, 2.5 grenadiers à chexal, plus une compagnie d'emigrc's chiliens comman(h*e par Tactil' agent secret de San Mail iu : A ulouio Merino. Celle petite coloune devait lra\(M-ser le l'hinchon, afin d'appuyer les guei'rillas chiliennes d'uUra-(^or-
118 l'améhique L.VriNE
dillères, en inêine leiiips que ia garnison du fort de San Carlos, composée de 30 blandengues, apj)araitrait par le Portillo, dans le même but, et sous les ordres du capitaine José-L(;on Lemos,
Aussi bien les deux fortes colonnes centrales, (|ui devaient converger vers un point détermine, que les deux colonnes volantes des ailes, qui agiraient avec plus d'indépendance, avaient pour instructions de faire irruption simultanément en territoire chilien, du G au 8 février 1817, et de marcher résolument vers le but à chacune d'elles indiqué. Chaque chef de division reçut des mains de San Martin un plan manuscrit pour se guider, un itinéraires (\e marche accompagné d'annotations topographiques, et les instructions écrites du général. La colonne de Las lieras, qui suivrait le chemin d'LJspallata, était guidée par les deux premiers éclaireurs de l'armée, Justo Estay et José Antonio Cru/,, lesquels, par des sentiers transversaux, devaient communiquer entre eux verbalement, ou par le moyen d'un plan de signaux au drapeau, arrêté chaque jour avec San Martin qui les suivrait parallèlement, par le Paso de Los Patos, à la distance de 67 kilomètres.
Si quelquefois le calcul et la prévision, au service de l'inspiration et de l'observation, subordonnés à la méthode, présidèrent à une grande entreprise militaire, ce fut bien cette fois-là : Tiiistoire n'offre aucun exemple de passage de montagne plus habilement combiné et plus admirablement exécuté; tous les écrivains militaires des grandes nations Font reconnu, et même les ennemis.
Avant de terminer ces travaux préparatoires, le général adressa ses adieux aux habitants de la pro-
l'amértque i.atine 111)
vince de Guyo : « Le moment approche où, fondues les neiges de la Cordillère qui nous sépare du Chili, se présentera le péril d'une invasion à côté du triomphe que me promet votre patriotisme. Préparezvous à i\c nouveaux sacrifices pour es(|uiver le péril. Je n'ai point ménagé ni mes forces ni mon temps, et j'ai souvent empiété sur les heures dues au repos, pour préparer votre victoire. Il appartient à vous de la remporter, de gagner coîtte grande UilLe, et de conquérir une paix permanente dans laquelle l'agriculture et le commerce prendront un nouvel essor capable de compenser les pertes occasionnées par la guerre. La patrie et vous, n'avez rien à craindre, si la coopération du peuple est précédée dun grand effort de dévouement et d'union intime, condition expresse pour sortir sain et sauf de l'entreprise. Je me suis hasardé à préciier cette sorle de croisade, parce que je com[)tais sur votre ai(h' et la protection du ciel qui regarde avec horreur la cause injnste et sanglante des o[)presseurs de la patrie. »
En comptant ses forces, il s'aperçut qn'il lui juanquait un certain nombre de soldats pour compléter .ses escadrons et il adressa aux habitants de Mendoza une nouvelle proclamation qui semble écrite avec l'épée plutôt qu'avec la plume. « J'ai 130 sabres rouilles, innctifs dans la caserne des grenadiers à cheval, [)ar (l(''raiit de bras courageux ([ui les (empoignent. ()ue ceux qui aiment l'honneur et la patrie viennent se saisir de ces sabres. La campagne va s'ouvrir. Il me ré[)ugne d'em[)loyer la force, car je compte sur votre bonne volonté ; mais je me verrai contraiiil (\\ a\oir recours si les Mendoziens ne r<''p()U(b!nt pas à mon attcnlii. » Les sabi'cs Turent
20 l'amkriqik latine
bientôt distribués : ils le furent à des volontaires; mais si ces volontaires ne s'étaient point présentés, on eût distribué les sabres tout de même !...
Comme dernier adieu, il ordonna aux soldats i\o parcourir les rues à la recherche de vieilles bardes, et il en informa la municipalité. Les généreux habitants de Mendoza, et princi[)alement les femmes et les enfants, car presque tous les hommes se trouvaient au quartier général, sortaient sur le seuil de leurs demeures, et offraient aux soldats des /)on<"/zos et des frazadas, pour se couvrir dans la Cordillère neigeuse qu'ils allaient traverser.
Une fois loiil |)réparé, le général commandant en chef l'expédition demanda des instructions pour y conformer sa conduite politique et militaire. Le gouvernement, en tout d'accord avec le général, les lui traça avec ampleur, dans un large cadre, avec des projections étendues, des vues généreuses et des résolutions fermes en parfaite conformité avec le plan de campagne conçu par San Martin, et formula le programme émancipateur — - réalisé depuis — de la révolution argentine envers les autres peuples de l'Amérique du Sud, sur la base de l'indépendance et de la liberté de chacun d'(mx. « La consolidation de l'indépendance de l'Amérique vis-à-vis des rois d'Espagne, de leurs successeurs et delà métropole, et la gloire des Provinces-LInies du Sud sont les seuls mol)iles de la campagne. Cette idée, le gêné-
rai la développera amplement dans ses proclamations; il la répandra par le moyen de ses confidents dans toutes les villes et dans tous les villages, et il la propagera par tous les moyens à sa portée. La troupe sera animée du même esprit. Et l'on veillera, particulièrement, à ce qu'il n'y ait jamais nulle part rien qui resseml)le même de loin à un saccage, à un pillage ou à une oppression, et encore moins rien (|ui puisse faire croire à des intentions de conquête, et de conserver le pays secouru. »
Par d'autres articles on lui permettait, suivant sa demande, de s'occuper de l'organisation des cadres du Chili et de la création d'une armée nationale, à la condition expresse que toutes les forces militaires resteraient sous son commandement, même une fois établi le gouvernement ((ui devrait régir le pays. En pr(''\isi()n d'iUK^ ca[)iLnlation tlevant l'ennemi, on lui déclarait formellement (|ue ( jamais ni lui ni aucun de ses subalternes ne pouiiaient convenir cjue les Provinces-l'nies de l'Union renonceraient à laguerre avant d'avoir rocon(|uis leur entière liberté, sans altéi-atiou des positions qu'y occupaient les armées ». Dans l'ordre politi(jue, on lui recommandait tle rester impartial entre les partis ([ui s'étaient partagé le pays, et qu il s'eflorçat de concilier les intérêts de l'aristocratie avec ceux do la plèbe, en mettant un freina l'exclusivisme de l'une et à la licence de l'autre, et en cherchant à améliorer sans transition violente la ('onditi(»n du peuples en général, l^nfin, pour ce (|ui a\;til li;iil a lorganisalion du gouvei-ncment, on l'autorisait à nommer un président provisoire (après restauration de l'ancienne municipaiiti' patriote de Santiago sans (|ue le gc-nèi-al ni larmee contribuas-
sent puljliquement à cet acte ; ils devaient se borner à maintenir l'ordre, et à éviter que l'élection fût l'œuvre de l'intrigue de quelque parti contre la volonté générale et la sécurité de la nation.
Quant à la constitution définitive du peuple chilien en corps de nation, les instructions renfermaient deux clauses capitales: Vnne, Judicieuse, au point de vue des principes et dictée par l'expérience même du pays: l'autre, chimérique, en contradiclion formelle avec l'esprit et la lettre de l'ensemble des instructions, comme tribut payé aux idées de Confédération sud-américaine de l'époque, qui trouvèrent leur origine, ainsi que nous l'avons déjà montré, dans les négociations entamées par l'alliance argentiuochilienne aux premiers jours de la l'évolution. Par la première de ces clauses, on prévenait le général qu'il devrait user de toute son influence pour obtenir qu'autant que le royaume ne serait pas absolument libre d'ennemis, le parlement ne fût pas convo(|ué, afin que le pouvoir exécutif pût agir en toute liberté pour terminer la guerre avec succès. Par la seconde — résurrection de l'idée de Martinez-Rosas, d'Egana et d'Alvarez Jonte en 1811 — on lui indiquait ([ue bien qu'il eût à ne pas se mêler directement à l'établissement du gouvernement du pays, il était de son devoir d'engager les Chiliens à envoyer leurs députés au Congrès des Provinces-Unies, afin qu'on y pût constituer une forme de gouvernement général pour toute l'Amérique, fondue en une seule nation, ou, tout au moins, quelle que fût la forme de gouvernement adoptée, que fût signé un traité d'alliance perpétuelle entre les deux pays.
San Martin ne discuta pas les instructions, se pro-
l'amkrique latinr 123
posant sans doute d'en négliger ce qu'elles pourraient avoir de purement théorique, et de les appliquer suivant les cas avec toute la latitude qu'elles lui laissaient. 11 ne put pas cependant, étant donné son J)on sens pratique, ne point présenter quelques observations quant à la façon d'établir le futur gouvernement. 11 proposa, et on lui accorda, que le général O'Higgins fût le candidat proposé pour le poste de président de la République ou de directeur du Chili, parce que sa nationalité (îcartcnait tout soupçon d'oppression par les armes des Provinces- Unies.
Ses inslriiclioiis en pcjclie, sa résolution ])ris(' et son armée engagée dans les gorges orientales des Andes, le général, le pied déjà sur l'étrier, écrivait (1817) à son plus intime confident :
« Je pars à l'instant rejoindre les divisions de rarm(''e. J'implore l'aide de Dieu pour menei- à bien la grande (Mitrej)j'ise. »
Le passage des Andes est, en tant que combinaison stratégique, uu coiiiposé de hardiesse, d'observation et de calcul, dont l'ensemble épouvante et, à la fois, impose le respect par le concret de sa conce|)li()n et l'exactitude de son exécution.
Comme toutes les opérations classi(|ues i\\i inr\iio genre, il a son |)()int d'origine dans une idée toute simpb', à obj(;ctif précis, cpii cherche i\n résultat positif et direct. Mais il olfre aussi une partie fanlai-
124 l'ami:ui()i;k t,vtink
siste dans laquelle l'ingéniosité se met au service du génie, et concourt en élément de succès à un but utile. Son secret réside dans la configuration du terrain montagneux, théâtre des opérations, dans lequel tous les mouvements combinés coulent comme dans un moule, et prennent leur forme typique.
Le général San Martin, en formulant à grands traits son plan définitif de campagne offensive (15 juin 1816), avait établi que le Chili devait être envahi par les passages d'Uspallata et de Los Patos, afin de couper au centre les forces ennemies divisées, charger sur leur gros, et s'emparer immédiatement de la capitale, pour terminer ainsi la campagne d'un seul couj). C'était là son idée fondamentale, son idée-mère. Lui-même avait dit (|ue le problème de fait à i-ésoudre consistait à gagner la |)laine opposée, avec son armée bien dans sa main, à surprendre l'ennemi divisé et à battre sa principale force, ce qui revenait à lui lier les bras, \'oilà soji premier objectif. Pour l'atteindre, il devait occulter son véritable point d'attaque, et le simuler partout; diriger ses marclies et elîectuer sa concentration par des chemins convergents qui le conduiraient simultanément en face et sur les derrières de ses ennemis, ce qui lui [)ermettrait de les envelopper ou de les prendre entre deux feux. Tel était le but exact à atteindre - — impossible à première vue — et (|ui lui fut suggéré par la configuration du tei'i'ain, (ra|)rès hupielle il dressa son j)lan.
Dans la description de la Cordillère, nous avons fait remarquer que la vallée centrale du Chili est entrecoupée par les massifs qui unissent les deux chaînes de montagnes qui la limitent, ou rétrécie
l'amékk^le latine 125
par certains contreforts qui pénètrent comme des éperons à l'intérieur du pays. Le massif principal est celui d'Aconcagua, entre les 32'" et 33" degrés de latitude sud, dominé par le géant des Andes argentino-chiliennes qui, couvert de neiges éternelles, s'élève à 6.800 mètres au-dessus du niveau de la mer et divise les eaux des fleuves San Juan et Mendoza par son versant oriental. Ce massif se prolonge vers l'ouest jusqu'à s'unir à la Cordillère maritime, et de lui se détache une sorte de contrefort qui court dans la même direction, sans arriver toutefois juscju'à la mer, et s'interpose entre les lleuves Putaendo et Aconcagua (jui correspondent, sur le versant occidental, au San Juan et au Mendoza. A ce système aj)partient la chaîne contiguè d'Uspallata au sud, dont le plus haut sommet atteint 3.900 mètres d'altitude, et qui donne naissance, à son tour, à un cordon transversal, de la Cordillère à la mer, parallèle au massif d'Aconcagua sur cette partie et à la sorte de contrefort dont nous avons |)arlé. Ce cordon transversal, c'est la chaîne de Chacabouco. Au dedans du massif d'Aconcagua et du cordon de Chacabouco, avec leur contrefort intermédiaire, sont circonsci-ites diverses vallées, parmi lesquelles celles qui, sous le nom de Putaendo et d'Aconcagua, s'ouvrent au pied occidental de la Grande Cordillère, sont celles (juil importe de connaître pour suivre la combinaison stratégique du passage des Andes par San Martin.
Les vallées de Putaendo et d'Aconcagua, (jui tirent leur nom des fleuves qui les parcourent longitudinalemenl, sont contiguës, et séparées seulement, comme par un mur mitoyen, par le contrefort intermédiaire à rextrémilé duquel se rejoignent leurs fleuves : à
126 l'amkriqle latine
partir de ce confluent, elles ne forment plus qu'une seule vallée, arrosée par le fleuve Aconcagua qui se jette dans le Pacilique. Sur la rive sud de l'Aconcagua est bâtie la ville de San Felipe, chef-lieu du département. Le chemin d'Uspallata qui est le plus court — c'est à cet endroit que la Cordillère présente sa moindre épaisseur — conduit directement à la vallée d'Aconcagua, dont la première ville, au pied de la montagne, est Santa Rosa des Andes. Le chemin de Los Patos, au nord d'Uspallata, qui est le plus long — c'est là que le massif d'Aconcagua présente sa plus grande épaisseur — conduit à la vallée de Putaendo, dans laquelle on pénètre, en suivant le cours du fleuve, par une gorge éti'oite appelée Las Achupallas. Par cette explication orographique on comprendra facilement que la division qui passait par Uspallata serait la première à se trouver en face de l'ennemi, et que le gros de l'armée, en suivant le chemin de Los Patos et en décrivant ensuite un quart de cercle, viendrait tomber sur l'arrière-garde ennemie. Dans cette situation, si les royalistes, alternativement ou simultanément ainsi attaqués, essayaient de faire face, soit à l'ouest soit au nord, la colonne d'Uspallata les chargerait dans le premier cas, ou dans le second, ils se trouveraient pris entre deux feux. De toute façon, aucune autre retraite ne s'offrait à eux que la montagne de Chacabouco au sud, et alors l'armée envahisseuse opérait librement sa concentration dans une vallée de la plaine occidentale (jui était pour elle une véritable foiteresse. Chacabouco était donc la clef stratégique, et l'occuper d'avance, ou y décider de la campagne par une grande bataille, c'était le but de
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tous les mouvements de San Martin. En raison de ces dispositions mathématiques, tracées par la main même de la nature sur le théâtre des opérations, et de ce plan si habilement combiné, le général put prédire — avec plus de certitude encore que Bonaparte avant de franchir le mont Saint-Bernard — le jour et l'endroit ou la victoire couronnerait son entreprise hardie, et donner en toute confiance le signal de l'attaque simultanée, qui se produisait sur un front de plus de 2.100 kilomètres, depuis Gopiapo jusqu'au Maulé.
L'expédition du Nord, sous le commandement supérieur du chef de bataillon Cabot, quitta San Juan le 12 janvier 1817, presque le même jour que le détachement de La Rioja — sous les ordres du commandant Don Francisco Zelada et de son second, le capitaine Nicolas Davila — composé duii piquet d'infanterie de l'armée du Nord et de 200 miliciens ayant pour uniforme des cas({uetles noires et rouges. Ils avaient ordre de marcher directement sur la ville de La Serena, de soulever la province de (iO(|uimbo et de s'en emparer au nom de l'Etat du Chili, la légion d'émigrés chiliens qui les accompagnait, devant arborer son drapeau tricolore national. Cabot traversa en quatorze journées la Coiilillère de Coiliiiiiibo, et au jour lixc pour l'invasion générale (8 février), il foulait le territoire chilien, surprenait deux petits postes ennemis et détachait une avantgai'de de 10() hommes comuiandés par le capitaine l'iilricio (icballos, (|ui ("lait I Celai rcu r de I expédition. Lc'J.il s'avança jus(ju'à X'aldivia, sur le lîapel ; le 10, il cauij)ait dans la vallée de Sota(|ui : toute la province s'était soulevée, à l'annonce de son arrivée.
Le même jour, le capitaine Ceballos battait, dans la plaine de Salada, à trois lieues de Barraza, la garnison de La Serena qui, à l'elïectif de 100 hommes, se repliait vers le sud,laissant40 morts et40 prisonniers, ayant perdu deux pièces volantes, drapeaux, armement, munitions. . Le 12 février, Cabot était maître de la province de Goquimbo. Le même jour l'avantgarde de Texpédition de La Rioja, commandée par le capitaine Davila, et qui avait suivi l'antique chemin du conquistador Almagro, occupait la ville de Gopiapo. Ainsi tout le nord tlu Chili avait été l'ccon- ([uis en un seul jour.
Dans la même jouinée, le 12 lévrier, Freyre prenait la ville de Talca, à l'extrémité opposée de la ligne, à 1.800 kilomètres de Copiaco, et se rendait maitre d'une grande partie du Sud, coupant ainsi les communications entre Santiago et La Conception, et Leinos occupait le Portillo. Le 14 janvier 1817, Freyre était parti de Mendoza avec les piquets déjà mentionnés. Dans les premiers jours de février, il avait pris position en face de San Fernando, où s'enrôlèrent sous ses ordres 100 hommes \enus des guerrillas chiliennes; et, réunis à ses troupes, les soldats de Neyra et les paysans commandés par l'actif agent secret de San Martin, Don Juan Pablo Ramirez, il se trouva à la tète d'une forte division, régulièrement armée. Les instructions qu'il avait reçues — tout comme celles qu'on avait données à Leinos — lui enjoignaient de faire croire à l'ennemi que sa division était l'avantgarde de l'armée, — à cet effet, il y avait dans la division des uniformes de tous les corps — et de fomenter l'insurrection dans la contrée, mais sans engager de •"ombat douteux, et en se retirant prudemment, une
fois sa mission remplie, s'il ne pouvait soutenir le combat avec avantage. L'ennemi sortit à sa rencontre avec un détachement de dragons, qui fut battu, le 9 février, dans la vallée de Gampéo, laissant 20 morts et 25 prisonniers. Tout de suite, Freyre avança jusqu'à Gurico dont il obligea la garnison à se retirer au sud du Maule. Talca fut immédiatement évacué par l'ennemi, et le 11 février, Freyre, maître de cette ville, dominait la ligne nord du Maule, menaçait Santiago, et se trouvait à la tète du pays soulevé. Il annonça à San Martin qu'il pourrait bientôt disposer d'une armée de 2.000 hommes. Ainsi, en un même jour, les deux extrémités du Chili, au nord et sud, étaient reconquises et insurgées, et deux nouvelles divisions concouraient à l'exécution du plan d'invasion générale, sans que l'ennemi ait pu seulement soupçonner à l'avance le véritable point d'attaque, ce point où l'on allait le blesser à mort.
C'était là la partie fantaisiste du plan du passage des Andes, fantaisiste encore qu'elle eût un but utile, dont ce n'était pas la chose la moins importante que d'tdjliger l'ennemi à porter son attention sur j)Iusieurs points à la fois, et à diviser, à éparpiller ses forces.
Après avoir veillé au départ des expéditions sud et noi-d, le général convoqua en junte de guerre, les ofllciers supérieurs de son armée, et, sans demander conseil, exposa avec une claire simplicité
GAiizoN. — L'Amérique lutine. 'J
son plan de campagne, ayant devant soi la carte et des croquis. Il lut ensuite le tableau de la distribution des forces, et en terminant prévint les officiers qu'ils devaient se tenir prêts à partir, sans toutefois leur indiquer la date exacte de l'ouverture des opérations. Le lendemain 15 janvier 1817, il fit venir à son domicile le colonel Las lieras. Ayant reçu sa parole d'honneur de garder le secret, il lui annonça qu'il le chargeait d'ouvrir la campagne par le chemin d'Uspallata, et lui remit les instructions auxquelles il devait se conformer. La division de Las lieras, forte de 800 hommes, avec le major Enrique Martinez comme second chef, comprenait : le ll'^ bataillon, un piquet de 30 grenadiers à cheval, 2 pièces de montagne servies par 30 artilleurs sous les ordres du capitaine chilien Ramon Picarte, 30 sapeurs munis de pics et de leviers, et — en qualité d'auxiliaires — un escadron des milices de San Louis pour escorter les bagages et soigner les chevaux. Son premier objet devait être de surprendre l'ennemi à l'ouest de la Cordillère, et de pénétrer ensuite dans la vallée d'Aconcagua ; de chercher à se mettre en communication avec le gros de l'armée par la rive droite du fleuve, et de se fortifier dans Chacacuco, en portant en avant sa cavalerie. Le 8 février — non pas plus tôt — il devait se trouver à Santa Rosa, car le but principal (le son mouvement était de distraire l'attention de l'ennemi. 11 devait ne point engager de combat douteux, et se replier sur la Cordillère dans le cas où des forces supérieures aux siennes l'attaqueraient, et en prévision de cela, il ferait fortifier les positions de .Juncalito ou du Rio Colorado par son arrièregarde. Dans le cas où il serait battu, il devrait
L*AMÉurQUE LATINE 131
gagner la position inexpugnable de Picheuta, sur le versant oriental, position déjà fortifiée convenablement pour cette occasion. Il emportait de l'eau, du bois et des vivres pour les dix jours pendant lesquels il devrait aller de Mendoza à Santa Rosa. C'està-dire parcourir 337 kilomètres. Le 18 janvier, Las Heras se mit en marche et se dirigea sur le boquete d'Uspallata. A deux journées il devait recruter la milice dans les deux districts. Enfin, on prévoyait le cas de la retraite ou de la déroute, et toutes éventualités possibles: en somme, tout en traçant les lignes générales, on laissait à chacun un large champ où se mouvoir.
Toute la troupe allait monter à mule et marchait à la file indienne par les sentiers étroits, mais par petites fractions échelonnées . Les 4.000 mules étaient divisées en 200 piaras, dont 20 pav pîara, aux soins d'un palefrenier. Les détachements de milices qui reliaient entre elles les colonnes étaient chargés de surveiller les dépôts de vivres et les hôpitaux, du soin des montures, et, surtout, de recueillir les malades et les éclopés. Les journées élaient comptées, comme pour la colonne d'Lspallala, d'après l'eau et les vivres, et représentaient par le chemin de Los Patos 514 kilomètres, dej)uis le versant oriental de l.l Cordillère justiuau village de Son Antonio en Piitaëndo, objeclit de la marche. Dans h' m(''me ordre, les lrou[)es arrivèrent à la seconde Cordillère, [)ar le j)erluis de \'ali(>-llermoso, situé a plus de .'LtiOO n)ètres d'altitude. Le chen>iu de Los Patos, plus I()ng(|ue ccdui d"Ls{)allala, est également plus froid, pour de spéciales raisons; et, par endroits, présente de plus grandes difficultés, parce
qu'il serpente à travers de grandes montagnes, dans un massif dont les flancs tombent à pic, sans autre horizon que les montagnes neigeuses qui le dominent et au-dessus desquelles s'élève le gigantesque pic volcanique d'Aconcagua. Beaucoup plus intense y est le froid ; les gelées constantes, même au cœur de l'été, et la difficulté (ju'on éprouve à y respirer et à se mouvoir, par suite de la raréfaction de Tair, engendrent certaines maladies, connues dans la Cordillère sous le nom de pana ou sorocho, espèce de vertige, parfois mortel, résultant du déséquilibre dans le dynamisme vital. Cette maladie exerça bien quelques ravages dans les rangs ; mais les mesures étaient si bien prises, et si lentes et si bien comptées les journées, que, grâce aussi au spécifique d'aulx et d'oignons, hommes et bêtes purent franchir ce terrible passage sans de trop grandes pertes.
Le colonel de Las lieras poursuivait son chemin — chemin parallèle — par Uspallata. Le 24 janvier, il campait dans la vallée de ce nom, quand il reçut avis que le petit poste de Pichenta, composé de 14 hommes, avait été surpris par les royalistes. Marco, par instinct plutôt ({ue par prévision, avait détaché 1.000 hommes des trois armes dans la vallée d'Aconcagua. Leur chef, le colonel du génie, Miguel Maria Atero, ordonna qu'un détachement de 250 hommes, sous le commandement du major de Talaveras, Miguel Marqueli, s'avançât par le che-
min d'Uspallata^, en franchissant la montagne, et opérât une reconnaissance en s'enfonçant dans la Cordillère, jusqu'où il serait possible, afin d'obtenir des renseignements précis sur les mouvements des Argentins. L'avant-garde de ce détachement, composée de 60 hommes, était ce qui avait surpris le petit poste de Pichenta, d'où quelques soldats s'échappèrent pour porter la nouvelle au campement de la vallée d'Uspallata. Sur-le-champ, Las Heras décida que son second, le major Enri(|ue Martinez, partirait avec une compagnie du 11® bataillon et le piquet de grenadiers à cheval (110 hommes) à la poursuite de l'ennemi qui fut rejoint le 25, aux Postrerillos, où toutes ses forces se trouvaient concentrées. Bien qu'ils occupassent une position fort avantageuse, les Espagnols furent attaqués sur trois points, et un combat s'engagea qui dura trois heures et demie, jusqu'au moment où ils furent obligés de repasser la Cordillère, ce qu'ils firent en répandant la nouvelle qu'une très forte division de patriotes envahissait le pays par ce point. San Martin reçut cette nouvelle, dans l'endroit appelé Z-os Mananliales, quand il s'était déjà enfoncé dans la montagne, au moment où le capitaine Ililarion de la Quintana lui remettait la dernière lettre de Pueyrredon. Le directeur y manifestait ses craintes au sujet du succès de l'entreprise, ce C[iii a fait dire à (|uek|ues historiens (|u'il avait donné ordre au général de rétrograder, alors qu'au contraire, il l'encourageait à continuer la campagne malgré tout.
Ce malheureux accident imprévu pouvait clianger la face des choses, et, en premier lieu, obligeait San Martin à modifier le plan général d'invasion, du
moins en quelques détails. L'ennemi, avisé qu'on allait l'attaquer par Uspallata, pouvait — avant que le gros de l'armée argentine dominât la plaine — occuper quel(|u'un des défilés des deux chemins, et avec seulement un bataillon, arrêter la marche des troupes envahissantes. C'était une question d'heures. Si au jour fixé les deux colonnes ne débouchaient pas dans les vallées d'Aconcagua et de Putaendo, ni n'opéraient leur jonction, l'ennemi pouvait accourir avec toutes ses forces sur le ou les points attaqués, et alors la combinaison était déjouée. Le général des Andes, se rendant bien compte de tout cela, modifia son plan, sur le terrain même, suivant les circonstances. Sur-le-champ, il décida que l'armée poursuivrait sa marche, et que le major du génie Arcos, à la tête de 200 hommes, s'avancerait rapidement par un chemin de traverse — le contrefort précité, — occuperait, sans perte de temps, la gorge des Achupallas, et s'y fortifierait, s'y maintiendrait, battant les troupes qu'il y pourrait rencontrer, afin de permettre aux colonnes de gagner la plaine. Arcos s'acquitta à merveille de sa mission. Le 4 février, il rencontrait la garde d'Acliupallas , renforcée par 100 hommes venus de San Felipe, à la conjonction des deux chemins du versant occidental, et, après une courte escarmouche, le lieutenant Juan Lavalle, à la tête de 25 grenadiers montés, poussait sa première héroïque charge de cavalerie, et mettait en fuite les ennemis qu'il poursuivit avec acharnement. La campagne était sauvée.
Ces ordres avaient été donnés par San Martin en même temps qu'il escaladait le sommet de la Cordillère, monté sur une mule, comme Bonaparte
l'était dans les Alpes — si l'on en croit Thistoire, — non par esprit d'imitation, certes, ni par modestie; mais parce que la mule est la seule bête de somme dont le pas ferme et la marche assurée permet de longer sans danger les précipices, tout en méditant tranquillement, abandonné à son instinct sûr. La monture du général était harnachée à la chilienne, avec de grands étriers en bois. Lui portait une vareuse garnie de loutre, sous son manteau de campagne aux ornements d'un rouge vif et aux boutons dorés ; des bottes à l'écuyère avec des éperons de bronze, comme les statues, et son grand sabre morisque au flanc. La tête était couverte de son typique fdlticho (chapeau bicorne) doublé de toile cirée, assujetti par une jugulaire et que, pour plus grande garantie contre le vent tempétueux des montagnes, il avait encore entouré d'un mouchoir attaché sous son menton. Pendant qu'il gravissait la côte de Vallellermoso, il s'entretenait avec les guides des chemins latéraux, (|ui communiquaient avec Las Heras, pour combiner les marches et les attaques des deux colonnes, quand une tempête de grêle se déchaîna sur la montagne, et obligeaàfaire halte la division de réserve qu'il venait de rejoindre. Le général des Andes descendit de sa mule, se coucha sur le sol et s'endormit, avec une [)ierre pour oreiller, sous une température de 6 degrés centigrades. Au moment de reprentlr»' la marche, il demanda à son ordonnance les bidons ou il tenait sa provision tl'eauet d'eau-de-vie, il invita le colonel Don Ililarion de La Quintana — (|u'il avait nommé son premier aide de canq) — et tout réconforté par une « goutte », après cecourl sommeil suivant tant de nuits de veille, il îdlunia une ci-
garette, et ordonna que les fanfares jouassent l'hymne national argentin dont les échos devaient bientôt résonner auxquatre horizons de l'Amérique du Sud. De suite, on reprit la pénible ascension de la cime neigeuse derrière laquelle s'étendait la plaine qu'il cherchait pour combattre et triompher. Cet endroit a conservé depuis lors le nom de « la Tranchée de San Martin ». Le 2 février, à 3 heures du matin, Las lieras franchit le sommet de la Cordillère d'Uspallata ; conformément aux instructions reçues, le 4, au coucher du soleil, le point dénommé la Guardia Vieja fut atta([ué par 150 fusiliers et 30 cavaliers aux ordres du major Enrique Martinez : après un combat d'une heure et demie, au sabre et à la baïonnette, celte position fortifiée — que défendaient 94 royalistes — fut prise d'assaut, et l'ennemi se retirait, laissant 25 morts, 43 prisonniers, 57 fusils, 10 carabines et grande quantité de munitions et de vivres. Las Heras avait reçu un rapport de San Martin, daté : Los Mana/2//a/es, l"^"" février, 6 heures du matin, lui ordonnant de retarder de deux jours la marche de sa division, afin qu-'on eût le temps d'étudier le nouveau plan. En conséquence, Martinez se replia sur Juncalito, où il resta en expectative. La combinaison de San Martin se trouvait modifiée.
Le 5, l'alarme se répandit dans les deux vallées d'Aconcagua et de Putaendo. Les fuyards de La Guardia Vieja arrivaient à Santa Rosa des Andes,
en même temps que les déroutés de Las Achapiillas, à San Felipe. Le chef royaliste qui défendait ces deux vallées, menacé partout à la fois, et sans forces pour résister, ne savait quel parti prendre. Pour plus de confusion, il reçut une lettre de Las Heras lui offrant d'échanger certain nombre de prisonniers de Picheuta contre un nombre égal de prisonniers de La Gaardia Vieja. C'était là une ruse de guerre de San Martin. Le porteur de la communication — un prisonnier espagnol — trompé par la retraite simulée de Pavant-garde de Las lieras, annonça que ce dernier, après l'assaut du 4, s'était mis en marche vers Mendoza. Dès ce moment, le colonel Atero, croyant dissipé tout danger du côté d'IJspallata, réunit ses forces disponibles, et se porta en hâte, avec 400 fantassins, 300 cavaliers et 2 pièces de campagne, à la rencontre des forces envahisseuses qui étaient censées s'engager dans les gorges d'Achupallas , et dont on ignorait le nombre. De cette façon, la colonne d'Uspallata qui, le 6, s'était concentrée à La Guardia continuant sa marche, pouvait tomber librement sur Santa Rosa, au jour préfixé, en môme temps que le gros de l'armée, pénétrer en masse dans la vallée de Putaendo, et les deux troupes opérer leur jonction au point indiqué d'avance.
Les fautes de Marco — prévues par l'astucieux envahisseur — contribuaient à ce succès autant que l'habileté stratégique du plan de campagne. Ignorant tout des plans de San Martin, sans aucun plan lui-même, et son attention fortement attirée vers le sud, il persistait dans ral)surde intention d'être partout à la fois, et, en somme, de se pré-
senter faible partout, alors qu'il disposait d'une armée de plus de 5.000 hommes entraînés et disciplinés, sans parler des milices. Ses forces étaient éparpillées sur une étendue de 934 kilomètres, de telle sorte que |)our seulement rabattre les ailes sur le centre, il lui fallait au moins quatre jours, et au moins huit jours pour renforcer son flanc gauche. Il tenait un bataillon isolé à Conception, un autre à Chillan, un demi-bataillon à Talca, quelques compagnies détachées à Rancagua, en observation du Paso del Portillo, et son meilleur corps de cavalerie, les hussards de Baranao, était à San Fernando, à 208 kilomètres de Santiago, où se trouvaient l'artillerie avec 16 pièces de campagne et le reste des troupes. Le meilleur parti qu'il aurait pu adopter, c'était de se replier sur la capitale, et d'y attendre l'attaque avec des forces supérieures à celles de l'ennemi: mais, sans idée ni résolution, il ne pensait qu'à se ménager un chemin de retraite. « Si je m'enferme dans la capitale — disait-il lui-même — je risque de me voir isolé, et, une fois perdue toute communication avec Valparaiso et les provinces, il ne me reste aucun chemin de retraite. » Tel était le contendor (adversaire) du général des Andes !
A 2 heures de l'après-midi, le jour môme (8 février) où le capitaine-général de Chili n'arrivait à voir ni l'endroit où il devait accourir, ni l'endroit où il devait concentrer ses troupes, le gros de l'armée argentine occupait le village de San Antonio en Putaendo. A la même heure. Las Heras se rendait maître de Santa Rosa des Andes. Les deux vallées étaient dominées par les envahisseurs, et de
ces derniers, les tètes de colonnes convergeaient par divers chemins, fermaient l'anneau stratégique, mathématiquement, au point choisi : Ghacabuco. — On va voir comment s'était exécuté ce mouvement convero-ent.
Arcos et Lavalle, maîtres des Achupallas, leur situation était critique, car ils pouvaient être chargés d'un moment à l'autre par des forces supérieures aux leurs. Soler, en personne, accourut rapidement pour les soutenir avec 1 escorte du général en chef, aux ordres du commandant Mariano Necochea, les 3*^ et 4" escadrons de grenadiers, et les cinq pièces de montagne, ordonnant à Tinfanterie d'avancer par marches forcées. Le 6, l'avantgarde se trouvait réunie dans les premières plaines de Putaendo, montait son artillerie, avançait jusqu'à San Andrès del Tartaro (à 21 kilomètres de Las Achapullas) , et délachail toute sa cavalerie sur le prolongement de la vallée^ décidant que Necochea et l'escorte du général, composée de 110 hommes, se posteraient de façon à dominer la ville de San Felipe. Atero, qui avait rétrogradé de Santa Rosa sur San Felipe, s'avança avec ses 700 hommes à la rencontre de Necochea; dans la matinée du 7, les deux forces se trouvaient face à face.
Atero se dirigeait vers l'est par le «chemin royal » — un défilé compris entre le fleuve Putaendo et un contrefort le séparant de la vallée d'Aconcagua. 11 occupa avec son artillerie et son infanterie les collines des (Joïmafi , lesquelles forment un angle saillant c|ui domine la plaine dans laquelle on a bâti la ville {[(' S;iii Antonio. Le chef argentin, feignant une craint<' que justifiait sa forcer iiiféiieure en
nombre, commença sa retraite par la route, — en couvrant son arrière-garde par deux guérillas placées en flanc-garde, — dans le but de faire sortir l'ennemi de ses fortes positions et de l'attirer dans la plaine, où la cavalerie pourrait avantageusement l'affronter.
Le chef espagnol, de son côté, — trompé par ce stratagème, — s'avança à la tête de 300 cavaliers, couverts par une ligne de tirailleurs, laissant son infanterie et sa cavalerie à Coïmas. Dès qu'il se fut éloigné de seulement quelques centaines de mètres du gros de ses troupes, il se vit soudain déçu dans son attente. Necochea avait divisé son escadron en trois sections : il se mit à la tête de celle du centre et donna le commandement de la section droite au capitaine Manuel Soler, et celui de la gauche, embusquée derrière une ferme, à son lieutenant Angel Pacheco. Les grenadiers opérèrent en fourrageurs d'abord, chargèrent de face ensuite, en bon ordre, sabre au clair, sans tirer un seul coup de mousqueton, les trompettes sonnant à tue-tète, tandis que la réserve harcelait la droite de la ligne des tirailleurs royalistes, et rabattait ceux-ci, comme gibier, sur leur réserve oîi les braves grenadiers semèrent le désordre. Lecombatdura une demi-heure : la ligne royaliste fut forcée sur plusieurs points, et obligée de se retirer en désordre jusqu'au pied des collines, où la protégeaient les feux de son artillerie, abandonnant 30 morts, 4 prisonniers et des armes.
Ce coup terminait la campague préliminaire du passage des Andes. Le colonel Atero se replia en déroute sur San Felipe, emmenant ses blessés ; il repassa le fleuve Aconcagua, sans le secours du
pont, et considéra, dès lors, toute la province comme perdue. La panique gagna les Espagnols dans les deux vallées. Les vaincus des Coïmas racontaient avoir été défaits par des hommes si grands,' si grands, si bons cavaliers et si bien armés de longs sabres tranchants, que toute la cavalerie du Chili eût été impuissante à arrêter l'élan de ces déaions. Tous les habitants de la vallée d'Aconcagua se prononcèrent en masse en faveur des libérateurs, et les royalistes, dans leurs marches et contremarches, n'en rencontraient pas un seul qui leur offrit l'hospitalité, ni daignât les renseigner sur les mouvements des Argentins.
Pendant ce temps. Las Heras entrait en vainqueur à Santa Rosa des Andes ; il s'y emparait des dépôts de vivres et de munitions abandonnés parles ennemis dans leur fuite. Le lendemain (9 février; les sapeurs rétablissaient le pont de l'Aconcagua : le gros de l'armée y passait, et, sous les ordres de Melian, un escadron de grenadiers à cheval s'avançait jusqu'à la côte de Chacabuco, où il rejoignait la cavalerie de Las Heras, postée en avant-garde. Le parc et l'artillerie — cette dernière conduite par Beltran — descenchiient simultanément par les versants dTspallata, sans perte d'un seul canon, bien que de 10.000 mules il en restât à peine 3.000, et que les chevaux de combat, réduits au tiers de leur efTeclif, fussent dans un élal pitoyable.
La concentration de l'armée des Andes s'était efl'ectuée, dans la plaine située à l'ouest de la Cordillère, suivant les prédictions faites par San Martin (juin/.e jours auparavant (2'i janvier . En un seul jour. !•' >ud et h' nord du (Jiili flaiciil i(H()U(|uis.
142 l'amérique iÀtine
Ces faits contirmaient les paroles de la proclamation adressée par le général aux Chiliens, suivant les instructions de son gouvernement, proclamation qui marqua le début de la campagne : « L'armée placée sous mes ordres vient vous débarrasser des odieux tyrans qui foulent votre sol si fertile. Je m'attendris en pensant au désir réciproque de s'embrasser, éprouvé par tant de familles privées du bonheur de leur patrie, soit par un exil violent, soit par une émigration forcée. Vous autres pouvez rapprocher ce doux moment en vous préparant à coopérer avec vos libérateurs, qui recevront, avec la plus grande cordialité, quiconque voudra se réunir à eux pour tâcher de mener à bien la grande entreprise. La troupe est d'une discipline exemplaire, et connaît fort bien le respect dû à la religion, à l'honneur, à la propriété de chaque citoyen. 11 ne nous appartient pas de procéder à un examen des opinions. Je vous jure sur mon honneur et sur la liberté de notre chère patrie que nul ne sera repoussé, qui se présentera de bonne foi. La moindre insulte sera châtiée sévèrement. Je l'espère : il n'en sera commis aucune sous les drapeaux américains ! Tels sont les sentiments du gouvernement suprême des Provinces sud-américaines, qui, se privant d'une partie importante de ses forces, m'envoie rompre les chaînes sanglantes par lesquelles vous êtes attachés au char infâme des tyrans. Ce sont aussi mes sentiments et ceux de tous mes compagnons. Notre campagne n'a qu'un but: vous sauver ! Chiliens généreux, répondez à l'appel de ceux qui aflVontent la mort pour l'indépendance de la patrie ! — ' San Martin. »
Si le général a éprouvé ou non quelque légitime orgueil à la constatation des résultats par lui prévus et préparés, nul ne le sait. Il se borna à rendre officiellement compte du fait, en termes fort simples, et en énumérant les difficultés qui hérissaient le chemin, ce Le passage de la montagne, à lui seul, a été un véritable triomphe, puisque l'armée s'est transportée avec la masse de ses subsistances, pour presque un mois, par un chemin de cent lieues, franchissant des hauteurs escarpées, des défilés, des gorges, chemin coupé par quatre Cordillères où la rudesse du terrain le dispute à l'inclémence de la température ; mais si réaliser cette traversée a été en soi une victoire, son importance s'accroit encore de ce fait qu'elle a beaucou}) contribué à démoraliser l'ennemi. » Et, tout de suite, il signalait la belle conduite de Soler, — en premier lieu, — ainsi ((lie de O'iloggins et de Las Heras « aux j)rofondes et sûres connaissances desquelles on devait presque entièrement les succès remportés » ; les mérites du commandant Necocliea, (ki major Enrique Martine/, de l'ingénieur Arcos, (hi capitaine Soler, de l'adjudant Pacheco et du lionlenant Lavalle. — De lui, personnellement, il se conlonlail de dire : « Je pars demain pour couvrir Chacabouco et autres voies donnant accès à Santiago. Votre Excellence en peut être assurée: ma conduilc s(>ra en loiil confoirne aux instructions ({ue j'ai reçues de sa suprême anlor-ité. » — La presse argentine, en rendant compte de ces triomphes, disait; <■ l)aiicnns a(lmirer(Hit le courage des troupes et la \aleur des ollieiei-s ; d autres prôneronth; lad, la sagesse etl'aslucedu général, mais rien n'est comparable à la modestie d(> ce dernier. »
144 l'améiuque latine
D'autres soucis (jue ceux de sa propre gloire tourmentaient la pensée de San Martin : la cavalerie était quasi à pied ; le temps pressait, et il était indispensable de devancer l'ennemi avant qu'il réunît toutes ses forces. Pour obtenir tous les résultats (|ue le général désirait, il lui fallait ne pas perdre un seul jour et se préparer sans relâche à labataille annoncée par lui pour le 15 février, laquelle se livrerait, suivant ses calculs, au point marqué autrefois sur son plan, comme une simple étape. Aussi termine-t-il ainsi une de ses lettres: « Malgré le vif désir que j'en éprouve de le faire tout de suite, je ne puis poursuivre l'ennemi jusque dans Santiago avant deux jours, délai que je crois suffisant pour réunir les montures dont nous avons besoin pour nous déplacer et combattre, car sans cette aide on ne peut rien faire de grand. Toute mon armée est à pied. Douze cents chevaux de combat, malgré toutes les précautions prises, sont arrivés ici tout à fait hors de service, tant est rude la traversée des Andes; mais le Chili a hâte de devenir libre, et le bon vouloir de ses enfants s'accroît de minute en minute. » Une fois dans la vallée d'Aconcagua, il écrivait dans une autre lettre : « En cette situation, j'ai décidé de marcher sus à l'ennemi, avec toute la rapidité souhaitable, et de l'attaquer où que ce soit que je le rencontre, encore que je n'aie point reçu mon artillerie de campagne. »
Le passage des Andes, par San Martin, — considéré tant comme la plus grande opération de la guerre offensive qu'au point de vue de l'influence qu'il exerça sur le succès final de la lutte pour l'émancipation du nouveau monde méridional, — la postérité américaine est unanime à en reconnaître la transcendance, et son meilleur commentaire tient encore en ses résultats.
Aussi ferons-nous mention seulement des jugements qu'adversaires ou étrangers ont rendus sur ce sujet, considéré militairement et scientifiquement dans ses rapports avec l'art de la guerre et l'histoire générale.
Un des plus illustres historiens universels de l'époque actuelle (Gervinus) qui, nous l'avons déjà dit, a méconnu le caractère moral de San Martin — égaré par des documents faux ou incomplets — ne peut cej)endant s'empêcher de mettre en relief sa grande figure et de reconnaître l'importance des services {)ar lui rendus, particulièrement lors du passage des Andes, qu'il considère comme l'opération initiale de la guerre oU'ensive et qu'il synthétise en ces termes : « En 1814, le Chili était perdu en même temps que Montevideo fut pris après une lutte qui dura quatre ans. Cet événement marque un moment critique dans la fortune des patriotes. La révolution prend l'oflensive, attacjue la mère-patrie et pénètre en conquérant dans l'Espagne même. Dès ce moment, la fortune change. Le mouvement va de la périphé-
GABz6n. — L'Amérique latine. 10
146 l'amer IQUE LATINE
rie au centre. Tous les événements, jusqu'en 1814, n'avaient pu faire renoncer l'Amérique à son attitude passive, ni déloger l'Espagne de sa position offensive. Le passage de San Martin en Chili fl817), exécuté par un homme dont l'esprit militaire était de beaucoup supérieur à celui de tous les autres chefs, tant Espagnols que patriotes, donne subitement une nouvelle impulsion et imprime une direction nouvelle aux événements d'Amérique. Ce fait produisit comme premier résultat l'invasion de Bolivar en Nouvelle- Grenade et la fondation de la Colombie (1819). En outre, il fut le prélude de l'armement qui allait vaincre le Pérou si longtemps conservé par l'Espagne. Enfin, par le courant qu il créa, par delà l'océan, en Espagne même, il fit éclater la révolution de 1820, laquelle, se répercutant au ]Mexi([ue, anéantit la domination espagnole dans l'Amérique continentale. Seule, la certitude du premier coup pouvait assurer le succès de l'entreprise, et San Martin pour le bien asséner, ce premier coup, se mit résolument à l'œuvre, avec une admirable habileté. Il n'avait pas à espérer de vaincre dans une attaque franche les forces chiliennes deux fois plus nombreuses que les siennes, ces dernières ayant, en outre, à franchir les Andes où il suffisait d'un très petit nombre d'hommes pour les arrêter. Il combina une mathématique partie d'échecs qui confondit ses ennemis. Son armée supporta de la plus admirable façon ce passage extrêmement difficile et périlleux de la Grande Cordillère (1) .»
Un écrivain militaire espagnol, et partant adversaire national de San Martin — qu'il appelle : « le
(1) Gervinus, Histoire du dix-neuvième siècle depuis les Iraités de Vienne, t. VI, pp. 13.ô et 13G, et t. VII, pp. 6 et 8.
terrible champion de rindépendance américaine » — a dit, jugeant le passage des Andes : « C'est l'un des faits les plus glorieux qu'ait vus le monde », et il le range parmi les opérations dans lesquelles le théâtre de la guerre est à la fois « montagne et désert». Napoléon écrit dans son Mémorial de Sainte-Hélène que les nations ont trois sortes de frontières protectrices : les mers ot les fleuves, les montagnes et les déserts, et que ceux-ci constituent les plus difficiles à franchir. Le passage des Andes présentait les deux dernières difficultés, ((ui, « par le seul fait d'être surmontées, élèvent à leur vainqueur un monument de gloire immortelle ».
Bien que Tauteur du traité militaire dont nous extrayons cette citation ne se montre pas grand connaisseur de la topographie du pays ni de l'histoire circonstanciée de l'expédition, on remarque qu'il Ta comprise, cette histoire, dans ses grands linéaments. Voici un paragraj)he par lequel il la synthétise, et (|iii (h'inontre, en même temps c[ue l'admiration du soldat, la pitié de l'homme : « Le caractère énergique, la constance du général et le bon exemple qu'il donnait, supportant, sans murmure, sa part — une large part — de fatigue et de soutTrance, son habileté à relever toujours le moral du soldat, contribuèrent puissamment au succès de cette vaste entreprise ; et, enfin, après vingt-deux journées de marche, l'armée républicaine, comme tombée du ciel,parutde l'autre côté de la montagne, au milieu des deux corps espagnols. La victoire ne pouvait être douteuse. » Il compare ensuite le passage des Andes au passage des Alpes par Macdonald, aux Grisons, en 1800, et le place avant ce derniei' au point d(» vue de la diffi-
culte vaincue. La signification de ce jugement d'un adversaire est encore accentuée par ce fait que le livre d'où il est tiré est consacré à l'art militaire théoriquement considéré, qu'il a pour but de présenter quelques leçons à l'armée espagnole, et qu'il est dédié à l'un des premiers généraux de l'Espagne moderne. Argentin de naissance, mais serviteur fidèle de la cause de sa patrie d'adoption (1).
Les historiens espagnols de la révolution américaine, qui l'ont considérée au point de vue de leurs passions et de leurs intérêts nationaux, ne peuvent point ne pas reconnaître cependant le mérite du passage des Andes et le génie du générai qui le conçut et le dirigea. Torrente, le plus partial de tous, dit: <( San Martin n'ignorait rien de ce qui se passait chez les royalistes. Sa popularité allait croissant parmi les mécontents de Chili. Le découragement de Tennemi qu'il allait combattre ajoutait encore à sa hardiesse. Le plan qu'il avait choisi était le plus propre à lui assurer la victoire, et de l'avoir exécuté avec tant de rapidité et de bonheur lui valut une place distinguée dans le temple de la Renommée révolutionnaire. » Le général Camba, qui joua un certain rôle dans la guerre hispano-américaine sous le drapeau espagnol, au Pérou, et que l'on doit tenir pour un juge compétent, rend à San Martin un hommage loyal, sans réserves et en des termes aussi précis qu'impartiaux : « La perte du vice-royaume de Chili — dit-il — fut un événement d'immense
(1) Notions d'arl milllaire: ouvrage dédié à l'Excelentîsimo sefior capitan général, marqués del Duero. Par le capitaine au 35'= régiment d'infanterie (de Tolède), Don Francisco Villamartin (Madrid,
1862, pp. 534 à 538).
transcendance, fatal pour les armées espagnoles. On savait que depuis longtemps le général San Martin, dans ce but, organisait une armée à Mendoza, sur le flanc occidental de la Cordillère.
« Les forces royalistes étaient alors de 7.000 hommes. Mais l'astucieux ennemi sut si bien distraire l'attention du général Marco del Pont, qu'il l'induisit en la lourde faute de prétendre couvrir à la fois toute une ligne de force lieues d'extension, de sorte qu'il se présenterait faible sur tous les points. Une fois acquis ce résultat tant désiré, San Martin se mit en marche avec 4.200 hommes de l'armée régulière et 1.200 miliciens. L'impartialité exige qu'on l'avoue; la prompte organisation de son armée à Mendoza; le passage des Andes, rapide, étant donné les difficultés qui hérissent le chemin, et l'invasion du Chili, témoignent des hautes qualités militaires de San Martin. »
Les écrivains militaires allemands, de l'Ecole de Frédéric, à une époque (1852) où ils cherchaient dans l'histoire des exemples à offrir à leur armée, considérèrent le passage des Andes comme digne d'être étudié au titre de modèle, et en tirèrent des enseignements nouveaux pour la guerre. « Le peu d'attention — disaient-ils — qu'on a généralement apporté à l'étude de la guerre dans l'Amérique du Sud, rend encore plus intéressante à suivre la marche que le général San Martin effectua à travers la Cordillère des Andes, autant à cause de la nature du terrain dans lequel elle eut lieu, que pour les circonstances particulières qui s'y rattachent. Dans cette marche, comme dans celle de Souwarof à travers les Alpes, et celle de Pérofsky à travers les déserts touraniens,
150 L* AMÉRIQUE LXTINR
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il faut voir une nouvelle preuve de cette vérité : une armée peut affronter toutes sortes de difficultés pourvu que dans ses rangs règne la véritable et solide discipline.il n'est point possible de contribuer à faire réussir une vaste entreprise sans un grand amour du service et une confiance aveugle dans le chef directeur des opérations. Le passage des Andes par San ^Martin a eu pour principal résultat de nous apprendre que les montagnes, si élevées soient-elles, ne doivent pas être considérées comme des forts inexpugnables, mais comme des obstacles stratégiques (i). »
Le passage des Andes par San Martin est classé par l'histoire et la science au rang des quatre plus célèbres passages de montagnes dont se souvienne le monde. Il vient en troisième lieu dans l'ordre chronologique. Il fut une rénovation de l'entreprise d'Annibal, avec les mêmes projets continentaux, au travers des montagnes de trois nations, parcourant, en outre, des mers, comme Alexandre, et surmontant de plus grandes difficultés en son long trajet. Ce fut, avec plus de méthode et plus de sûreté, une rénovation du fameux passage du Saint-Bernard par Bonaparte. Sans prétendre comparer le génie inspiré et encyclopédique du premier capitaine du siècle au génie concret du premier capitaine américain, on peut dire de celui de San Martin : ayant de l'autre toute la prévision, la sûreté de jugement et — aussi
(1) Mémorial d'arlillerie, ou collection d'articles et de mémoires sur diverses « branches de lart militaire » (t. IX, Madrid, 185.S). Dans cette publication fut inséré l'article relatif au passage des Andes, sous le titre suivant : « Autre mémorable passage de montagne : marche de San Martin à travers les Andes en 1817. » (Traduit de l'allemand.)
— le complet succès, il ne commit jamais aucune des fautes techniques, stratégiques ou tactiques du grand maître, ni dans les moyens de conduite de son armée, ni durant le passage de la montagne, ni dans la répartition ou concentration de ses troupes : fautes insignifiantes d'ailleurs dans les plans de Napoléon, et qu'il savait réparer sur le champ même de Faction. Et si l'on compare les moyens dont Vun et l'autre disposaient, il est juste de dire que de bien plus grandes difficultés surmonta celui qui, avec moins d'hommes, les sut vaincre toutes, dans la région andine, et prédire (juasi en toute certitude le jour et l'endroit de la victoire ; et il est de cela des preuves irrécusables, de plus de valeur historique que l'anecdote douteuse dont la tradition complaisante a fait une fausse feuille de laurier à la couronne de Napoléon, laquelle anecdote jure, si on la rapproche des péripéties de la campagne alpine : péripéties nullement prévues, démontre l'Histoire,
Si le passage des Andes peut se comparer, comme victoire humaine, aux traversées de montagnes effectuées [)ar Annibal et par Napoléon, — mus, l'un par la vengeance et la cupidité, et l'autre par la gloire,
— on verra que l'entreprise de San Martin est militairement grande en soi, môme si on ne la tient pas pour un modèle classi({ue. — est de plus de transcendance dans l'ordre des destinées humaines, car elle avait pour objet et pour mobile l'indépendance et la liberté d'un monde républicain dont la victoire a été déjà plus féconde — elle le sera davantage encore, le temps aidant — f[ue les stériles journées de La Trébie et de Marengo. Aussi la seule traversée de montagne comparable, sous cet aspect, à celle
des Andes méridionales par San Martin — encore en est-elle une conséquence — c'est celle des Andes équatoriales par Bolivar, en 1819, qui eut pour résultat la victoire de Boyaca — 1819 — complétant celle de Maïpou — 1818 — et la reconquête de la Nouvelle-Grenade, complément de celle du Chili (1817). Egalement fécondes et décisives toutes deux, et mémorables en tant qu'opérations de guerre, la traversée effectuée par le libérateur colombien a les longues projections de génie, sans les admirables prévisions et la régularité correcte de la combinaison stratégique du général argentin; et toutes deux représentent une victoire humaine. Mais c'est à San Martin surtout que revient la gloire d'avoir donné, par sa traversée des Andes, le premier signal de la guerre offensive dans la lutte pour l'émancipation sud-américaine, donnant du même coup aux deux mondes la leçon d'histoire militaire la plus complète en son genre (1).
(1) Mitre. Hisloire de San Martin et de l'émancipation sud-américaine. Quoique nous ne partagions pas toutes les opinions du général Mitre, il nous a paru intéressant de reproduire les brillantes pages qui précèdent, où les grandes qualités dun historien se révèlent.
Situation g-éographique.
La Réj)ublique Argentine est située à l'extrémité méridionale de T Amérique du Sud, entre les parallèles 22° et ôB^SO de latitude sud et les méridiens 54''20' et 73030' à l'ouest de Greenwich, ce qui fait que la plus grande partie de son territoire se trouve comprise dans la zone tempérée.
Pays liinîtrophos.
Au nord, la Bolivie, le Paraguay et le Brésil; à l'est, le Brésil et l'Uruguay ; à l'ouest, le Chili.
ÉtendiK' d<'s limites.
La ligne terrestre est d'environ 4.800 kilomètres à l'ouest et de 1.600 au nord; les cours d'eau fournissent une ligne limitrophe de 1.200 kilomètres à l'est. Les côtes de l'estuaire de la Plata et de l'océan Atlantique ont une longueur de 2.600 kilomètres. Le total, par conséquent, est de 10.200 kilomètres.
Territoire.
Le territoire de la République Argentine affecte la forme diin triangle allongé dont le sommet se
trouve à la réunion des deux océans, le Pacifique et l'Atlantique, et la base sur le parallèle 22° de latitude sud, en offrant cette remarquable particularité que tout son côté oriental constitue des côtes maritimes ou fluviales, en contact direct avec le commerce universel par de nombreux ports d'un accès facile, parmi lesquels nous indiquerons, du sud au nord : sur les côtes de l'Altantique, ceux de Gallegos, Sanla Cruz, San Julian, Comodoro-Rivadavia, Cnmarones, Madryn, San Blas, San Antonio, Quec/uén, etc. ; et sur le fleuve Uruguay, ceux de Concordia, Gualeguaychu, Concepcion del Uruguay, etc.; et sur le lleuve Parana, ceux de Campana, Baradero, San Nicolas, Parana, Santa Fé, Corrientes, Posadas, Resistencia, etc. Tous ces ports, avec ceux de Bahia- Blanca, La Plata, Buenos-Aires et Rosario, sont autant de débouchés pour les besoins toujours croissants du commerce argentin.
La ville de Buenos-Aires, sa capitale, dont les coordonnées géographiques sont 34*'363(J" de latitude sud et 58''22 15" de longitude ouest de Green^vich, a son port situé à une moyenne de dix-huit jours de navigation des ports européens et nord-américains de l'Atlantique,
Orographie.
La Cordillère des Andes, qui parcourt la République Argentine dans toute son étendue, en formant sa limite occidentale, est le plus important des systèmes de montagnes du pays. Son point de départ se trouve à l'extrémité méridionale de la République et depuis là, sous forme de chaînes basses isolées par les eaux du Pacifique qui, en outre, ont envahi
ses vallées en donnant lieu à des quantités de canaux pittoresques, elle s'élève et s'élargit peu à peu jusqu'à constituer, au nord, les hauts plateaux d'Ata' cama et de Jiijuy, d'une hauteur moyenne de 4.000 mètres sur le niveau de la mer.
L'abondante végétation qui recouvre son versant au sud et qui a déjà donné lieu à des exploitations rémunératrices disparaît à partir du parallèle 37, de même que la neige, au nord, n'a le caractère de perpétuelle, que sur les sommets les plus élevés de la Cordillère, certains desquels, comme le Tapangaio, VAconcagua, le Cachi et VAcay^ ont plus de 6.000 mètres de hauteur.
Une autre particularité intéressante de la partie méridionale de la Cordillère est celle de l'existence de profondes déchirures qui la traversent et permettentle passage de rivières importantes, formées par les eaux (le son versant oriental qui, différemment, auraient dû chercher leur écoulement vers l'océan Atlantique.
Le restant du pays, exception faite des régions montagneuses du nord-ouest de la République, du sud-est de la province de Buenos-Aires et de celle formée par les provinces d'Entre-Rios, de Corrientes et le territoire «Je Misiones, très justement nommée la Mésopotamie argentine, se présente sous l'aspect d'une vaste plaine s'étendant depuis les pieds des Andes jusqu'aux côtes orientales, mais dans laquelle, cependant, il est permis de constituer, à grands traits, trois zones bien diiïérenles, savoir :
P La zone occupée par la partie orientale des provinces de Jujuy, Salla et Tucunuui, le territoire du Cihac.o, la ()rovince de Santiago del Estero et le nord de celle de Santa K<'* : chaude et boisée ;
2° La Pampa proprement dite, extraordinaire par son uniformité, presque dépourvue d'arbres, mais en sa plus grande partie couverte de très bonnes herbes fourragères. C'est la zone tempérée par excellence ; elle est formée par le sud et l'est de la province de Gordoba, le sud de celle de Santa Fé, la partie méridionale des provinces de Mendoza et de San Luis, le territoire de la Pampa et la province de Buenos- Aires ;
3° La Patagonie, occupée par les territoires de Rio-Negro, Ghubut et Santa Cruz, descend de la Cordillère des Andes en trois sauts successifs se dessinant dans un profil transversal comme les immenses gradins d'un énorme amphithéâtre.
Dans l'ensemble de la région montagneuse du nord-ouest, on établit facilement une série de cordons ou chaînes parallèles, allant du nord au sud et appelées sierras; beaucoup de celles-ci ont déjà un nom célèbre par la bonté de leur climat, par leur richesse minérale ou par les vallées très fertiles qu'elles renferment.
Parmi les premières se trouvent celles de Cordoba avec leurs stations sanitaires si réputées; parmi les secondes, les chaînes de Famatina et Atajo dans les provinces de La Rioja et de Catamarca, celles de Tontal et Gualilan dans la province de San Juan et Uspallala dans celle de Mendoza.
La troisième série, ou système de VAconquiJa, comprend les chaînes d'Ancasti, Ambato, Zenta, etc., qui renferment les belles vallées de Tafî et Aconqiiija dans la province de Tucuman, de Santa Maria et Catamarca dans la province de ce dernier nom; de Calchaqai, San Carlos, Lerina et les grands ravins de Toro, Escoipe et Guachipas, dans la province de
Salta; enfin, celles de la province de Jujuy, parmi lesquelles se trouve la vallée Humahuaca, porte par où ont été lancés les rails argentins destinés à transporter aux ports les produits des plateaux boliviens. Pour terminer cette nomenclature, il faut faire mention des petites chaînes du territoire de Misiones, dont la hauteur ne dépasse guère 400 mètres, et les chaînes de la province de Buenos-Aires, connues sous le nom de Caramalal, Pillahiiinco^ La Ventana, Balcarce et Tandil, d'une direction générale nordouest et sud-est, renfermant-d'importantes carrières de pierres de taille, granits et autres matériaux de construction.
Hydrog-i'aphie
La classification des nombreux fleuves et des grandes rivières qui sillonnent le territoire argentin, ainsi que celle des lacs donnant naissance à plusieurs d'elles ou se formant sur leur passage, n'offre pas de difficulté et, en premier lieu, on peut citer le merveilleux bassin hydrographique de la Plala, commun aux républiques de l'Uruguay, Paraguay, Bolivie et Brésil.
Ce bassin est formé par les fleuves : la Plala^ le plus large du monde et, pour bien des raisons, considéré comme la porte d'entrée de l'Améritjue du Sud ; VUruguay et le Parana, qui pénètrent dans la Plaid après un parcours de 1.500 kilomètres le premier et de 4.500 le second ; le Paraguay, formant l'axe du système et débouchant dans le Parana, après un parcours de 2.000 kilomètres ; le Pilcomayoet\e Bermejo, (|ni naissent en Bolivie et se jettent dans la Paraguay, après avoir traversé le
158 l'amérique latin'e
territoire du Chaco ; le Salado du nord, qui descend des vallées de Santa Maria et de Calc/iaqiii, traverse les provinces de Santiago del Estero et de Santa Fé et débouche dans le Parana, près de la ville de Santa Fé; le Carcarana, affluent du Parana, formé par la réunion des rivières Tercero et Caarlo venant des chaînes de Cordoba; et d'autres rivières moins importantes, parmi lesquelles on peut citer les nommées : Arrecifes, Lujan et Las Conchas, originaires de la province de Buenos-Aires et affluents des fleuves Parana et la Plala.
Vient ensuite le bassin central intercalé dans le précédent et produit par une vaste dépression dont la partie inférieure est occupée par les grandes lagunes Porongos et Mar Chiqnita. Vers ce bassin affluent les rivières Dulce, dont la source se trouve dans la chaîne de VAconquiJa, et qui traverse les provinces de Tucuman et de Santiago del Estero pour aller se jeter dans la lagune Porongos; et celles nommées Primera et Segnndo, venant aussi des montagnes de Cordoba, mais perdant leurs eaux dans la lagune Mar Chiquita.
Le bassin hydrographique du fleuve Colorado commence au nord de la province de La Rioja avec les eaux des rivières Jagiiel, Jachal et V inchina, lesquelles, après avoir formé le fleuve Bermejo, vont se perdre dans les lagunes de Huanacache, de même <{ue les rivières San Juan et Mendoza. Celles-ci sont suivies, du nord au sud, par les rivières Tunuyan, Diamante et Aiuel, qui mêlent leurs eaux à celles du Desagiiadero, ou canal d'écoulement des lagunes de Huanacache et, ensemble, courent vers le sud sous les noms de Salado, Chadileuvu et Curico,
pour rejoindre le fleuve Colorado^ après avoir laissé de nombreuses lagunes et marais sur leur parcours. Eu dernier lieu, les rivières Grande et Barrancos, t|ui s'unissent pour former le Colorado, lequel, ayant traversé la Pampa de l'est à l'ouest, débouche dans l'océan Atlantique un peu au sud de l'estuaire ds Bahia-Blanca (1).
Le bassin du fleuve Negro est très important aussi. 11 se trouve formé par les eaux qui descendent de la Cordillère des Andes, depuis le parallèle 'M° jusqu'au 41° latitude sud. Ce bassin, de même que ceux qui sont plus au sud, offre la particularité de renfermer de nombreux lacs ayant une excellente influence sur le régime des eaux en constituant, en outre, une des principales attractions de la Cordillère. Parmi ces lacs, on peut indiquer ceux de Cabiahiie (sur le trajet de la rivière Agrio, affluent du fleuve Neuqiién^, de Moquehué, Alumine, Ouillén, Tromen, Huechu-Laffjuen, Lolog, Traful et, enfin, le Nahael-Huapi, dont l'écoulement naturel est le fleuve Limag, qui forme le Xegro par son union avec le Neuquén, Ce fleuve Negro débouche dans l'océan Atlantique un peu au sud du Colorado; sur son parcours, il forme l'île de Clioel-Choel, très réputée par sa fertilité.
Les autres grands lacs de la Cordillère sont: le Plala et le Fontana, ({ui s'écoulent par la rivière Senguer, affluent du fleuve Chubui; le Buenos- Aires et le San Martin, très beaux, et dont les eaux s'échap- |)ent à travers la Cordillère des Andes pour se jeter dans l'océan Pacifique, ainsi que celles du lac La-
(1) Le lac liebedero, daiiB la province de San Luid, l'ail parlie du môme bassin.
gar, situé plus au nord, et de bien d'autres; enfin, les lacs Argenlino et Viedma, dont récoulement forme le fleuve Santa Criiz, un des plus importants de la Patagonie, et qui complète le système hydrographique de cette région avec les grandes rivières Deseado et Gallegos (1).
Les plus importantes rivières de la province de Buenos-Aires sont : Salado du sud, dont la vallée est considérée comme une suite de celle de la rivière Qm/zî/o, venant des chaînes de San Luis. Cette rivière donne lieu aux grandes lagunes Chanar, Mar Chiquita et Gomez, et reçoit l'excès des eaux de beaucoup d'autres lagunes, parmi lesquelles se trouve celle de Chascomua, avant de déboucher dans l'immense baie de SanBorombon. Les autres rivières, ({ui toutes débouchent dans l'océan Atlantique, sont les nommées'.SanBoromhon, Qiiequén-Grande , Oneqiién- Chico, jS'aposia, Sauce-Grande et Sauce-Chico.
Quant à la Mésopotamie argentine, grâce à l'imperméabilité de son sol, c'est une région traversée par de nombreux ruisseaux et rivières, affluents des fleuves Parana et Uruguay. La province de Corrientes, surtout, renferme les immenses lagunes à'ihera et Maloga, presque entièrement inconnues.
Pour clore cette description hydrographique de la République Argentine, il faut appeler l'attention du lecteur sur l'existence d'un certain nombre de dépressions occupées par des salines formant autant d'autres bassins vers lesquels affluent des cours d'eau saumâtres qui, en s'évaporant, déposent les
(1) Les lacs Munster et Colhué méritent d'être aussi mentionnés ; ils sont formés sur le trajet de la rivière Senguer par une dépression située près de l'océan Atlantique.
sels qu'elles contenaient auparavant en dissolution, et forment alors de véritables gisements^ quelquesuns exploités pour les besoins des habitants du pays. Parmi ces dépressions, on peut indiquer la Salina-Grande, sur les limites des provinces de La Rioja, Santiago del Estero et Cordoba; les salines de Catamarca, La Rioja et San Juan; les Salinas Grandes, situées entre les provinces de Salta et Jujuy, qui fournissent de sel tout le nord de la République ; et, surtout, les salines d'Antofalla, Hombre- Muerto, Caiirchari, Arizaro, Bincon, etc., situées dans les hauts plateaux, de Jujuy et d'Atacama, doublement intéressantes parles gisements de borate qu'elles contiennent. En outre, et distribués par toute la région andine, il existe de nombreux cours d'eau utilisés près de leur source pour l'irrigation, lesquels, trouvant sur leur parcours d'immenses zones perméables, se perdent bien vite dans le soussol. Comme exemple, on peut citer les rivières Tala, Valle et Paclin, qui alimentent la belle vallée de Catamarca et la ville du môme nom.
Climat.
La rié[)ublique Argentine étant située entre les parallèles 23" et 55" de latitude, son territoire, à l'exception d'une petite partie qui pénètre dans la zone tropicale, reste compris dans la tempérée.
Par suite des accidents hypsométriques de son sol, qui s'élève depuis les côtes de l'Atlantique jus- (ju'aux sommets de la Cordillère couverts de neige perpétuelle, les conditions climatologiques sont excessivement variées dans les hauteurs progres-
garz6n, — L'Amérique latine. 11
sives que l'on trouve de l'est à l'ouest du pays. Étant donnés les deux facteurs principaux, latitude et élévation, qui, en si haut degré, sont la cause de l'intensité des divers éléments météorologiques, on s'explique facilement toutes les variations de climat expérimentées entre les limites de la République, ainsi que les conditions exceptionnellement favorables qu'elles fournissent pour toutes les cultures végétales, quand elles sont exploitées dans des régions appropriées.
En vérité, dans beaucoup de régions du pays, en dehors de la zone contiguë aux Cordillères, on peut sortir de la chaleur équatoriale et se trouver de suite avec les froids polaires.
Si l'on observe les lignes isothermes, il est facile de voir que dans les régions centrale et centralenord, elles croisent la République dans sa partie plate, de Test à l'ouest; mais, qu'en se rapprochant de la partie montagneuse, elles font un angle parfait et suivent alors parallèlement au cordon central des Cordillères, de telle façon que, sur la limite du nord, avec la Bolivie, les isothermes ont la direction sud au nord. Sur cette même ligne de frontière, dont l'étendue est de 800 kilomètres, il se produit une diminution de 4° de température depuis l'est jusqu'à l'ouest : diminution qui résulte proportionnellement plus prononcée que celle existant dans le sens nord-sud. L'isotherme plus élevé, celui de 22" (sans réduction au niveau de la mer), passe par le nord de Misiones, traverse le Paraguay et, dans le territoire de Formosa, tourne vers le nord. A l'autre extrémité, l'isotherme de 5" passe par les îles au 6ud de la Terre du Feu, à la latitude 56°; il résulte
ainsi une décroissance de 17" de température, avec une augmentation de près de 34** de latitude, soit 0°,5 de température par degré de latitude.
Les températures delà région du littoral se distinguent principalement de celles de l'intérieur du pays par leur réduction dans les variations par jour et par au ; et quoique l'on expérimente des changements brusques, ceux-ci ne sont pas aussi accentués ni aussi fréquents, en général, que ceux des régions méditerranéenne et andine, par les mêmes degrés de latitude.
Dans la partie nord du littoral, les températures supérieures à 41" et inférieures à 5" sont rares ; dans la partie sud, à la latitude de Buenos-Aires, on peut signaler comme extrêmes ordinaires celles de 39" et 0". La température de la région méditerranéenne réunit les températures extrêmes qui existent dans la République, exception faite de celles des sommets des Cordillères.
Dans les parties nord et centrale de cette région, la température plus élevée des températures observées a été de 48" dans la province de Catamarca;Ia partie sud a offert des températures jusqu'à — 18", ce qui donne une étendue de 6(? pour les observatoires.
Superficie et population.
La République Argentine est divisée en quatorze provinces et dix territoires. Sa superficie totale est de 2.1)87.353 kilomètres carrés. La population, en 11)11, se chillrait par 7. "288. 227 habitants, dont 1.351.00.3 correspondent a hi ca[)itale fédérale, Buenos-Aires. En 1797, la poi)iilali.)u de l'Argentine était de 310.428 habitants ; en 1819, de 527.000 ; en 1837, de
678.000 ; en 1860, de 1.210.000 ; en 1872, de 2.231.049 ; en 1888, de 3.158.434; en 1895, de 3.954.911; en 1908, de 6.436.248; en 1910, de 7.171.918. Voici le détail de la population par provinces et territoires comparativement avec les années 1869 et 1875 :
Ulloral.
Buenos Aires, capitale fédérale Province de Buenos.Aires .
— Santa Fe. . .
— Entre Ri'os . .
— Corrientes . .
Cenlre.
Province de Ccu-doba . . .
— San Luis . . .
— Santiago . . .
Andes.
Province de Mendoza . . .
— San Juan . .
— La Rioja . . .
— Cataniarca . .
Nord.
Province de Tucunuin . .
— Salta ....
— Jujuy ....
Terriloires.
Misiones . . .
Formosa . . .
Chaco . . . .
Pampa . . . .
Neuquen . . .
Rio Negro . . .
Cliubut . . . .
Santa Cruz . .
Tierra del Fuego
Los Andes . . .
Totaux
18C0 1895 l'.Ml