L. Simonin ^ , L'homme américain
{Bulletin dû la Société de géûgraphie, février 1S7Û.) — Voir au?BÎ, du même, te Grand-Ouesi dnx Etats-Unis (Paris. 1869, in-lS, Charpnntier), et les Derniers Peaux-Iiouges {Revue des Deux-Mondes^ i*^ miara t874).
Au temps oti les Mexicains étaient maîtres du territoire, le gouvernement avait reconnu et confirmé aux Indiens leurs droits de propriété particulière et aussi de propriété collective et indivise des presidios. Les Etats-Unis les dépossédèrent, les chassèrent dans les montag-nes. a L'antagonisme des deux races s accentua; rinévitable résultat rendait llndien plus désespéré, le blanc plus impatient d'en finir. Les torts n'étaient pas tous du côté de celui-ci, ni Tagression toujours de son fait. Bien des colons innocents payèrent de leur vie des actes d'iniquité qu'ils blâmaient, d'odieuses tortures infligées par les Indiens à des femmes et à des enfants exaspéraient contre eux Topinion publique, îls frappaient en aveugles et TatrocUé de leurs vengeances faisait oublier Fintensitéde leurs souffrances. Vainement le gouvernement s'interposait; il était souvent trop lard.,. 4,
» Puis la détestable coutume de considérer les emplois
publics comme le butin du parti politique au pouvoir, fait des fonctions d'agent des réserves indiennes la récompense de politiciens influents. Ces fondions sont lucratives; on s*y enrichît rapidement au détriment de l'Indien lésé et du gouvernement trompé. La fraude s'y pratique en grand; pas un rapport annuel au Congrès qui ne la signale- En 1873, le comité d'enquête conclut en suppliant le gouvernement de prendre d'énergiques mesures « pour débarrasser le service
1, M* Louis Simonin, ingéoicur et voyaisreur françnris^ né en 1SH0 à Morsdilli], fuL cLargé par le gouveracmeiit français d'uciâ mlâsiou à la EléuJiiùa
TU indien des bandits qui Texploitent, volant à la fois le trésor » public et rindien ». En 1874, le rapport constate que l'agent des Cheyennes reçoit des rations, de l'argent, des couvertures et des vêtements pour 3905 Indiens, alors qu'en réalité la réserve n'en contient que 2077. Celui des Arapahoes déclare 2366 Indiens sur la réserve; il n!en a que 1 304; en moins d'un an, il s'est enrichi. Haynes écrit : a Les Indiens meurent ]» de faim, car les agents ne se contentent pas de demander à )) l'Etat plus de rations et d'argent qu'ils n'ont d'hommes : ils » gardent l'argent et suppriment les rations de ceux qu'ils ont. » Car plus encore que les violences des blancs, que l'iniquité des lois qui dépossédaient de leurs terres les légitimes propriétaires du sol, l'établissement des réserves a porté à son comble Texaspération des Indiens. Le nomade dépouillé y voyait un attentat à sa liberté, à son dernier bien. Il ne comprenait ni le souci du gouvernement de l'isoler du colon, ni son désir de l'amener à la vie sédentaire et agricole, de le gagner à la civilisation. Parqué dans la réserve, exploité, affamé par des agents sans entrailles, il se tenait pour condamné à une mort lente, et préférait mourir en se vengeant. » (C. de Varigny, Revue des Beux-Mondes^ 1891.)
On a affirmé bien souvent que l'Indien est condamné à disparaître, les maladies de tous genres, le whisky, et les barbaries des blancs ont réduit, en deux siècles, la population indienne de plus de deux millions à moins de cinq cent mille individus; aujourd'hui, les progrès irrésistibles de la colonisation et de la civilisation détruisent graduellement ou transforment la race. On a constaté même, dans ces dernières années, un accroissement de population chez les Iroquois, les Cherokees, les Griks, les Cbactas, les Séminoles, et on Tattribue au changement de leur manière de vivre. Ceux-là, loin de rester en lutte ouverte et permanente avec les Visages-Pâles, ont peu à peu renoncé à leurs coutumes et à leurs mœurs sauvages, et se plient insensiblement à la vie sédentaire et agricole, mêlant leur sang a celui des blancs. Cette race, que Ton regardait comme à jamais rebelle à toute civilisation, a réalisé des progrès auxquels on rend trop peu justice. Plusieurs tribus du Far-West vivent encore de la chasse et des rations irrégulièrement distribuées par les agents américains des réserves ; mais un grand nombre se livre à rélevage des troupeaux et à la culture de la terre. On peut donc dire que, si la race indienne est fatalement condamnée à disparaître sous Taction du contact avec la race blanche plus puissante, cette disparition se fera par voie d'absorption et de mélange et non par extinction.
en 1861, et d'une autre à Madagascar en 1863. l\ a fait dans les années suivantes, officiellement ou privément, de nombreux voyages en Amérique. Il a publié en volumes, que nous citerons en leur lieu, et dans de nombreux articles de la Reoue des Deux-Mondes, du Tour du Monde, de la Bévue nationale, dn Moniteur, etc., les intéressantes relations de ses voyages. M. Simonjn est mort à Paris le 15 juin 1886. Il était officier de la Légion d'honneur.
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Ije» Cliinot»
£Éats-Uiit9.
Ud homme d'Etat améncain, M, George F. Seward, se félicitait, il y a vingt ans, de voir les premiers immigrants chinois débarquer sur les côtes de îa Californie. « Deui civilisations , p disait-il, parties l'une et Taotredes hauts plateaiii de TABie, » il y a plus de 4 000 ans, reviennent aujourd'hui, après un » long voyage autour de la terre, se rencontrer sur les rivages » du Pacifique. » Et déjà il prédisait * la disparition des races et ï> la restau l'Mtîon de Tuniîé de ïa grande famille des hommes. » Mais ces espérances et cette confiance du sénateur Seward rencontrèrent iïientôt des contradicteurs ardents aux Etats-Unis» Le signal de la guerre aux Chinois partit de la Californie où la découverte de Tor avait bouleversé les conditions et les fortunes; des politiciens peu scrupuleux, dans des discours perfides et mensongers, excitèrent et déroutèrent l'opinion publique, en représentant, comme les vrais auteurs de tous les maux de la Californie^ celte poignée d'Asiatiques qui étaient venus chercher dans le nouveau monde un soulagement à leurs misères.
Et pourtant les Américains ne devaient s'eu prendre qu'à leur gouvernement de l'arrivée de ces nouveaux venus. En 1 842 et 1844, l'Angleterre et la France avaient force la Chine à ouvrir certains ports de Tempire à leurs vaisseaux de commerce. Les Etats-Unis obtinrent le même privilège, qui fut étendu et confirmé plus tard par un nouveau traité signé en 1868. Ce traité porte le nom du négociateur, An son Burhngame, officier américain passé au service de la Chine, et ambassadeur du Céleste-Empire en Europe et aux Etats-Unis. L'article 5 est ainsi conçu : « Les Etats-Unis d'Amérique et Tempereur de » Chine reconnaissent pleinement le droit naturel et inalié- » nable qui appartient à tout homme de changer de lieu et de yt pays ; ils reconnaissent également l'avantage mutuel d'une w liberté réciproque d'émigrer et d'immigrer de l'un des deux » pays dans l'autre^ pour ramns de curiosité ou de commerce.
▼ant M. HepwortU Dixon, devaient en ceot ciijqu&nto ans, mongrdiser TAmérique, ce compteot que 105 607 iudividun, presque tous établie en Calirarnie ; om en trouve un millier loat au plus à New-Vork. Ou^nl âcix Indiâna^ rcprésentaala de Ja population priinitJive^ iSa décroiaf^eut eaus cetise. Eu meUaiil à part les 2S QOO lEidieiiB civilisés recensée eu 1&70, el les 65 000 recanaê» eo t^BO, on troive que les liidien» des trihaa sùnt au nombre de S55 0Û0, p^rmà lesquels 130000 sont dflmi-avjlifiCB et fes autre» Tiomadeft.
y> OU en vue d'un établissemmit définitif. Par contre, les hautes » parties contractantes s'accordent à condamner toute migra- » tion qui ne serait pas absolument volontaire »
Sous la garantie de ce pacte, les Chinois affluèrent aux Etats- Unis. L'eifroyable misère qui régnait en Chine et la découverte des mines d*or de la Californie les poussèrent sur les bords du Sacramento. Ils y trouvèrent une vie plus facile, sinon moins laborieuse que dans leur patrie; quelques-uns s'enrichirent ; le courant d'immigration grandit : des compagnies se formèrent qui abaissèrent le tarif des transports de Chine en Amérique : Ton délivra des billets d'aller et de retour* à 200 francs, puis à 150, puis à 100, puis à 60! De 1855 à 1860, la moyenne annuelle était déjà de 4 530 immigrants chinois; de 1860 à 1865, elle monte à 6 600; de 1865 à 1870, elle atteint 9 310, et de 1870 à 1875, elle dépasse 13000; en 1897, elle n'est que de 3363.
Aussi, dès 1870, dans un rapport officiel adressé à l'honorable J.-D. Cox, ministre de l'intérieur, le commissaire de l'émigration aux Etats-Unis, John Eaton, jetait-il le cri d'alarme : « Les effrayantes proportions que l'émigration chinoise est ap- » pelée à prendre exigent l'attention de nos hommes d'État. » Une race homogène, comptant près de 400 millions d'êtres » humains, s'agite et se débat dans un espace insuffisant. La » brèche est ouverte, ils affluent sur un sol nouveau, riche » et comparativement désert. Ils sont aventureux, patients » dans les difficultés, tenaces et laborieux. Ce flot d'émigration » dans sa course vers l'est a atteint ses limites naturelles ; il » reflue vers le Pacifique et, comme une marée montante, em- » porte et rompt les digues. La Providence a voulu que tôt ou » tard, pacifiquement ou par la force, ce courant tout-puissant » débordât sur le riche et fertile bassin du continent amé- » ricain. »
1. Il faut dire que le billet de retour n'était valable qu'après décès. Un Chinois aimerait mieux mourir de faim que de s'expatrier, s'il devait laisser ses os sur la terre étrangère. Aussi les compagnies d'émigration s'engagent-elles à ramener morts ceux qui partent vivants de Hong-Kong, et l'engagement est scrupuleusement tenu. Il n'est pas rare devoir partir de San-Francisco un navire ayant une cargaison de cadavres chinois, placés dans des cercueils, et qui vont traverser l'Océan pour aller dormir l'éternel sommeil dans la terre des ancêtres. Pour accomplir ce pieux devoir envers leurs concitoyens défunts, les Chinois» expatriés n'hésitent pas à dépenser des sommes énormes. A cette occasion, le journal Daily California inserait un jour cet entrefilet d'un comique funèbre : « La Californie n'a pas de rivale dans l'exportation des Chinois; elle tient le • monopole : nous importons le Chinois à l'état brut, vivant; — nous l'ex- B portons manufacturé, mort. »
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE DU îlOKD.
Ce n'étaient point là d'ailleurs, comme Tavouait le commissaire de rémigi^ation , de mauvaises recrues pour les Etats du Fap-West. Tous les voyageurs, sans exception, témoignent de la patience, de la docilité, de la douceur, de raideur au travail, de rinteiligence et de Tadresso de rouvrier chinois. En voici deux preuves fournies par leurs ennemis eux-mêmes. Le rapport de la commission du Congères de Washing-ton, charg-ée de Texaraen de la question (février 1878), s'exprimait en ces termes : a L'é migrant chinois est à certains égards sii|kéfienr » à d'autres." Il est sobre, industrieux^ patient, de boone hu- » meur et obéissant. Il apprend facilement et s'acquitte habi- » lement de sa tâche. Les Chinois ont ren<lu de g^rands services » en Californie au début. Ils ont creusé les canaux, exploité » les mines, assaini les marais, construit des chemins de fer » et contribué ao développement du pays. Si donc la question 1 reposait uniquement sur le terrain des intérêts matériels, 1» nul doute que, dans le conflit qui existe entre la race asia- » tique et la race blanche, elle ne dût être résolue en faveur Y de la première. »
Appelé à déposer devant la même commission, le juge Heydenleldt disait : a Les négociants chinois en Californie jt n^ont jamais de procès. Je suis, par ma profession, en rap- » ports constants avec des gens de toute race et de toute na- }) tionalité, et je dois dire qu'il n Y en a pas de plus honorables, » de plus sincères et de plus loyaux que les niarcbands cbînois, » Je ne connais pas de cas oti Tun d'eux ait cherché à frauder » la douane par une déclat^ation de valeur insuffisante, ou ré- » clamé quoi que ce soit qui ne lui lÏÏt légitimement dû. »
Ces qualités elles-mêmes tournèrent au détriment de la race chinoise : tous les arguments des économistes, des moralistes, des pasteurs et des politiciens américains se résument en un seul, la raison d'État. Chacun proposa son remède, mais tous s'accordèrent à maudire Tinvasion des CélestinlSf et ne dissimulèrent ni le mépris, ni même 1 effroi que John Chinaman leur inspirait ^ Des 1852, le gouverneur de Californie, Bigler,
I, Ces aohriquijls sont ftfipliquéa aux Chinai»; îes. Aniéricâîtia parlant aussi de petiis hommes à longue queue, de John Safran, et demandent qu'on guérisse les Etats-Unis da la peste Jaiiiie {yellnw agony), — Ed Amériqu&f J'Anglais est disli^né soiis Je surnom da John Buli., l'ArncricaÎD bous celui dfl Jonathan^ rtriandais sons celui do Paddy ou jPaC , diminutif de Patrick j te Canadien français est appelé p&r ses ooiiipatriotes anglais Jean Baptiste j fit le Français d'Europe perBsormiûé soui le nom peu ûatlejr de Johatin^-Crapaud; aHusiuu dLreetei^ dit M. de Lamothe^ au goût immodéré pour la chair de gre> Oùaille* que nous aitribueut bien gratuiteroant nos Toiflina d'outre-M anche.
demandait qu'on proscrivît simplement tout débarquement de Chinois à San-Francisco ; c'était couper le mal à sa racine ; mais alors on ne voyait encore dans les immigrants chinois, d'ailleurs peu nombreux, que des colons tranquilles, inoffensifs, et utiles. La proposition de Bigler fut rejetée. Mais devant l'invasion continue et formidable de la race jaune, le parti antiasiatique grandit -, bientôt il surexcita dans l'ouest les passions populaires, et trouva des appuis dans le Congrès : une résolution fut proposée aux représentants, invitant le président de l'Union à prendre les mesures nécessaires pour arrêter l'immigration chinoise. A San-Francisco, on allait plus vite. Passant outre à la légalité et aux traités, le parti socialiste, sous la direction de Kearney et de Pickett, proclama qu'il était temps d'agir. Dans un meeting tenu à Los Angeles (1 877), Kearney s'écria : « Plus de Chinois, achetez de la poudre et des balles; quant » à vos représentants, achetez de la corde, et pendez-les haut » et court... L'ennemi commun, c'est l'Asiatique, sa forte- » resse, c'est China-Town. » — « Emportons-la d'assaut, brû- » lons-la, faisons-la sauter, » répondit la foule. L'énergie des autorités municipales et fédérales fit échouer la conspiration ^ les meneurs furent arrêtés.
L'Amérique n'était pas loin de penser comme Kearney sur la question chinoise, tout en répudiant les moyens proposés. Le Congrès vota, en 1879, une loi qui défendait à tout navire, abordant dans un port de l'Union, de débarquer plus de quinze Chinois. Mais le fameux Chinese-bill, qui abrogeait le traité Burlingame, souleva les protestations de l'empereur de Chine : celui-ci envoya le mandarin Chin-Lan-Pin pour rappeler au président Hayes la convention de 1868. Le président refusa sa sanction au Ghinese-bill. La loi fut maintenue, et les portes des États-Unis restèrent provisoirement ouvertes aux Chinois. Les hostilités latentes ou déclarées contre la race jaune continuèrent : en 1880, le cabinet de Washington crut devoir charger une commission de trois membres d'obtenir du cabinet de Pékin la dénonciation du traité Burlingame, tandis que la législature de l'état du Sacramento, revisant la constitution californienne, et violant du même coup les statuts de l'Union, déclarait passible d'une forte amende et d'un emprisonnement de cinquante jours au minimum quiconque emploierait des ouvriers chinois. Faut-il ajouter que cette législation draconienne n'a jamais été appliquée ?
M. George Seward, ancien représentant de l'Union en Chine,
dont la retraite a été provoquée par ces conflits, a pris en main la défense des Chinois, réfuté les accusations haineuses de ses concitoyens, et démontré que les dangers dont on menaçait l'Union étaient au moins fort éloignés, sinon purement imaginaires. Il fait voir, à Faide deschilTres fournis par les recensements, que, depuis quelques années, le nomîjre des immigrants chinois tend à diminuer. Avant l'arrivée des Asiatiques, la Californie manquait de tout» importait tout à grands frais des états de l'ijst et de l'Europe* La cherté et la rareté de la main-d'œuvre empêchaient rétabhssement dlndustries indigènes. Les Chinois vinrent et fournirent le travail patient, consciencieux, à hon marché; grâce à leur concours économique, la Californie construisit des chemins de fer, dessécha ses marais, ensemença ses terres, devint un grenier d'abondance j se couvrit de manufactures, d'atelieiSj de fabriques do toute espôee; elle soutient aujourd'hui la concurrence étrangère j le tauî d'intérêt des capitaux, le pris de la main-d'œuvre s'y abaissent graduellement . Les industriels californiens, qui ne classent pas lareeonuaissance et Thumanité parmi les vertus marchandes, refoulent le Chinois, sans pitié, moins comme un être dangereux que comme un inslruinent inutile ' .
En 1891, à la siiile d'un ironie vemenl dtîs ouvriers fnécanicieas de SaD-FraDciscOj FEUt de Californie vota une aonvelle loi probibilive. Le territoire était désormais fermé à tout Chinois, sujet ou non de rempereur de Cliine, à Feiception des agents diplomatiques. Tout Chinois établi dans l'Etat devait se pourvoir d'ijii certificat de résidence sous peitie d'Être déporté ou puni d'im emprisounement et d'une amende. Tout Chinois devait être photographié et décrit dans un document spécial, et muni d'un certificat délivre par lu commissaire du bureau de la statistique. En Î892, ie Congrès adopta le « Chinese Eidiision Act » ou loi Geary, qui étendait à tout le lerriloire des Etals-Unis le règlemetit draconien adopté par la Galiforniiî. Deux ans étaient laissés aux intéressés pour se soumettre aui exigences de la loi, squs peine d'expulsion aux fraiâ de la République. Six mtlle Chinois seulement conseniiTentà se mettre en règle avec la loi. Les autres comptèrent sur leur bou droit et sur l'appui do leur gouvernement qui menaça les AmédcaiES de représailles.
Injiiiitlee il et» Amëficains eavers les Clàinois*
« Je ne trouve pas de mots assez sévères pour blâmer la conduite des Galifûptiîena à Tégard des liommes de la race jaune. Ces derniers sont presque mis îiors la loi. Devant les
1. La ChafTibro dos roprés-cutafits de Washinf^LLUî^ par 901 vuix contre 37, a ndoplâ (eo 18S2) ud DOUveAupfùjct da Im 4111 suspend i'iir ni igro lion des Chilîoîa jjouT une période de dix ana. En lSfî2, odD'osapas rapatrier les CiêleBle*î OD Tola qu'ils rËRleraient : mais il en Tient toujoura de Dosiveauic.
216 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHlIi.
tribunaux, leur témoignage est répudié. Ceux qui travaillent dans les mines sont frappés d une capitation de quatre dollars par mois. Aux placers, des scènes sanglantes se reproduisent périodiquement. Les mineurs blancs donnent la chasse aux Chinois, les expulsent du terrain que ceux-ci ont acquis régulièrement, les tuent s'ils osent résister. Souvent, sans la moindre provocation de leur part, ils les frappent ou les détroussent. Mais les choses en restent là. Il n'y a pas d'exemple d'un verdict du jury rendu contre les coupables. D'ailleurs, comment constater le fait? Aucun blanc ne dépose contre un homme de sa couleur en faveur d'un Chinois, et les compatriotes de ce dernier ne sont pas admis comme témoins. Que des hommes rudes, naturellement portés aux excès, stimulés par la jalousie du métier et jouissant d'une entière impunité, se croient tout permis vis-à-vis de leurs faibles, quoique redoutables rivaux, rien de plus simple. Mais comment qualifier la conduite des membres de la législature, des juges, des jurés, d'hommes instruits, bien élevés, qui, parfaitement édifiés sur l'importance des services que rendent les Chinois et dont ils sont les premiers à profiter, ne rougissent pas de se mettre au service des mauvaises passions de la multitude? Plus d'une fois Fang-Tang (un des notables Chinois de San- Prancisco) m'a parlé de la triste position des siens, mais toujours en s'exprimant avec une sobriété et une réserve dignes d'un diplomate de la vieille école : « Ils ne nous considèrent pas, » disait-il, comme des hommes. Ce n'est pas bien. Ils vou- » draient nous exterminer, comme si nous étions de la ver- » mine. Mais, se hâtait-il d'ajouter, il y a aussi des Américains » qui sont bons, qui parlent bien. Seulement, ils n'osent pas » agir comme ils parlent. » Baron de Hubner,
Promenade autour du monde,
(T. !•', Paris, 1873, 2« édit.. Hachette.) La plupart des Américains éprouvent pour les Chinois une aversion marquée; les patrons et les riches usent de leurs services à bon compte tout en les méprisant; les ouvriers les haïssent comme des rivaux dangereux. y\. Dixon a heureusement traduit ces ressentiments dans les deux scènes qui suivent ;
lie Cliinois Jug^é par son maître américain*
« Quand on considère un Mongol aux allures craintives, au regard placide, on se sent ému de pitié, en dépit des malédictions qu'on entend accumuler sur lui et sur toute sa race. Voyez-le servir à table : son teint clair, sa taille
déliéfij sa sOencieuse prestesse offrent le contraste le plus absolu avec la face sombrOj les membres massifs, la pesante langueur du douiesdque nègre. A la cuisine, au chantier du cliemiu de fer, aux mines d*arj^enL, il est le môme : actifj empressé, humble, souriant, faisant tout ce qu'il peut pour contenter tout le monde.
)) Avec son air innocent, ce gaillard-là porte deux couî) teaux sous sa blouse, me dit à î'oreiUe mon hôie qui, tout II en abhorrant la race jaune, possède un excellent cuisinier Il chinois-
» — Mais il n'est pas trop déplaisant à voir.
» — Bah ï un païen aussi coquin que les autres, pire » peut-être, si Ton savait la vérité.
jî — Alors, vous l'ignorez?
ï) — La vérité ? Personne ne peut la savoir. Cet individu I) n'a pas de nom ; il vient an ne sait d'où. Puis-je deviner » combien de gens il a assassinés, combien de temps 0 a » passé en prison ? Si je le questionne, il mentira certaine- Il ment. Le coquin jure qu'O n'a Jamais tué personne, qu'il I) n*a jamais passé une heure en prison. Voyez comme il se î) glisse auprès de la chaise de cette dame. Sans aucun doute, » Il a deux couteaux sous sa chemise blanche.
» — Accordez-lui au moins le bénéfice de ce doute.
n — Non, monsieur, je ne lai accorderai rien que ses » gages. Tant d'ouvrage, tant d'argent ; tels sont les termes » de notre mutuel engagement. Ci'oyez-m'en, dans son pays^ i> ce gaillard-là était voleur, rebelle ou esclave» Ces Chinois n ne nous envoient pas la fleur du panier, probablement n parce qu'ils n*ont pas de mandarins de reste. »
(i En entendant de semblables conversations dans les clubs et aux Labiés d'hôte de San-Francisco, on est porté à supposer que les sentiments de crainte, d*aversiou et de suspicion dont Hop-Ki est Tobjet, sont suscités, non pas tant par son paganisme que par sa figure efféminée, ses allures passives et son travail peu coûteux.
(t Aimez-vous à avoir dans votre intérieur ces dômes* I) tiques chinois ? deraandé-je à mon hôte.
» — En principe, non ; en pratique, c'est différent, Onn^cn
tiS LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.
» peut rien faire et on ne peut s'en passer. Comme cuisiniers » et domestiques, ils rendent de bons services; mais on les » prend à contre-cœur, car on ignore qui ils sont et pourquoi » ils ont quitté Canton, quoiqu'on puisse affirmer à coup sûr » que dans leur pays ils ne valaient pas grand'chose. Pour » nous autres de la race blanche, ce sont des êtres aussi fan- » tastiques et aussi irresponsables que des enfants du brouil- » lard. Et cependant, pour bien dîner, il faut avoir un cuisi- » sinier chinois.
» — Pourquoi pas une Irlandaise ou une Bavaroise?
» — Non, non; ne me parlez pas ici d'Irlandaise ni de » Bavaroise I Voyez mon coquin de Ki. Vous remarquerez » qu'en lui parlant je l'appelle Ah-Ki, et non Hop-Ki. « Ah » » signifie monsieur, et le gaillard a sa pointe d'amour-propre. » Appeler un homme <( Ah », c'est une des trois miïle for- » mules de la civilité chinoise, et ces trois mille formules » commencent à être usitées à San-Francisco. J'appelle ce » vaurien Ah-Ki, ce qui me dispense d'augmenter ses gages : » je fais ainsi une économie de 25 francs par mois, résultant » de mon respect pour le livre des rites. D'un autre côté, » Hop-Ki me coûte moins cher qu'aucune Irlandaise ou Ba- » varoise, et il remplit convenablement son devoir. Deman- » dez à ma femme si Ki n'est pas la meilleure des couturières, » des femmes de chambre, des blanchisseuses qu'elle ait » jamais eue à tarabuster?
» — Comparé à l'Irlandaise et à la Bavaroise, votre gredin » de Ki semble être un domestique favori.
» — Oui, à peu près comme on peut faire un favori d'un » putois. H ne quitte jamais la maison et ne réclame pas les » sorties du dimanche. Quand il désire sortir, fl m'en demande » la permission, et ne dépasse pas d'une minute l'heure fixée » pour la rentrée... Pour rendre justice au païen, quoiqu'il » porte deux couteaux sous sa blouse, il est doué de quelques » qualités rares chez les blancs, et parfaitement inconnues » aux servantes irlandaises ou allemandes. Il ne boit pas, » et n'est ni boudeur, ni emporté. Il n'emploie aucune locu- » tion inconvenante, au moins de celles que votre femme ou n votre fille soit susceptible de comprendre. Sans doute,
ÉTàTS-UNIS DE L'AMÉRIQUE DU NORD. 219
» le coquie tempête peDdant son sommeil et blasphème dans ï) sa langue maternelle. Quelque rois je le surprends dans ces n accèSj mais le païen est si dissimulé, que, même dans ses n plus violents paroxysmes de rage, quelqu'un qui ne le conn naîtrait pas pourrait croire qu'il ne fait que chantonner, M comme pour endormir un enfant.
ï) — Est-il vrai que, comme les autres Asiatiques, les » meilleiu-s, parmi ces Mongols, soient menteurs et voleurs?
w — Parfaitement vrai, mais pas plus que les autres do- » mestiques, CerUinement Ri est moins violent que ilrlanî> daise et moins nerveux que TAUemande; et puis, il a ses »> moments de remords, sentiment que les deux autres n'é- » prouvent jamais. Quand il s*est trop mal conduit, 0 vient, lï pâle comme un Unge, me demander de lui administrer une w boime correction.
n — Et vous obtempérez à sa requête ?
» — Certainement, il aime le bâton, et moi aussi. Une » scMague, de temps à autre, nous fait du bien à tous deux. »
lie Clilnolii Jugé par l*ouirrler tilanc.
« L*exode des Mongols en Amérique a inauguré Tère de la lutte ouvTière entre les mangeurs de bœuf et les mangeurs de riz. Se nourrissant exclusivement de riz, se contentant, pour tout luxe, d'une bouffée d'opium et d*uoe pincée de thé, le Chinois John travaille à beaucoup meilleur compte qu'un mangeur de bœuf, aiiqiiel il faut un dîner solide, et qui ne saurait digérer sans fumer sa pipe, ingurgiter son pot de bière et arroser le tout d'une lampée de whisky. Là ou celui-ci mourra de faim, l'autre trouvera le moyen de vivre et même de faire des économies.
« Dites-moi, Pat% vous querellez-vous quelquefois avec w ces Chinois ? deniandé-je à mon garçon de chambre du » Grand- Hôtel,
» — Mon capitaine, répond Pat, voudriez-vous que je me » compromisse avec une sordide créature à queue de cochon?
» — Mais il avilit les prix du travail sur les docks et les » chantiers?
» — Malédiction sur lui, la bête puante ! Avant qu'il eût » montré son sale visage dans la rue du Marché, un brave » garçon pouvait hardiment gagner ses trente francs par » jour. C'est à peine maintenant s'il en obtient dix. Vingt » francs par jour de perte I Et à cause des queues de cochon I » n y a des patrons qui ne valent pas mieux que ces putois ; » ils refusent d'accorder à un blanc plus du double de ce » qu'ils accordent à une brute jaune. Sainte Vierge! Comme » si un chrétien pouvait vivre avec deux mesures de riz, » parce qu'un païen peut mourir de faim avec une!
» — C'est aux Chinois que vous attribuez cette diminution » de salaire ?
» — Je n'en puis accuser d'autres, capitaine. Avant l'arri- » vée de ces brutes, ma vieille femme avait assez d'ouvrage, » comme repasseuse et blanchisseuse, pour acheter de temps » en temps une goutte de liqueur ; aujourd'hui, ces gredins » volent tout le monde, les femmes aussi bien que les » hommes. Si je ne craignais pas de me salir les mains, je » les jetterais volontiers la tête la première dans la rade, du » haut de la pointe de Hunter.
D — n faut que tout le monde vive. Cette maxime n'est » donc pas la vôtre. Pat ?
» — Vivre! Mais, capitaine, ce n'est qu'un païen chinois, » un véritable païen ! Que vient-il faire ici ? La Chine n'est- » elle pas assez grande pour lui ?
» — Allons, Pat, n'êtes-vous pas venu vous-même du » comté de Cork * ?
» — C'est vrai, capitaine. Mais ce pays-ci est à nous ; nous » l'avons conquis sur les Indiens et les Mexicains. Que les )) Chinois essayent de nous l'enlever! Par saint Patrick! » Vienne le jour de la bataille I Oh ! abominable païen chi- » nois I »
» John ne recule devant aucune espèce de travail. Il fait la cuisine et creuse une carrière, balance une chaise à bascule