‹ L'AmériqueChapitre 9 sur 113 · TERRE-NEUVE · texte numérisé non relu

TERRE-NEUVE

L'amorce. — Au mois de janvier commencent les annements pour la pèche de la morue : les navires des bancs portant leur personnel de pécheurs, les bancquiers, partent principalement des ports de Saint- Brieuc, Saint-Malo, Saint-Servan, Granville, Dieppe et Fécamp, dans les premiers jours de mars. Chacun jauge de 100 à 200 tonnes et embarque de vingt à trente matelots, sans compter les hommes de peine qui s'engagent pour la saison de la pèche. Le gouvernement encourage les armateurs par des primes. Les bancouiers sont réunis sur la rade de Saint-Pierre, vers le 20 avril, et c est alors que les Anglais de la côte méridionale de Terre-Neuve viennent leur vendre l'appât de la première pèche. La morue se prend à la ligne; on amorce, suivant la saison, avec du harenQy du capelan ou de Veiicornet. Le hareng est péché à la seine au printemps; lecapehn, petit poisson sans vigueur, moins ^os que la sardine, vient échouer sur les grèves, où on le ramasse en juin; Tencornet, semblable à la seiche de nos pays, se prend au mois aaoût avec une ligne armée de plusieurs hameçons réunis en faisceaux et peints eo rouge; on la nomme turlutte. Toutes ces amorces pour la pèche de lu morue prennent le nom de boitte.

Les bancs. — La flottille, s'étant approvisionnée de boittej va se mettre en pèche sur les bancs. Les bancs sont un plateau sous-marin long de 900 kilom., large de 300 à 400, couvert de 30 à 100 mètres d'eau : sur ces hauts fonds, tapissés d'herbes marines, la morue s'est donné rendezvous. Au nord se groupent le Grand-Banc, le Banc-à-Vert et le Banc de Saint-Pierre; à l'ouest, ceux de Misaine, d'Artimon, de l'ile-de-Sable, du Cansean, le Banqnereau et le Middle-Ground. M. le vice-amiral Cloué explique ainsi l'origine de ces plateaux océaniques :

« C'est en grande partie au Gulf-stream qu'il faut attribuer la for- » mation de ces bancs. On sait que ce fleuve d'eau chaude, qui remonte » l'Atlantique septentrional en suivant à peu près un arc de grand » cercle, tourne à l'est en arrivant aux bancs de Terre-Neuve; c'est là

toire, et les impôts qu'ils percevront seront appliqués à la colonisation. On fera aussi des concessions de terre aux Anglais et 1 on multipliera les relations postales. On peut dire que nous avons pris virtuellement possession de la moitié de Tile dont les Français persistaient à revendiquer la propriété, et c'est justement la meilleure moitié; elle abonde en excellentes terres arables, en belles forêts et en richesses minières. Ses pêcheries de hareng et de morue sont sans rivales. Ce sera par la suite la portion la plus peuplée et la plus prospère de l'Ile, et on a peine à concevoir que nous ayons perdu un demisiècle en négociations diplomatiques inutiles pour nous efforcer de démontrer aux Français que nous étions les légitimes propriétaires de leur territoire. »

Ces menaces n'ont pas été pure forfanterie. I-e parlement de Terre-Neuve fait depuis quelques années une campagne acharnée contre les pôcheurs fran-

Îfais des bancs et demande l'abrogation des traités. En 1887, le parlement vola e fameux bill du Bait Act, ou act«i de la boitte, qui interdisait la vente de la boitte, ou de Tamorce, aux bateaux et aux pêcheurs non terre-neuviens auxquels le receveur général de la colonie n'a pas accordé une licence spéciale. Ce bill fut encore revisé et aggravé en 1889; il entraîna même un conflit entre Terre- Neuve et le Canada. Avec la France la querelle passa à l'état aigu. On eut à déplorer des procès sans fin, des actes de vandalisme, des misères de toute nature. Toutefois, le Bait Act n'entraîna pas pour nos pêcheurs les conséquences ruineuses qu'on aurait pu craindre. Le capitaine Leduc découvrit qu'on pourait remplacer, par le bigorneau et autres coquillages, le hareng de la première boitte. Or le bigorneau, pouvant se pécher sur les Grands-Banos, économise à nos pêcheurs le temps qu'ils perdaient à venir s'>approvisionner de boitte soit à Saint-Pierre, soit sur quelque autre point du French Shore, et, du même coup, les Terre- Neuviens perdent annuellement 500 à 600000 francs, depuis qu'ils ne fournissent plus à nos pêcheurs la boitte.

» qu'il rencontre le courant froid qui descend dé la mer de Baffln, la » long des côtes du Labrador et de Terre-Neuve. Le changement de » direction dn Gulf-stream n'est pas la seule conséquence du choc de ces » deux masses d*eau : le courant qui arrive dn nord entraîne, pendant » une bonne partie de Tannée, un très grand nombre de ces immenses » montagnes de glaces (icebergs) arrachées à la zone arcliqae ; au con- » tact des eaux chaudes du Gulf-stream^ ces montagnes de glace se » fondent et opèrent ainsi, depuis plus de cinq mille ans, le dépôt des » pierres et de toutes les matières solides qu*elles renferment et char- » rient depuis qu*elles ont quitté les continents polaires. En même » temps, le Gulf-stream apporte aux eaux tropicales son tribut d'innom- » brables animaux marins que la mort saisit au contact des eaux froides, o dont les coquilles et les débris s'amoncellent sans cesse et finissent, » avec Taide des siècles, par combler les abîmes de la mer. »

Vice-amiral Cloué, Le Mote de Terre-Neuve.

La pèche. — ■ La morue, arrêtée dans ses migrations par les bancs, 8*y multiplie et s'y nourrit de ces myriades d'animalcules ou infusoires que les eaux tièdes dn Gulf-stream ont ramenés à la vie. Quand les bateaux ont chuisi leur place, ils laissent tomber l'ancre et débarquent leurs chaloupes.

« Dès lops commence pour les équipages une vie de rudes labeurs et de dangers presque incessants. Tous les jours, vers 4 heures de l'après-midi, les lignes de fond, ou palangres^ sont amorcées et disposées dans les chaloupes. Ajoutées les unes aux autres, elles mesurent jusqu'à 6 kilomètres d'étendue, et ne portent pas moins de cinq cents hameçons. On les tend sur le fond au moyen d'ancres ou de pierres en marquant la place par des bouées. Les chaloupes sont montées par sept ou huit hommes. Ce sont de lourdes embarcations, ayant environ 7 mètres de quille, creuses et larges, solides à la mer, mais difficilement maniables en raison de leur poids. Par un gros temps, il devient souvent impossible de les embarquer; dans ce cas, il faut se résigner à les perdre Les

grands bancquiers en ont jusqu'à quatre pour parer aux avaries. Un bâtiment de 300 tonneaux arme généralement deux chaloupes et met dehors dix mille hameçons ; les palangres sont tendues à sa voile, formant un cercle autour de lui. Ce travail est long et parfois difficile, et fréquemment les pécheurs ne sont de retour à leur bord que bien avant dans la nuit. Au jour se fait le travail inverse, et les lignes sont relevées en commençant par le bout du large. Cette double opération s'appelle une marée,

» Des coups de vent fréquents, la brume épaisse qui couvre les bancs pendant des semaines entières, des courants vio-

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lents, les abordages, si redoutables dans ces parages sillonnés par les paquebots d'Amérique et d'Europe, tels sont les risques à courir chaque jour et presque à chaque instant.

» Chose triste à dire ! Il faut attribuer la perte de plus

d'une embarcation à Tétat d'ivresse de ceux qui la dirigent. Vivant dans une humidité constante, dormant peu, travaillant presque sans relâche, forcés de conserver pendant des journées entières de lourds vêtements trempés de pluie, ayant à lutter contre un danger souvent terrible, capable de paralyser le courage de l'homme le plus brave, s'il est de sang-froid, nos pêcheurs demandent à la mauvaise eau-de-vie qu'on leur délivre ou qu'ils se procurent Tinsensibilité physique dont ils ont besoin pour ne pas faiblir dans laccomplis-

sement de leur rude besogne L'autorité du capitaine est

nulle en pareille matière ; il sait par expérience qu'après avoir bu l'homme oublie le danger et supporte mieux la fatigue; aussi bien le laisse-t-il boire. L'armateur fait les frais du liquide, et ies fait largement, car il n'y perdra rien *. »

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