X., Les pêcheries de Terre-Neuve et les traités
(Revue des Deux-Mondes, U' nov. 1874.)
« La saison de pêche sur les Grands-Bancs peut donner lieu à une intéressante étude de mœurs. Là, en effet, sont réunis des pécheurs de tonte nationalité. Les dangers incessants auxquels ils sont exposés, ainsi que leur pénible travail, permettent de les Juger avec leurs défauts et les qualités de leur race. Français, Anglais, Américains, Espagnols, Portugais, Norvégiens, sont là anxieux, soutenus par l'appât du gain. Tandis que le Français, économe, industrieux, travaille avec énergie sans prendre un jour de repos, l'Américain, bien nourri, travaille avec calme et se repose régulièrement le dimanche. Le pêcheur terre-neuvien semble plutôt accomplir une corvée. Il n'a pas ce feu sacré qui anime Thomme travaillant pour gagner sa vie et assurer l'existence de ses enfants. Il reste indiffèrent, car il sait que, bonne ou mauvaise, la pêche ne pourra le sortir de sa triste condition. Il ne s'appartient plus; il est depuis longtemps déjà la propriété d'un armateur, et dans quelles conditions I
» Notre législation, avec beaucoup de sagesse, défend expressément tous payements en nature et les autorités maritimes veillent, au retour de la campagne de la pèche, à l'observation de ces prescriptions de la
1. Un navire de 200 à 300 tonneaux, dont la pèche est favorisée, prend dç 1200 à 1500 morues par jour; la part de l'équipage daus les bénéfices est d'un eûiquième. Les pécheurs sont responsables des avaries faites aux agrès. Dans les Donnes années, un bancquier gagne environ 1000 francs dans sa saison, gain médiocre si on le compare aux fatigues et aux périls quMl a bravés! On astime à 312 millions le nombre des morues prises chaque année dans les parages de Terre-Neuve, valant de 60 à 80 millions ; 10 seulement forment la part de la France, le reste celle de TAngleterre et des Etats-Unis. La France en- ▼o^ environ 8000 marins, montés sur 180 bâtiments, à la pèche à Terre-Neuve.
loi. Tous nos marins sont donc payés en numéraire, tandis que les pécheurs terre-neuTiens ne connaissent que le payement en marchandises. On voit les abus qui en résultent: tous sont débiteurs de leurs armateurs avant d'embarquer, et par suite ils se trouvent impuissants à leur rentrée à débattre leurs intérêts. On leur achète le poisson fort an-dessoni de la valeur en payement de marchandises telles que farine, biscuits, thé, etc., vendues au triple du cours réel. Certains de ces comptes, portés devant les tribunaux, ont été réduits de 50 à 60 pour 100. Si ces malheureux, trouvant les prix de la morue peu rémunérateurs, venaient à refuser les offres, on leur retirerait toutes avances au cours de Thiver, et ils seraient condamnés à mourir de faim avec leurs familles. Ils sont ainsi dans Tentière dépendance des marchands, sans entrevoir jamais le jour de leur libération.
» Dès que le capitaine a choisi sa place, — c'est une affaire de flair pour les uns, de cnance pour les autres, — il laisse tomber Tancre et U pèche commence. La préparation des lignes et le boittage prennent environ quatre heures à douze hommes pour 12 000 hameçons. Ces préparatifs terminés, l'équipage se tient prêt à faire la marée, c'est-à-dire à tendre les lignes pour la nuit. Vers 4 heures du soir, les doris, petites embarcations légères à fond plat, mais d'une extrême navigabilité, montées chacune par deux hommes, partent et disposent les ligues qu'ils devront relever le lendemain, à 4 heures du malin. Ce travail se poursuit par tous les temps et toutes les mers, avec la morue pour seule nourriture fraîche. Tous les vingt-cinq jours environ, le navire l)ancquier revient à Saint-Pierre pour débarquer sa provision de morne verte qui ne saurait attendre sans perdre de sa valeur. Celle-ci est expédiée soit en France par les longs courriers, soit déposée dans une des sécheries de la colonie. » (Le Tcmjps, octobre 1891.)
La préparation, — a La première préparation de la morue se fait dans le chauffaud^, vaste hangar élevé sur pilotis et recouvert d'une toile à voile, toujours construit au bord de la mer où il s'avance assez au large pour permettre aux canots chargés d'accoster librement. A quelque distance en arrière du chauffaud sont les huttes qui serviront de logement à la petite colonie pendant toute la durée de la campagne, le toit en planches recouvertes d'une toile goudronnée, les parois en sapins tronçonnés, enfoncés en terre à coups de masse et calfatés dans les interstices avec de la mousse; à l'intérieup, un corridor, toujours en troncs de sapins; à droite et à gauche, superposées comme à bord, les coucheltes des hommes, presque toujours sordides et repoussantes. D'autres cabanes, non moins primitives, sont réservées à Tétat-major, à la cambuse^ ou dépôt des vivres, et au four du boulanger ; car il serait injuste de passer sous silence cette unique donceor