SAINT-PIERRE ET MIQUELON
ressources alimentaires sont apportées par les navires. La farine vient généralement des Etats-Unis, le bétail de la Nouvelle-Ecosse, les moutons de Terre-Neuve, qui fournit aussi les bois de construction pour les maisons et les magasins.
» Saint-Pierre n'aurait aucune importance s'il ne possédait jamais que sa population en quelque sorte indigène. Heureusement, vers la fin de l'hiver, l'aspect de la rade et du barachoix change tout à coup, le poudrin cesse de tomber, les maisons où Ton se tenait barricadé s'ouvrent de toutes parts ; les auberges, qui sont en grand nombre, depuis le Lion d*Or jusqu'au moindre cabaret, arborent à leurs fenêtres les appâts séduisants de bouteilles de tous les formats, et une multitude de navires, venant du large, débarquent sur le quai une population nouvelle qui arrive de tous les ports de France, depuis Bayonne jusqu'à Dunkerque, et qui fait monter parfois le chiffre des habitants de i'île à dix, douze et môme quinze mille âmes. C'est là, à sa mçon, à un certain point de vue, une population très distinguée, très fière d'elle-même, qui se considère comme une espèce d'élite dans la création, et qui, en vérité, n'a pas tout à fait tort. En un mot, ce sont les pêcheurs des bancs qui font là leur provision de vivres pour eux-mêmes, d'appât pour le poisson qu'ils veulent prendre, ou bien qui, dans le cours de la campagne, viennent emmagasiner ou vendre celui qu'ils ont conquis. Ces gens-là sont au petit pêcheur indigène ce qu'un zouave peut être à un garde national.
» Le costume de ces matelots parachevés atteint les dernières limites possibles du désordre pittoresque. Des bottes montant jusqu'à mi-cuisse, des chausses de toile ou de laine, amples comme celles de Jean-Bart sur l'enseigne des marchands de tabac, des camisoles bleues et blanches ou rouges, ou rouges et blanches, des vestes ou des vareuses de tricot qui n'ont plus de couleur si jamais elles en ont eu, des cravates immenses, ou plutôt des pièces d'étoffe accumulées, tournées, nouées autour du cou, des chapeaux énormes pendants sur le dos, ou bien des bonnets de laine bleue, enfoncés sur les oreilles, et, sortant de toutes ces guenilles, des mains comme des battoirs, des visages plutôt basanés que de couleur humaine, plutôt noirs que basanés, couverts de la végétation désordonnée d'une barbe qui depuis quinze jours n'a pas vu le rasoir, voilà l'aspect honoré, respecté, admiré du pêcheur des bancs. Il reste encore un point important pour
que la description soit complète. Prenez rhomme ainsi fait, et roulez-le pendant deux bonnes heures, avec son équipement, dans la graisse de tous les poissons possibles, alors il ne manquera plus rien à la ressemblance. Car il faut le concevoir huileux au premier chef, sans quoi ce n'est plus le vrai pêcheur.
» Ainsi fait, il descend de sa goélette, aussitôt qu'elle a mouillé, et vient s'offrir avec bonhomie, mais avec le juste sentiment de ce qu'il vaut, à l'accueil chaleureux et admiratif de l'habitant. II marche dans le sentiment de sa gloire sur ce sol qui l'appelle depuis tant de mois. Les mains dans les poches, la pipe à la bouche, il rappelle Adam dans le paradis terrestre. Il en a l'innocence et la satisfaction d'être au monde, dont il se considère aussi, en toute humilité, comme la merveille, et encore une fois, il a raison, car il n'est pas un homme de mer depuis l'amiral jusqu'au dernier mousse qui ne pense cela de lui. »
Gte A. DE Gobineau * , Souvenirs de voyage, Terre-Neuve.
(Paris, 1872, in-lS, Pion.) (V. aussi Tour du Monde, 1" sem. 1863.)