Ces lignes ont été écrites en
2. Les noms de Champlain et de Richelieu, qui s'étaient unis pour conserver le Canada à la France, se retrouvent associés aussi dans la colonie, où le lac Champlain, découvert par l'illustre navigateur, verse ses eaux dans la rivière Richelieu, qui les apporte an fleuve Saint- Laurent. La langue de la géographie, en cette circonstance, comme en tant d'antres, a heureusement fixé les souvenirs de l'histoire. — V. la brochure de M. L. Audiat, Brouage et Champlain^ in 8»— (Extr. des arch. hist. de Saintonge.)
3. M. Jules Duvalné è Rodez en 1813, tué dans on accident de chemin de
Quand Richelieu mourut , la France régnait au Sénégal , à Gayenne, aux Antilles, à Madagascar, comme dans l'Amérique du Nord ; la devise inscrite sur les galères royales : Florent etiam Ulia ponto, n'était plus un fastueux mensonge. Au Canada, la période du ministère de Mazarin est remplie par les luttes atroces des Hurons et des Iroquois, et le martyre de nos missionnaires. Enfin, en 1664, M, de Tracy, nommé viceroi, châtie les Iroquois; en 1667, l'Angleterre nous restitue TAcadie (traité de Breda), et Golbert confie au gouverneur de Courcelles et à Tintendant Talon le soin d'établir dans la colonie le système administratif de la mère- patrie : autorité absolue et centralisation excessive , police tracassière et règlements draconiens , qui paralysèrent les progrès et préparèrent la ruine. Mais les découvertes ne sont pas interrompues. Le Rouennais Cavelier de la Salle, esprit ardent, aventureux et très cultivé, descend la Belle-Rivière ou Ohio jusqu'au Mississipi (1670). Trois ans après, Joliet et le P. Marquette s'embarquent sur la rivière des Renards, atteignent le lac Michigan et la rivière Wisconsin , suivent le Mississipi , découvrent le confluent du Missouri, et, après une navigation de 300 Jieues, sans vivres, sans munitions, au milieu de contrées inconnues, s'arrêtent au confluent de l'Arkansas et reviennent sur leurs pas*. Dans un deuxième voyage, après de longs préparatifs et mille difficultés vaincues, Cavelier de la Salle, protégé par Talon , par le gouverneur de Frontenac et le ministre de la marine , Seignelay, marche hardiment vers le golfe du Mexique, descend le Mississipi jusqu'à son embouchure, y plante l'étendard des lys (9 avril 1682), prend possession au nom de Louis XIV de l'immense bassin du fleuve qu'il vient de découvrir, et lui donne le nom de Louisiane*.
Les Anglais jaloux excitèrent les Iroquois contre les colons
fer près d'Orléans en 1870, économiste et géographe distingué, a laissé entre anirâs ouvrages nne Histoire de l'émigration européenne au dix-neuvième siècle {PaxiB^ iMl)t Notre pays (ii61) i Les colonies et la politique coloniale de la France^ etc.
. 1. M. Gabriel Gravier, président de la Société normande de géograyihie, a publié (février 1880) dans la Bévue de géographip^ nne savante étude sur une carte inconnue, la première dressée par Louis Joliei en 1674 anrès son exploration da Mississipi. L'article est accompagné de la carte inéaite de Louis Joliet, ezéentée pour la Revue. Ce travail n'est pas an des moins intéressants de cet excellent recueil, que M. Drapeyron dirige avec une compétence qu'égale seul son dévouement pour la science.
2. On voit que la Louisiane française du dix-septième et du dix-huitième siècle était infiniment plot vaste que l'État américain qui porte aujourd'hui ce nom.
58 LECTURES ET ANALYSES DE GÉCijRAPHIE.
canadiens. Pendant quinze ans, ce fut une suite de brigandages, d'incendies et d'effroyables massacres. Le comte de Frontenac, aussi brillant capitaine qu'administrateur habile, battit Tamiral anglais Phibs sous Québec , après trois jours de furieuses rencontres ; et Pierre Le Moyne, seigneur d'Iberville *, dans une admirable campagne , chassa Tennemi de nos possessions insulaires.
lie clieTaller d*lberwiue.
« En plein hiver, avec cent vingt-cinq Canadiens, d'Iberville marcha contre les Anglais de Terre-Neuve; leurs troupes furent battues; le fort Saint-Jean fut enlevé d'assaut; puis les autres forts et établissements anglais furent détruits dans une campagne de deux mois, faite sur la neige, raquettes aux pieds, à travers des chemins impraticables, et par cent vingt-cinq honumes chargés de leurs armes (une hache, une carabine, un sabre), de leurs munitions et de leurs vivres. D'Iberville revint au Canada avec plus de sept cents prisonniers, et après avoir tué plus de deux cents ennemis... En 1697, il fut envoyé à la baie d'Hudson. Depuis 1686, les Français et les Anglais se faisaient la guerre dans ces parages et s'y disputaient le commerce des fourrures. D'Iberville avait fait une première campagne à la baie d'Hudson, en 1686 ; il s'y était rendu par terre avec ses Canadiens, en voyageant dans des canots d'écorce. D eut l'audace d'attaquer avec deux de ces canots montés par onze Canadiens, un vaisseau de douze canons et de trente hommes d'équipage, et le bonheur de l'enlever à l'abordage. De 1688 à 1694, chaque année d'Iberville retourna à la baie d'Hudson ; il détruisit les forts Ruppert et Nelson, et tous les autres postes anglais; il prit plusieurs vaisseaux, et revint chaque fois à Québec chargé de butin, de pelleteries et de richesses. En 1696, pendant que le chevalier
1. II était né à Montréal en 1661 ; sur ses dix frères huit furent soldats et au service du roi , deux furent tués, un autre mourut des suites de ses blessures. M. P. Margry a patiemment recueilli et publié, en les faisant précéder de savantes introductions, les textes et documents concernant Gavelier de la Salle et d'Iberville.
faisait la campagne de Terre-Neuve, les Anglais reprirent le fort Bourbon ou Nelson; en 1697, d'Iberville y fut envoyé, et le 8 juillet, il partit de Plaisance (Terre-Neuve), avec trois vaisseaux et un brigantin, et arriva le 3 août devant la baie d'Hudson.
« Les glaces, dit-il, poussées par les courants, nous pressèrent si fort, qu'elles écrasèrentle brigantin, sans qu'on pût sauver rien que l'équipage. » Les trois vaisseaux furent bloqués par les glaces, du 3 au 28 août, puis séparés les uns des autres; tous éprouvèrent des avaries considérables. La mer étant enfin devenue libre, d'Iberville, monté sur le Pélican, de quarante-six canons, prit la route du fort Nelson, et arriva en vue de ce fort le 4 septembre. Le 5, il aperçut trois vaisseaux anglais; un de cinquante-deux canons et de deux cent cinquante hommes d'équipage, et deux de trente-deux canons. Bien qu'il fût seul, ses deux vaisseaux nel'ayant pas encore rejoint, d'Iberville se résolut à combattre, pour empêcher l'ennemi de secourir le fort, qu'il n'aurait pu reprendre s'il eût été ravitaillé par les vaisseaux anglais. A son approche, les Anglais lui crièrent qu'ils savaient bien qu'il était d'Iberville ; qu'ils le tenaient enfin, et qu'il faUait qu'il se rendît. Le chevalier commença le feu à neuf heures du matin ; à midi, voyant que la partie était décidément inégale, il résolut d'en finir; Û fit pointer tous ses canons à couler bas, aborda vergue à vergue le gros vaisseau anglais, et lui envoya sa bordée, qui le fit sombrer sur-le-champ. Puis il se jeta sur le second vaisseau pour l'enlever à l'abordage; celui-ci amena aussitôt son pavillon : d'Iberville poursuivit le troisième vaisseau, qui avait pris le large et filait toutes voiles dehors. Le Pélican, « crevé de sept coups de canons, » et ayant eu deux de ses pompes brisées pendant le combat, ne pouvait épuiser l'eau; aussi laissa-t-il échapper le troisième vaisseau anglais. Le 7 septembre, une violente tempête engloutit la prise de d'Iberville, et jeta le Pélican à la côte, à deux lieues du fort Nelson; mais à ce moment, d'Iberville fut rejoint par ses deux autres vaisseaux. Le 13, il alla bombarder le fort, l'obligea à capituler le 14, et il repartit,
le 24, avec trois cents hommes malades du scorbut. Le 7 novembre, le chevalier était à Belle-Isle, en France, et le lendemain Ù rédigeait, pour le ministre de la marine, M. de Pontchartrain, le rapport duquel nous avons extrait le récit de ces combats. » L. Ddssieux*, Le Canada sous la domination française,
(Paris, 1862, 2* éd., Jn-12, J. Lecoflre.)
La lutte et la défaite au dix-huitième siècle, — Les Iroquois, vaincus et contenus par M. de Frontenac, signèrent enfin, en 1701, à Montréal, un traité de paix avec son successeur, le chevalier de Calliéres, Tous les chefs des tribus de la Nouvelle- France, sans en excepter les Cinq-Nations (Iroquois), apposèrent leur signature au traité ; Français et Indiens fumèrent le calumet de la paix, et cette alliance ne fut jamais rompue. Le traité d'Utrecht, qui mit fin à la guerre de succession d'Espagne, livra à l'Angleterre la baie et le détroit d'Hudson, TÂcadie et ses dépendances , Terre-Neuve et les îles adjacentes ; c'était la clef du Canada remise aux mains de nos ennemis; c*était le premier pas vers un abandon définitif. Il est vrai que le contrat nous laissait Tile du Cap-Breton , les autres îles du golfe du Saint-Laurent, et le droit de pèche sur la côte de Terre-Neuve.
Sous l'administration du marquis de Vaudreuil, qui remplaça Calliéres en 1713, fut fondée la ville de Louisbourg (1720) dans l'île Royale ou Cap-Breton; les forts Beauséjour, Niagara, Saint-Frédéric furent élevés. Un autre gouverneur, le marquis de Beauhamais (1725-1748), et après lui, le comte de la Galissonniére (1748-1752) encouragèrent les héroïques eft'orts d'un officier canadien, laVarennedela Yerandi'ye^^ pour explorer les pays de Touest , et résoudre le problème de la jonction ou de la séparation des. deux continents américain et
1. M. DuBsieux, né k Lyon en 1815, deux fois lauréat de l'Institut, ancien professeur d'histoire à TEcole militaire de Saint-Cyr, a écrit de nombreux ouvrages d'iiistoire, de géographie et d'art; plusieurs sont classiques. It a édité avec M. Soulié le journal du marquis de Dangeau, et les mémoires du duc de Luynes ; SCS ouvra ffes les plus récents sont une très remarquable monographie sur le Château ae Versailles (Bernard, 1881, 2 vol. in-8*) et une brochure sur la Défense de Bel fort (Paris, 1882, in-18, Cerf). M. Dussieux est mort k Versailles en 1894.
8. Né aux Trois- Rivières (Bas-Canada), de la Vérandrye avait servi dans les armées du roi et fait, pendant la guerre de succession d'EspAgoe, les campagnes de Flandre. Rentré dans son pavs et las de Ta vie monotone qu'il y menait, il organisa, de ses deniers, Texpéaition qui devait le conduire, le premier dos Européens, sur la Rivière-Rouge et dans les Montagnes Rocheuses.
DOMINION OU PUISSANCE DtT CANjiB^
es
msiatique. Les territoires du nord-ouest étaient ioconaus ; seuls, quelques traitauts en fourrures, et le missionnaire Mesïiard, mort sans laisser de traces, avaient dépassé les rives du lac Supérieur. La compagnie de la baie d'Hudson, fondée en 1670 par ÏQ prince Ruperl, cousin de Charles II, avec le privilège de la traite des fourrures sur les c^tas de la bai*, n'étendait pas encore ses opérations dans T intérieur* Vareune de la Verandrye, accompagné de ses quatre fils, de son neveu, d'un missionnaire, le F, Messager^ et d'une poignée d'hommes, pénétra dans le bassin du lac Winipeg, explora la Rivière- Rouge et TAssiniboiDe, et ne revint, au bout de quatre ans, qu'après avoir épuisé ses dernières ressources» Tandis qull attendait, dans la région du lac des Bois, les approvisionnements demandés au Canada (1736), un de ses fils et vingt de ses compagnons furent massacrés par les Si oui ; son neveu mourut, La Verandrye, ayant enfin reçu des secours, se remit en marcbe vers l'ouest, D remonta la Sfiuikatchawan, traversa le Missouri supérieur et ses affluents, et, le premier parmi les blancs, escalada les sommets de la première chaîne des Montagnes- Rocheuses; c'était en 1743. Mais l'indomptable énergie des eiplorateurs se bri&a contre cette barrière de rochers, de glaces et de précipices ; aprùs une absence de quatorze ans passés à 500 lieues de nos établissements, en plein pays indien, au milieu décentrées sauvages, ils l'entrèrent auCanada, écrasés de dettes, dénués de tout {îlÂo], A force de réclamations^ laGaïissonnière obtint enfin pour le père la crois de l'ordre de Saint-Louis, et le minisire de la marine, Maurepas, Tautorisa à entreprendre de nouvelles explorât ion ii. l\ m disposait à repartir quand la mort le surprit. Le successeur de la Galissonnière, la Jonquiéret dépouilla les fils de l'héritage qu'ils avaient conquis au prix de leur sang, et livra l'entreprise, dans un but de trafic cupide, à des favoris qui la perdirent Les navigateurs russes, conduits par Behring, enrent l'honneur de résoudre le problème de la séparation des continents ; plus tard les Anglais conquirent et colonisèient le littoral du Pacifique; et l'itinéraire de la Verandrye ne servit qu'à enrichir les traiîanîs et les coureurs des bois ; le nom même de cet intrépide explorateur, un des plus grands de rhîsloîre coloniale de l'Amérique, est inconnu du plus grand nombre*.
I. M, p. Maru^ry a publié taf lesla Verandrye deux arlkles qo» ont La valettr 4'viie restauTikiMo bjsturiqUQ, — (V. le Aloniieur des 14-lS décembre Jib5i.)
AMéniatis. ^
Cependant la guerre de la succession d'Autriche, qui éclatait en 1741, avait mis les Anglais et les Français aux prises sur toutes ies mers comme en Europe. La ville de Louisbourg, mal défendue par le gouverneur Duchambon et une garnison indisciplinée, trahie par les voleries des officiers et de l'intendant Bigot, capitula en 1744; et les expéditions du duc d' Anville, de Ramsay et de la Jonquière furent désastreuses. Toutefois Louisbourg nous fut rendu au traité d'Aix-la-Chapelle (1748); les Anglais avaient mieux aimé recouvrer Madras. Quant à Bigot, au lieu de châtier ses concussions, Louis XV le nomma intendant de la Nouvelle-France; pour les Anglais qui convoitaient notre belle colonie, un pareil choix valait une flotte.
Aux termes du traité de 1748, des commissaires devaient régler définitivement les limites de la Nouvelle-France et de la Nouvelle- Angleterre. Les colons anglais n'attendirent pas l'exécution du traité, ils envahirent notre territoire; une compagnie d'actionnaires anglais et virginiens formée en 1743, et autorisée par le Parlement en 1750, installa ses agents et ses planteurs dans la vallée de l'Ohio qui nous appartenait. Le gouverneur du Canada protesta ; la commission des frontières discuta cinq ans et produisit trois volumes de mémoires, bourrés de pièces et de preuves irréfutables ; les Anglais s'en moquèrent. LaGalissonniére et, après lui, le marquis Duquesne, gouverneurs de la colonie , comprirent que des forts et des postes bien armés et bien gardés allaient être contre un ennemi déloyal les arguments les plus solides et les plus convaincants. Huit forts nouveaux et des lignes de postes militaires furent donc élevés de Québec au Mississipi, et la milice augmentée et réorganisée : le plus célèbre de ces forts reçut le nom du gouverneur ; le fort Duquesne, bâti au confluent des deux rivières Alleghany et Monongahéla, est aujourd'hui la grande cité industrielle de Pittsbourg (1754). A la nouvelle de ces travaux de défense , le gouverneur anglais de la Virginie , Dinwiddiey envoie contre le fort Duquesne, sans déclaration de guerre, un régiment de volontaires américains commandé par un jeune et ardent patriote de vingt-deux ans. Le 28 mai, une petite troupe française de trente-quatre hommes, sous les ordres de Villiers de Jumonvillej envoyé comme parlementaire, est surprise au bivouac, et tous les hommes massacrés jusqu'au dernier. Le chef des miliciens américains, qui venait de se signaler par cet odieux guet-apens, était le major virginien George Washing-
Um*. Le frère de Villiers vengea nos soldats, enleva le fort de la Nécessité, où les Américains s*étaient abrités, et les força à signer la plus honteuse des capitulations : ils y étaient qualifiés d'assassins. Un an après , sur les rives de la Belle-Rivière on Ohio, le général anglais Braddock et les deux tiers de ses régiments périssaient dans les bois sous les coups des Canadiens français et des Indiens leurs alliés : M, de Beaujeu, chef des troupes françaises, fut tué ; Washington échappa. Moins heureux sur le lac Champlain, le baron de Dieskau se fit maladroitement battre , blesser et prendre par les milices de la Nouvelle-Angleterre (1755) ; les forts Gaspareau et Beauséjour, qui défendaient Tisthme de la presqu'île acadienne, livrés presque sans essai de résistance par leurs commandants français, assurèrent au colonel anglais Winslow la libre possession de l'Acadie.
Ici se place un des plus douloureux épisodes de cette héroïque lutte coloniale*. L'Acadie était sous la domination anglaise depuis 17 13, mais elle était restée française de cœur. Les Anglais sommèrent les Acadiens de prêter serment de fidélité au poi Georges, et de se déclarer ses bons et fidèles sujets. Us refusèrent de désavouer leur nationalité et de prêter un serment qui répugnait à la fois à leur conscience et à leur patriotisme. Alors 7,000 habitants de tout sexe et de tout âge furent attirés dans une embuscade, cernés et arrêtés par Tarmée anglaise ; on les déporta en masse dans la Nouvelle-Angleterre ; les familles furent dispersées ; les pères séparés de leurs enfants, les maris
1. Il est curieux de voir combien vive était alors la haine des Anglo-Américains contre la France, et avec quelle ardeur de patriotisme la Grande-Bretagne était senrie par ces mêmes colons qui, moins de trente ans plus tard, se détachèrent d'elle après une lutte acharnée. Parmi les hommes influents qui excitaient le plus violemment les Américains k la guerre contre la France, outre le colonel Washington, le futur compagnon d'armes de Lafayette et de Rochambean, il faut mettre en première ligne Benjamin Franklin, député de rassemblée de Pensylvanie. Il dépensa dans cette guerre une activité inouïe, organisant les milices, achetant des canons, négociant à Carlisie avec les tribus indiennes, et à Londres avec les secrétaires d'Etat, faisant voler des fonds pour h. guerre et y engageant sa fortune, défendant lui-même un fort, bivouaquant dans les glaces et les neiges, tour à tour diplomate, législato.ur, ingénieur et général, défendant par la plume, la parole et l'épée Tindépcndance de TAméricpe, d'où il s efforça de chasser les Français, et qu'il voulait voir peuplée de sujets anglais, du Saint-Laurent au golfe du Mexique. (V. sur ce sujet la Vie de Franklin, car MigQet, et l'analyse des Mémoires de Franklin par Sainte-Beuve.)
2. Cet épisode a été retracé dans les émouvants récits de MM. Moreau {Histoire de l Aeadie) ; Rameau (La France aux colonies), Eug. Ney {Bévue des Deux-Mondes, 1. 1, ii, 1831). Nous ne pouvons qu'y renvoyer nos lecteurs, en regrettant que le cadre restreint de notre ouvrage ne nous permette pas d'entrer dans de plus longs développements.
LECTURES ET ANALYSliS DE GÉOGRAPHIE.
de leurs femmes , les terre» , maisons et bestiaux des proscrits OûDfîgqués au profit de 1& cûutûqeiê qui les distribua à ses nou* Teauï colons. Peu d'Acadiens s'établi refit dans la Nouvelie- Ang ieterre, le plus grand nombre sur les rives do Saint-John, quelques-uns à la Louisiane, d'autres en Guyane ; on en vit cherciier un refii^e en France , dans les landes du duché de Ghàiellerauit, oiX ils peuplèrent un canton qui prit le nom d'Acadie. « Il n*y a pas d'esemple dans les temps modernes , » écrit M. Garneac, rbistorien du Canada, de châtiment rn- 1 M^é à un peuple paisible et inoiTensif, avec autant de calcul, 1 de barbarie et de sang-froid, que celui dont il est ques- » tion, »
Alors commença la grande lutte. Le cabinet de Versailles, malgré la mauvaise foi des Anglais ^ faisait toot pour maintenir la paiî. Une dernière perfidie lui ouvrit enfin les yeui et Tarracha à sa torpeur. A un signa! parti de l'amirauté de Londres, sans déclaration de guerre, a au mépris du droit des » gens , de la foi des traités et des coutumes des nations civi- » lisées, » les mai-ins anglais, répandos dans toutes les mers, fondirent sur nos vaisseaux de guerre et de commerce, sur nos bateaux pécheurs, sur nos baleiniers et nos caboteurs - en un mois, 300 bâtiments et 10000 matelots capturés furent ^emo^ qués triomphalement dans les ports de la Grande-Bretagne. Louis XV écrivit h Georges II une lettre indignée pour lui demander réparation des « pirateries » et du « brigandage » de ses croiseurs, rappela de Londres son ambassadeur, et lança la déc 1 arati onde guerre ( mai 1756)*
Au nord-est de TAcadie se trouve Tîle du Cap-Breton dont la capitale, Louisbourg, fondée au commencement da dixhuitième siècle, gardait l*entrée da Saint-Laurent. Des millions avaient été prodigués pour faire de celte ville le boulevard de l'Acadie, la sentinelle avancée de la France canadienne : les mura en pierre de taille avaient 36 pieds de haut et étaient flanqués de six bastions; la rade défendue par plusieurs batteries était éclairée par un phare; les chantiers, magasins, casernes, établissements de tout genre faisaient de cette station ia clef des territoires de Touest. Le 28 mai 1758, une flotte formidable appareillait d'Halifax, sous les ordres de l'amiral Boscnwent elle se composait de vingt-trois vaisseaux et de treize frégates, convoyant une armée de 15000 hommes commandée par Amherst et Wolfe. La garnison française de Looisbourg comptait 2 S 00 hommes et 300 miliciens indigènes-
Le chevalier de Drwourt, son chef, opposa une résistance désespérée. Â ses côtés , on vit , pendant toute la durée du siège, sa femme affronter la mort sur les remparts, encourageant les combattants, pointant les canons et mettant le feu aux mèches. Après deux mois de tranchées ouvertes, de larges brèches furent faites dans les murailles; il fallut capituler. Le gouvernement anglais donna l'ordre de faire sauter les fortifications, d'abattre et de brûler tout ; la population fut dispersée, et Ton fit de la ville un désert. A quelques lieues de la ville actuelle de Sydney, se trouvent les ruines à peine reconnaissabJes de l'ancienne forteresse. « Des traces de fossés éparses çà et là, » écrit M. du Hailly, un pan de mur démantelé dominant la » mer; vers l'intérieur, une enceinte de glacis en amphi- » théâtre, quelques restes de nos vastes magasins sous les » voûtes desquels s'abritent des bestiaux errants ; puis parfois, » quand la mer est calme, quelques débris de nos vaisseaux » coulés que les pêcheurs prétendent apercevoir encore sur le » fond ; voilà aujourd'hui tout ce qui reste de Louisbourg. »
Au Canada se frappèrent les coups décisifs. En 1756, le gouverneur Duquesne avait été remplacé par un Canadien, le marquis de Vandreuil, probe et dévoué à la France, mais plein de préjugés coloniaux, sans énergie ni clairvoyance, tout prêt à abdiquer entre les mains des intrigants. Le baron de Dieskau eut pour successeur un héros, le marquis de Montcalm. Le nom de ce dernier défenseur du Canada français e'st un des plus glorieux et des plus purs de son siècle^.
Louis-Joseph de Montcalm était né en 1712, au château de Gandiac, près de Nîmes, d'une ancienne famille duRouergue, qui savait verser son sang pour la France ; suivant un dicton du pays , la guerre était le tombeau des Montcalm. Celui-ci fut digne de sa race. Il se battit sous Berwick, dans la campagne du Rhin, en 1734 ; en Bohême, avec (ùhevert dont il
1. M. de Bonnechose, dans un livre excellent, plein de faits et plein de cœur, Tient de le remettre en lumière. Après M. Dussieux, il a vengé cette grande mémoire des calomnies qui ont essayé de la flétrir. L histoire, désormais éclairée par les preuves, a fait enfin à chacun sa part dans les responsabilités : d'un côté. Bigot et la pléiade de fripons qui, sous sa haute direction, organisaient le brigandage administratif ; Vaudreuil, tremblant devant Bigot, et devenu son oompiice par lâcheté autant que par ignorance; — de l'autre, Montcalm, le fier patriote, et ses admirables lieutenants, Bougainville, Lévis, Bonrianiaque, auxquels il faut joindre l'honnête et actif Doreil, commissaire ordonnateur des guerres, signalant les rapines de l'administration à un gouvernement qui n'éoontait pas ou ne voulait pas entendre. (V. aussi un intéressant article de M. Tibnlle Bêmont, Bévue des Deux- Mondes du 15 février 1879.)
devint Tami; en Italie, aux côtés de Belle-Isie, au col d'Eiilles (1746), où il fut blessé. D'Argenson eut le mérite de deviner en lui un des pares officiers qui , à cette époque de décadence, « se portaient encore vers le grand , » et le fit envoyer en Amérique, en 1756, avec le titre de maréchal de camp. Montcalm emmenait 3800 hommes, et avec eux Bougainville, alors âgé de vingt-cinq ans, et le chevalier de Lévis. L'année suivante, il en reçut 1 500 de plus, et à cet efl'ectif il ajouta 2000 soldats de la marine, les contingents d«^s milices canadiennes et de nos sauvages. « Avec une telle armée, mal nourrie, » à peu près sans souliers et sans solde, n'ayant guère d'autres » munitions que celles prises sur l'ennemi, il fallait garder » une frontière de plusieurs centaines de lieues, occuper vingt » forts et faire tête partout à l'invasion, dont les forces finirent » par s'élever au chiôre officiel de 60 000 hommes. Éton- » nantes campagnes, dont aucune guerre d'Europe ne donne » l'idée I Pour thôàtre, des lacs , des fleuves , des forêts sans » limites succédant à d'autres lacs, à d'autres forêts, à d'autres » fleuves. Pour armée, des troupes étranges : le higlander » écossais et le grenadier de France, qui porte la queue et » l'habit blanc, combattent près de l'Iroquois et du Huron à » la plume d'aigle. Tantôt, la hache à la main, le fusil en » bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois ; » tantôt ils portent à bras, au-delà des rapides écumants, les » bateaux où ils se rembarquent ; et l'hiver, des raquettes aux » pieds, la peau d'ours au dos, ils suivent, sur la neige, des » traîneaux de campagne attelés de grands chiens. Guerre » remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps. » dans laquelle les décharges de l'artillerie et le roulement des » tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et » au fracas des cataractes. » (De Bonnechose, p. 31.)
Montcalm savait quel parti on 4)ouvait tirer des Peaux- Rouges , excellents guides dans les forêts , tireurs incomparables, rameurs et pilotes de premier ordre. Rien ne lui coûta pour les séduire ; il s'en fit des amis dévoués jusqu'à la mort. Il enleva avec eux les forts de Chouaguen et de William -Henry (1756-1757), et il y trouva les munitions que la métropole ne se hâtait pas de lui envoyer. Le gouvernement fournit quelques vivres, soixante-quinze recrues. « De la poudre, envoyez au moins de la poudre, » écrivait Montcalm; et, tandis que William Pitt multipliait les convois anglais, les officiers français étaient dans la détresse , les soldats réduits à un quart de ra-
tioD, les Canadiens et les Acadiens réfugiés mouraient de faim, et, à la moindre plainte, les autorités coloniales menaçaient l'armée de lui couper tout à fait les vivres. Le cabinet de Versailles trouvait énormes les dépenses de la guerre canadienne, six millions en i755, onze millions en 1756, dix-neuf en 1757; dépenses énormes en effet, mais qui allaient enrichir les coffras de l'intendant du Canada et de sa bande.
JLes soieries de l'intendant Bi^ot.
a En François Bigot, treizième et dernier intendant de la Nouvelle-France, s'incarnait toute la corruption brillante et audacieuse du dix-huitième siècle. Ses rapines h Louisbourg, lors du premier siège, en 1745, avaient dv]h provoqué dans la garnison des mulinories qui boitèrent la capitulation de la place. Au lieu d'être puni, le coupable, bien apparenté, fut envoyé avec avancement au Canada. n y porta ses vices, ses séductions et son intelligence. Maître absolu dans tous les services de finances. Bigot créa une administration à son image, et pour voler il eut, comme le géant de la fable, des mains par centaines ; chaque fonctioimaire pillait, depuis l'intendant et le contrôleur jusqu'au moindre cadet ; dans cette honteuse concurrence, le chef ne reprochait à l'inférieur que « de voler trop pouf sa place.» Sur tout le Canada il se répandit comme une épidémie de vols : vols sur l'approvisionnement des places, vols sur les transports, vols sur les travaux publics, vols sur les produits de la traite des peUeteries réservés au roi, vols sur les fournitures du matériel de la guerre et de l'équipement! Mais c'était sur les marchandises livrées en présents aux P(îaux- Rouges qu'on faisait les plus belles affaires; au fond d'^ sa forêt, le pauvre sauvage était volé. Ce n'est pas tout : parfois le brigandage prenait un autre tour, et les employés de Bigot, devenus commerçants, opéraient, sous la protection de leur chef, d'immenses accaparements de toutes choses, qu'on revendait ensuite à l'Etat et aux malheureux colons à 150®/© de bénéfice. Enfin arriva la famine : ce fut le bon temps... La famine, quelle aubaine pour Bigot et sa bande!
Quels bons coups on faisait avec les blés accaparés de longue main * I Mais si Ton gagnait de l'argent, il était galamment dépensé. « Malgré la misère publique, des bals et un jeu effroyable, » écrit à sa mère Montcalm indigné; Doreil (commissaire ordonnateur) ajoute, dans une dépêche au ministre : « Nonobstant Tordonnance de 1744 pour » défendre les jeux de hasard dans les colonies, on a joué » ici, chez l'intendant, jusqu'au mercredi des Cendres, un » jeu à faire trembler les plus intrépides joueurs. M. Bigot » y a perdu plus de « 300000 livres. » Charles de Bonnechose, Montcalm et le Canada français,
(Paris, 1881, m-18, Hachette.)
Et pourtant, malgré la disette, et rindifférence de la mèrepatrie, et rincapacité du gouverneur, et les voleries éhontées de rintendant, Montcalm et ses troupes remportèrent le 3 juillet 1758 la brillante victoire de Carillon. Le général envoie alors en France Bougainville et Doreil pour réclamer de prompts renforts et des ravitaillements. « Monsieur, dit brutalement à » Bougainville le ministre de la marine, Berrier, quand le feu » est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries. — Monsieur, » répliqua le jeune aide-de-camp, on ne dira pas du moins » que vous parlez comme un cheval. s> On nomma Montcalm lieutenant- général, mais on n'envoya pas de secours : à quoi bon se mettre en frais pour sauver « quelques arpents de neige?» disait-on dédaigneusement à la cour. Le 13 septembre 1759, dans les plaines d'Abraham, en face des fortifications ébauchées de Québec, Montcalm livra aux Anglais son dernier combat. Après une lutte acharnée, les Français succombèrent; les deux généraux en chef, Wolfe et Montcalm, furent tués. Ramsay livra Québec aux Anglais sans combat, à l'heure où Lévis, ralliant les soldats de Montcalm, venait la défendre. L'année suivante, Lévis et Bourlamaque battirent les Anglais sous les remparts de la ville et en firent le siège sans succès ; cinq mois après, Vaudreuil signait à Montréal avec le général Amherst la capitulation définitive. Le traité de Paris (1763) consomma la perte de cette splendide colonie de la Nouvelle-
1. Les vivres apportés par les rares navires qui échappaient à la croisière anglaise étaient vendus par les agents de Bigot dans une maison de Québec à laquelle est resté le surnom de « la Friponne *.
France, où tant de sang français avait été répandu, tant d'héroïsme dépensé, où le génie de notre race avait trois siècles durant affirmé avec éclat sa puissance ^ Montcaim a son tombeau dans une église de Québec ; les Anglais ont rendu hommage à son héroïsme en gravant son nom à côté de celui de Wolfe sur Tobélisque de granit érigé en 1827 par lord Dalhousie dans le jardin public de Québec, avec l'inscription suivante : Mortem virtus, communem famam historia, monumentum posteintas dédit (le courage leur donna la mort, l'histoire une gloire commune, la postérité ce monument). Les descendants des colons français du Canada ont célébré avec éclat, en 1859, le centenaire du vaillant général. La France a-t-elle assez fait pour honorer ces grands souvenirs de la colonisation canadienne en appliquant à trois des nouvelles rues de Paris les noms de Jacques Cartier, de Champlain et de Montcaim?
Grâce aux derniers défenseurs du Canada, l'honneur de la France est resté sauf, et la responsabilité du désastre pèse non sur l'armée, ni sur le pays, mais sur le système colonial et sur le gouvernement de Louis XV tombé en décrépitude.
lie ffonvernement et les colons.
« Les colons français se montrèrent parfaitement à la hauteur de leur rôle; tout le progrès qui s'est fait dans les colonies a été produit par la force de leur labeur, par eux et par eux seuls. Dans la proportion de nombre et dé force dont ils disposaient, ils ne sont restés inférieurs à aucun des colons des nations étrangères. Tls furent aussi laborieux,
I. Rentrés en France, Lévis, accueilli avec honneur^ alla servir contre l'Âllenagne et devint maréchal de France en 1783; — Bougainviile se fit navigateur, devint le rival de Gook par ses explorations maritimes, et mourut à quatre-vingt-trois ans en 1811, amiral, membre de l'Académie des sciences et sénateur. — Quanta Bigot et à ses coquins d'associés, ils revinrent en France dans l'espérance d'y jonir paisiblement de la prodigieuse fortune acquise par les moyens que Ton sait. Malheureusement pour ces honnêtes gens, des accusations terribles s'élevèrent contre eux : les officiers et soldats du corps d'expédition eurent le mauvais ^oftt de faire retomber sur eux la responsabilité des désastres. Une commission de magistrats présidée par le lieutenant de police, Sartines, instruisit leur procès qui dura deux ans. Les accusés étaient au nombre de cinqnanteeinçsla sentence les condamna à restituer douze millions; Bigot, dans un mémoire justificatif, avait eu l'impudeur d'attaquer Montcaim; la veuve et les enfants du marquis obtinrent la condamnation de cet écrit calomiiie<ix. Bigot et ■on subdélégué Varin, qui avaient pour le moins mérité la corde, furent bannis à perpétuité du royaume. (V. dans l'ouvrage de M. Dussieux les pièces du procès.)
plus entreprenants, plus rudes à la fatigue. Lorsque les colonies anglaises ne comptaient encore que soixante mille âmes, elles n'occupaient point plus d'espace défriché et établi que le Canada en 1750, quand il atteignit un semblable chiffre, et à cette époque les Canadiens avaient jeté en outre dans l'ouest, non seulement des coureurs de bois, mais de véritables colonies agricoles à Détroit, à Vincennes, aux Illinois, etc. En dépit des guerres, de la traite des fourrures, de la négligence et des vices de l'adminislration, la population française soutint constamment la proportion de son développement naturel à l'égal de celui des Anglais, à raison de ^,50 à 3 °/o en moyenne. Mais tandis que le Canada ne reçut que dix mille émigrants, il en arriva plus de cent mille aux colonies anglaises, et il était impossible de lutter contre ce fait, qui domina la situation.
» L'éducation des Canadiens fut, il est vrai, généralement négligée et fort inférieure à celle des Anglais, mais leur haute moralité et les heureuses qualités de leur caractère compensèrent en partie ce défaut, qu'il faut imputer du reste à l'insouciance de leur administration autant qu'à eux-mômes.
» En cinquante ans, de 1710 à 1760, la colonie avait pris une si forte assiette et un tel accroissement, que si elle eût été isolée de tout établissement européen rival, elle était parfaitement en état de vivre et de se développer par ellemême, la France l'eût-elle abandonnée. Ce n'est donc ni par défaut de vitalité, ni par incapacité ou insuffisance quelconque de la part des colons que ce pays a été perdu. Il n'a cédé qu'à la force infiniment supérieure des Anglais ; ce n'est pas la colonie qui a succombé, c'est la domination de. la France ; et la preuve, c'est que la colonie française lui a survécu.
» Nous avions donc créé une colonie viable et vigoureuse, et si notre domination a péri, la cause en est exclusivement dans la faiblesse relative où cette contrée fut laissée, faute d'émigration et de protection, vis-à-vis des forces décuples des Anglais. L'un et l'autre fait ne sont imputables ni aux colons, ni au caractère français, pas même
aux nécessités politiques de l'Europe, mais uniquement à la négligence du gouvernement français et au système pernicieux adopté par lui dans ses colonies, aussi bien que dans la métropole. Vouloir être tout-puissant pour avoir le droit d'une superbe incurie, telle semble avoir été la devise du gouvernement français; et c'est l'action énervante do l'omnipotence gouvernementale, s'opiniâtrant h tout diriger, et mhabile à rien faire, qui résume les causes réelles de la perte de presque toutes nos colonies. De là faiblesse de rémigration et insuffisance de population, absence invinc^le de tous bons avis et de toute amélioi*ation, gaspillage de toutes les ressources, défaut presque complet de production ; de là la différence écrasante des progrès des colonies anglaises ; de là leur triomphe et notre ruine.
)) Jamais plus belle partie ne fut tenue par la France ; jamais elle n'a eu entre les mains une occasion plus favorable d'agrandissement et de puissance; jamais aucune nation n'a possédé des éléments meilleurs, plus dévoués, plus serviables pour la fondation de ses colonies. Situation, dimat, fertilité, immense étendue; colons actifs, hardis, laborieux, profondément moraux et religieux ; tout semblait réuni pour accomplir à peu de frais ce beau rêve de Richelieu, de Colbert et de Vauban, une nouvelle France heureuse et forte. Et que fallait-il faire? Consacrer chaque année 300000 francs, somme minime, à envoyer des colons ou à encourager des entreprises de colonisation ; entretenir constamment dans le pays de miP« à trois miUe soldats, selon les temps; et il est hors de doute que, nous aussi nous eussions eu, en 1750, un million de colons qui nous eussent légué aujourd'hui dix à douze millions de Français en Amérique. »
E. Rameau, La France aux colonies, IP pai'tie, ch. vm.
lies ctaLUtes do IViai^ara.
Les chutes du Niagara ont été cent fois décrites par tous les voyageurs qui ont eu le bonheur de les visiter ; depuis Chateaubriand, qui voyait ou croyait voir « les aigles, entraînés
» par le courant d'air, descendre en tournoyant au fond du » gouffre, et les carcajoux se suspendre par leurs longues queues » au bout d'une branche abaissée, pour saisir dans Tabime les » cadavres brisés des élans et des ours*, » jusqu'à M. de Laveleye qui s'y rendait en traîneau sur la neige, pendant l'hiver de i 879, et entendait gronder les cascades derrière un mur de stalactites scintillantes*. Les récits ne diffèrent entre eux que par le degré d'enthousiasme du spectateur, ou par le bonheur d'ex-
LES GRANDS LACS OC L'AMÉRIpUE DU NORD.
LacB de l'Amérique du Nord.
pression de l'écrivain'. Il n'en est pas qui soient restés insensibles à la sublimité du spectacle ; il n'en est pas non plus qui n'aient avoué leur impuissance à en retracer la majesté saisissante. Chateaubriand appelait le Niagira a une colonne d'eau du déluge; » J.-J. Ampère écrivait : « J'ai vu bien des cas- » cades en Suisse, en Ecosse, en Norwège, dans les Pyrénées, » toutes ensemble se perdraient et se noieraient dans le Nia-