‹ L'AmériqueChapitre 52 sur 113 · V. Meignan, Aux Antilles · texte numérisé non relu

V. Meignan, Aux Antilles

(Paris, 1878, in-l8, Pion.) i. L'usage du tabac et du cigare paraît très répandu dans le monde féminio

AIIERJQUK CtlNTRALS.

l4es fonrleafl

de iaHacos (maDufactures de tdbacs)

*« Dès qu'îirrivent dans les fabriques les manojas (petits allots de feuilles sèches) j on les plac6 dans une pièce obscure et fraîche du rez-de-chaussée. Là ou les dasse suivani leur qualité et ieur valeur, qui varie de 20 à 400 piastres par 100 kilogramnies* Quand ou a choisi les manojas qui vont servir à fabriquer des cigares, on en déplie les feuiEes une à une et on les plonge dans un tonneau contenant une solution de salpf'tre. Lorsqu'elles y ont séjourné le temps nécessaire poui- être sufllsanmient hu* mectées et adoucies, on jette l'eau et on les range au bord du tonneau afîn de les faire égoutler et sécher. Ceci fait, on les développe avec soin pour ne pas les déchirer, et Ton en I coupe les queues; c'est ce qu'on appelle disbaitllar. Ces ' queues, avec le rebut d'autre tabac, servent à remplir les cigares communs; ce rebut est connu sous le nom de inpa* Les cigares se fabriquent avec une petite quantité de tnpa

da tonteft les partiefl de l'Amérique. Nous ea cilerotiB quelques preiiTOd t 4 U

• D^y a pas de ParagaayeaDe qui ne rumâ, cumine mucun grogDftrd dà cbea

• ODUs 130 pdui Tiàit Je faire. C'est nm anjul d'élonnefnent do Toir les femmes et » même les eu fa ois do cinq ou nix «ne pousser lears bouffie 09 bl&DChes, el at-

■ telèft à des fîig;AreB loDgi lia ving;t ceDUmètres, qu'ils uteiguent da tempa à

■ autre pour le» fallumer peu de temps après. 11 n'y a que les enfanU à la ma-

• melle qui &''al>BlieQQetit de tahac, et encorda je me aouTiona d'avoir ru une

■ femme guaranie, aon petit enfant à chevoLl sut la hancho^ essayer d'apaiaer s les cri* du petit ôlre en lui mettant entre le* lèvre*, non p&s le ?t'iû matûrn^l,

• maïs l'extrémité à demi mAcboonéfi de sou ignoble cigare. • (L. Fonaucs, Zri» Paraguay.)

< Lea femmua dariétnlea abusent du tabac, et ont la curiouae manie ûù fumer

■ en tenant dant la bouche k bout allumé du cigare. Coa damea prétendent

■ qu'il il'eBt nue cette façon de trouver du gtsilt an tabac L'approntii^sage 1 commence da banne heure ; j^ai tq dei bambiaa jeter la cîgarettf) pour

• prendre le soin de leara mères. ■ (A. Reclus, ExpU/r, aux inthmes de Pa» nama et de Darien. ]

Le cëlèbrû hyi^iéniate italien Paolo Mantegazza, dans aon Voyag«î an Paragiiay> rapporte que les Paraguayens aimeal à pratîqtier uae boepitaliiâ ausal

SÀoereuae dans te» întentionfi aulngéaue dana ses dehors. Quaud tm entra ans nue de leurs cases, auaait&t la si^oarila d'^accriiurïrf d'allumer un cigare el de Tcrai ToQ'rir avec uqq tasse d» maté fumant. Taut le moad{) fume, à pari lei tout petits enfanta, et les femmes ne ae dj^atinp-uetit à cet égard des bomniea que par leur prédJ action pour lee tabacs les plus forts. {Rio de la Piala a Te' nerife; viagyi e studti. Milanù^ l!i77.)

AifÈniODfi.

314 LECTLjKr.S ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.

et une enveloppe de bonne feuille de laliac appelée vapa. n Le totredor est le véritable artiste en cigares. Assis k une table basse et léj^èrement inclinée vers lui, il étend soigneusement la capa^ et, h Taide d'un cooteau acéré, il en tranche les différentes parties. C'est là une délicate opération, qui demande de l'adresse, du savoir et de Texpérience, car il est certaines règles qu'il faut observer pour bien partager la feiûlle selon ses qualités différentes. Ainsi les bords en sont considérés comme les meilleures parties, ce qui avoisine ces bords, de deuxit^me qualité, et ce qui se

trouve près de la queue, de troisième. Prenant ensuite une certain^e quantité de tripaj le torcedor la place à Faxtréniité d'un de ces fragments de capa et le iorccy c'està-dire le roide en spirale et en tord le bout. Tout ceci est tait avec une dex térité admirable. Aussi les bons ouvriers de ce genre sonl-ils fort appréciés et fort bien rétribués. Les tabaquerias ou fabrims de tabacos ont u[ie grande impoi'tance à La Havane.

Les ouvriers sont en général des nègres qui se montrent très adroits et très iutelligtints, pleins de gaieté et parfois spirituels. Ils aiment la musique et sont nmsiciens à leur manière; tout en torcendo le tabac, ils sifflent en chœur les airs qu'ils ont pu retenir dans les promenades et à l'issue du théâtre... Parmi eux, il y a des hommes libres

Tab&c.

AMÉRIQUE CEKTRALli. 315

et dcF esclaves... Ils sont mêlés à des Cbinoîs qui ont aliéné leur liberté pour un temps limité d'après une convon* Lion faite en règle, n H. PntON,

L'fie de Cuba.

(Paris, 1876, iD-!S, Pion.)

ilaiitlEiff0 de cuba.

« Santiago de Cuba est la plus ancienne ville du pays et métropole des anciennes Antilles espagnoles ; elle reste la capitale d'un petit monde à part j h 800 miJles de la Havane, séparée du nord dellle par de vastes solitudes..,

)» Santia^k'o, qyi compte plus de 20000 âmes, n'a pourtant pas Tair d'une grande viUe ; elle est toute en montées et en descentes, et les pluies de Tété doivent former de furieux torrents dans les rues. Le quai^tier voisin dii port est occupé par les magasins et les maisons de commerce : ce sont d'assez grands édifices à deux étageSj entom-és de vastes galeries en bois peintes de couleurs vives, la plupart dans un triste état, de délabrement et de saleté. Plus haut, sur la colline, dans les rues aristocratiques, les maisons ont de grandes portes cochères et des balcons de fer. La plupart des habitations sont bâties en biais sur k pente et s'échelonnent le long des mes comme les marches d'un escalier ; chacune est ornée sur le devant d'une terrasse en maçonnerie tpii sert à la fois de balcon, de vestihule et de corridor. Ces terrasses sont pavées en brique rouge ou en faïence de couleur et aîiritées par de grands auvents portés sur des piliers de bois. Des rideaux ou des tentes de cotonnades rayées pendent souvent entre les colonnes. Vers le milieu de la ville, une cathédrale assez belle s'élève au bout de la place d^Ârmes sur de grandes terrasses où l'on monte par des escaliers de pierre; mais c'est le grand marché qui est le plus curieux édifice et la plus agréable promenade de la viile. 11 est situé sur une large et haute terrasse, semblable à un gros hastion carré ; d'un côté, il se relie de plain-pied à la colline, et on l'aborde de Tautre par de grands escaliers de pierre d'une construction monumentale, La ruelle qui

passe derrière le marché présente tous les matins le spectacle le plus animé : des cliarrelles attelées de bœufs ou de mules, des troupes d'ânes grolesquement bâtés^ des cavaliers en grands chapeaux de paille sur de petits chevaux nerveux se frayent à graud' peine un passage au milieu d une population remuante de nègres et de gens de couleur.

^J>es portefaix vigoureux vont et \iennent avec des tonneaux, les paniers, des outres de peau de chèvre, des cages pleines de poulets. Les négresses^ drapées de cotonnades légères et de mouchoirs éclatants, se pressent et se croisent en tumulte, balançant sur leur tète le panier de fruits ou de légumes qu elles soulieniient quelquefois de leur bras arrondi comme l'anse d'une amphore. Les unes courent dans la foule sous leurs fardeaux eu équilibre avec une souplesse de chat sauvage ; les autres s en vont à petits pas, les nifiins sur la hanche, se dandinant avec une nonchfilance tout à fait gra-

^cieuse. Dans la cour môme du mai^clié et tout le long du rge auvent qui l'caLoure, des fruits, des fleurs, des herbes,

"^des poleries, des cotonnades brillantes, des foulards de soie rouge et jaune, des poissons, des coquillages, des tonneaux de salaisons et bien d'autres choses sont él^ées par terre autour des mai'cliaiids accrnupis. Il y a des piles d*oranges, dVmanas, de melons, de noix de coco, de choux panachés, de jambons, de fromages dorés, des tas d'oignons et de bananes, de inaiigos et dignames, de citrons et de pommes de terre répandus pele-méle h côté d*énormes bottes de fleurs. L'esplanade est si encombrée qu'on marche presque sur les étalages et qu'on risque à chaque pas de tomber sur une vieille négresse ou d'écraser un panier d'œufs* Les acheteurs s'agitent et bom'donoent incessamment comma un essaim de mouches noires : on marchande, on gesticule, on dispute, on rit, on gazouille dans le patois si harmonieux des colonies. Les formes de langage dont se servent les nègres sont égaleiueiU simples et enfantines dans tous les idiomes que leur ont appris leurs maîtres. Quelle difTérence pourtant enti^e le grasseyement léger de celte langue mélodieuse toute pleine de voyelles et le nasillement insupporable des nègres de langue anglaise I L'espagnol môme^ avec

LECTURBS ET ANALYSES DB GÉOGIIAPHIIÎ.

son accentualion puissante et ses magiiinques terminaisons sonores, n'a pas dans la bouche des nfeg^res le même charme que le français créole. On croit sortir d'une basse-cour pleine de canards et d'oies nasillardes pour entrer dans une volière peuplée d'oiseaux chanteurs,

» Deux heures plus lard, les galeries du grand marché sont redevenues désertes ; h peine quelque nègre paresseux y flâne en fumant son cigare ou dort dans un coin la tête appuyée sur son coude. C'est le moment de venir nous y promener à l'abri du soleil en regardant à nos pieds le superbe panorama du golfe. Les toitures rouges des bas quartiers de la ville se pressent au-dessous de nous dans un désordre anguleux et pittoresque ; les pignons pointus se mf'lent aux terrasses, les baraques de bois vermoulues s'adossent aux solides constructions de pierre; des arbres toufl'us, des plantes grimpantes, des cocotiers même y mêlent leur verdure. Plus bas, quinze ou vingt navires dorment tranquillement sur l'eau bleue. En face, quelques sommets pointus semblent boucher l'invisible passage qui conduit à la grande mer; à droite, la baie s'arrondit autour d'un feston de coUines verdoyantes oh les têtes lointaines des palmiers se pressent comme un peuple innombrable. Enfin, au-dessus de cette riante lisière, s'allonge une chaîne de montagnes arides, aux flancs nus et brûlés, sillonnés de ravines profondes qui serpentent en mille replis comme sur le cône d'un volcan. Ce sont en efîet des montagnes d'origine volcanique; leur configuration seule l'atteste. Des bigarrures noires, jaunes, violacées et rougeâtres se montrent dans les âpres déchirures et les entonnoirs efiondréa des anciens cratères. Ces formes rude s j ces couleurs sombres, rendues encore plus brutales par la violence du soleil, tranchent puissamment sur le bleu du ciel et donnent à tout ce briUant paysage un relief énergique et sévère. »

Ernest DuveaciER dr Hauranne, Cuba et les AntiUes^

{Revuû des Beux-MandeSi 1^ octobre ISâd.)

âHÉBIOUB CKNTRAtK.

Fart-A«-Prl»cei le« liaîiiei

aïo

« Fîçarez-vous deux nmgées de maisons, laissant entre elles un inl-ervaUe de 20 mètres ; dans cet intervalle, des amas d'immondices, des cercles de tonneaux qui se redressent Tiolenmient sous vos pieds et vous meurtrissent les jambes, des écorces glissantes de mangos ou d'oranges, une poussière qui monte en gros nuages; au milieu de toutcela^ des chiens et des poules, des petits cochons et des petits nègres. Jamais les immondices ne sont enlevées, leur longue accumulation a insensiblement élevé une chaussée factice, et c'est dans une ravine profonde de plusieurs pieds, que coule de chaque côté le ruisseau où tombent les eaux sales de la ville. Ce ruisseau est souvent arrêté dans sa m;irche par un monceau de détritus ; il se r«^pand alor§ eu petites mares t^ii deviennent des lacs dans la saison des orages ; bondir par dessus ces lacs constitue une gymnastique féconde en aaûdents. Les pluies, se précipitant de la ville haute, entraînent avec elles tant de fumier que parfois 0 ne reste plus le long du quai assez d*eau pour les vapeurs côtiers. Sur les fossés et les ruisseaux on a jeté, en ^çuise de pont, des planchés bientôt vermoulues ; n'y posez le pied qu'avec déflance; ces planches forment autant de trappes traîtresses ; elles font bascule ou se brisent. A vrai dire, les chutes présentent ici moins de danger que partout ailleurs, étant toujours amorties par un las d'ordures.

n Vue d'Hfiïti est richeaient dotée par la nature; mieux te Cuba et la Jamaïque, elle mérite d'être appelée la reine ;des Antilles ; le sol est d'une fertilité inouïe : à quelques mètres à peine du rivage, les couches végétales, épaisses de 3 ou 4 mètres, portent des herbes et des forêts puissantes. Quelle délicieuse excursion nous avons faite à Rinkoiï" et au port Jacques! La montée commence au sortir de la ville, car les collines jaillissent pour ainsi dire de la mer; derrière nous se déroule le magnifique panorama de la baie; une mer d'azur, et, paisiblement assis sur ce tapis bleu, Goiiave et ^L les verts îlots de mangliers ; à gauche, les plaines et les

, élai

Bque ■des ^mèl

320 LSCTUaSS ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE.

deux grands lacs d'eau douce et d'eau salée. Parfois nous côtoyons des ravines profondes, des précipices escarpés; tout au fond, le feuillage velouté des bananiers forme une sorte de ruisseau clair entre deux parois sombres. Les mamelons se dressent en pains de sucre couronnés de verdure et de cases pittoresques à distance. Dans un ruisseau, des négresses entièrement nues, sans le paraître, car une peau noire ressemble à un vêtement, se cachent en riant. Partout de gros lézards effrayés de notre passage se réfugient dans les arbres dont ils prennent immédiatement la livrée, verts sur la feuille, gris sur le tronc. Des frangipaniers aux fleurs parfumées bordent la route; puis apparaissent les caféiers géants; ces caféiers vieux de cent ans, vénérables arbres, donnent encore des fruits; des figuiers maudits^ lançant autour d'eux leurs bras de pieuvre, étouffent les arbres assez imprudents pour croître à leur portée; enfin les pins succèdent aux vignes et aux orangers sauvages. Nos vaillants petits chevaux, se cramponnant aux roches avec leurs sabots non ferrés, nous portent jusqu'à une misérable cabane en bambous, dans laquelle on nous donne l'hospitalité. Notre premier soin est de faire allumer du feu : tout à l'heure nous étouffions dans la plaine ; maintenant, dans nos vêtements de toile collées sur nous par une ondée*, nous grelottons ; le changement de climat est radical; tandis que la plaine appartient à la flore des tropiques, nous avons retrouvé ici tous nos fruits et nos légumes de France; pommiers et pêchers sont en fleurs, et l'on nous fait passer en revue des choux magnifiques et de superbes salades * .

)) Que de ressources inexploitées dans cette île privilégiée ! que de richesses dans ce pays où tout le monde est pauvre I Mais le noir exècre le travail Nous n'avions pu nous

1. M. Francesco Pastrana signale à Puerto-Rico une égale opulence du règne ▼égétal. Le nombre d'arbres, arbuste» et plantes est extrêmement varié. On y trouve plusieurs espèces de palmiers, toutes utiles. La plus belle est le palmier royal, dont le chou est un excellent aliment pour l'homme, dont les palmes servent à couvrir les cabanes, le bois à faire des conduits d'irrigation, les feuilles à tresser des chapeaux et des nattes, et la pulpe à engraisser les porcs et la volaille. Le fruit du bananier rend encore de plus grands services pour l'alimentation des habitants des tropiques. (V. Bulletin de la Société de géographie, avril-septembre 1861.)

AMÉRIQUE CKNTRALR. 32i

défendre tout d'abord d'une vive sympathie pour ces pauvres noirs; ces fils d'esclaves, s'administrant eux-mêmes après avoir conquis lem* liberté, inspirent un certain intérêt; mais leur mollesse et leur inertie deviennent insupportables à la longue '. Fort heureusement pour eux, grâce à l'extraordinaire fertilité du sol, l'extrême pauvreté ici n'est jamais l'extrême misère; l'oisiveté ne tue pas. C'est principalement à l'époque des mangos qu'on note cet amour universel du désœuvrement : le marché de la ville est désert; les gens de la campagne sont restes chez eux ; à quoi bon marcher quelques lieues pour gagner quelques sous? n'ont-ils pas des mangos pour se nourrir? Couchés à l'ombre épaisse et fraîche des manguiers, les noirs passent ainsi la journée entière, et la journée du lendemain, et des semaines et des mois. D serait temps en vérité de renoncer au dicton : Travailler comme un nègre * . »

L. et G. Verbrugghe, Promenades et chasses dans P Amérique du Nord,

(Paris, 1879, in-lS, C. Lévy.)

En 1789, la colonie de Saint-Domingue exporlait ou importait pour 716 millions de livres tournois : les produits exportés (sucre, sirop, tafia, café, coton, cuirs, indigo) s'élevaient à 226 millions de livres. Après les lattes sanglantes entre blancs et noirs, la colonie, en 27 mois (4794-1796), n'exporta que 9 172 000 livres. L'île émancipée s'est peu à peu relevée; elle a transformé ses cultures, abandonné la culture et la fabrication da sucre, augmenté les plantations de café, cacao, et l'exploitation des essences forestières, campèche, acajou, gaïac, etc.). £d 1893, la république d'Haïti a exporté 391 600 liv. sterling. Dans une instructive conférence faite à la Société des Etudes maritimes et coloniales^ M. Firmin, ancien ministre des affaires étrangères et des finances d'Haïti, a plaidé avec l'éloquence du cœur et des chiffres la cause de sa patrie. Il a démontré que parmi les

1 Partout où les nègres ont été émancipés, on signale cette mollesse et cette aversion pour le travail. Dans les Etats-Unis du sud, les nègres ne travaillent pas ou travaillent peu. Ils font de la politique, livrés à la merci des carpet-baggers et des scalawags, politiciens va-nu-pieds et porte-balles qu'on leur envoie du nord pour recruter des voix. Cette situation est certainement déplorable ; faut-il s'en étonner ? Comment les nègres pourraient-ils aimer le travail, dont le bâton et le carcan ont jusque-là, pour eux, accru les rigueurs? L'émancipation de la race nègre a été un immense bienfait ; mais il reste aux blancs une antre tâche à accomplir : c'est de faire l'éducation des noirs, c'est de leur apprendre à user de la liberté, et après leur avoir infligé le travail forcé comme une torture durant tant de siècles, de leur faire aimer comme nu biea letraTail affranchi.

pays qui commercaieat avec la France, Haïti occupait )e dix-septième rang, avant la Suède, la Grèce, le Danemark, le Portugal, le Chili, le Mexique, le Japon, TAustralie, TEgypte, la Martinique, la Guadeloupe, etc. — En 1890, le trésor français a perçu 28 millions sur les importations haïtiennes. Il est seulement regrettable gue, faute de capitaux, de voies de communication agricoles, la république soit ralentie dans son développement économique. <« Elle ne cesse pjas de progresser. Toutes » les cultures ou exploitations qui n'exigent pas l'emploi de gros capi- » taux y sont abordées avec un courage admirable, si Ton veut réfléchir » à l'insufQsance de Toutillage économique du pays. » (Bulletin de la Société des Etudes maritimes et coloniales j n» U7, 1892.)

La passion des grades, des titres, des distinctions honorifiques de toutes sortes atteint, chez les Haïtiens, la dernière limite du ridicule. « Dans l'armée, le nombre des comman- » dants est incalculable : notre cuisinier n*est rien moins qu'un » officier supérieur. C'est à Haïti que le mot des enfants est » vrai : « Je veux m'engager dans les colonels ! » Tout le » monde ici naît général... Le goût le plus bizarre les dirige » dans le choix des noms dont ils s'affublent ; si les titres de » noblesse conférés par Soulouque aux grands de sa cour ont » presque disparu, s'il n'y a plus de duc de la Limonade, ni de » comte de Trou-bonbon, il reste des Pompée, des Scœvola, » des Corneille, des Montmorency, des Morny ; nous avons » eu la surprise d'être présentés à un certain Jésus-Christ. »

L. et G. Verbrugghe * , Promenades et chasses dans V Amérique du Nord.

MM. Verbrugghe omt assisté à une revue militaire passée par le Président d'Haïti : « L'uniforme est rudime n taire ; les vestes, » gros-bleu, dégarnies de boutons, bayent démesurément, » et leurs hiatus laissent voir des poitrines larges et ruisse- » lantes , le ventre fait un bourrelet bronzé entre la veste et » la culotte qui s'effrange par le bas et s'arrête au-dessus de » la cheville. Les fusils sont couleur de rouille depuis le point » de mire jusqu'à la gâchette ; les cartouchières sont rem- » placées par des caisses de toute nature : boîtes à cigares et )» boîtes à sardines. Quant aux généraux qui composaient l'état-

i. MM. Louis et Qeorge Verbrugghe sont fila d'un consul général de Belgique à la Havane. Voyageurs et chasseurs intrépides, ils ont parcouru en tous sens les Amériques. « Heureux hommes que ces deux frères, écrit M. A Reclus; ils Toient d'un regard et dessinent d'un trait I ■ M. Louis Verbrugghe a été compagnon de MM. Wyse et Reclus dans l'isthme américain ; il est devenu chef du contentieux de la compagnie du canal de Panama. Son frère est mort en mai 1881 dans une de ses fermes, en Colombie.

AMÉRÎÛtIE CENTRALE.

i major particulierdu Président, ils étaient resplendissants dans

-p leurs habits à la française, écarlates, bleus ou verts; plus

» écarlates, plus bleus et plus verts sous nn soleil étince-

» laat. Le peuple admirait sans réserve leurs co lottes de

» Casimir blanc et leurs bottes vernies, leurs sabres-empire

» tout dorés, leurs tricornes galonnés, leurs panaches on-

w doyants^* i>

SaiitC-TboiiiaB '

K Je savais, sur la foi des géographes, que Saint-Thomas n'était qu'un écueil aride dont le Danemark avait fait

i. « Le muins qu'on puig^^o être à Haïtl^ c'est d'être Uû monsieur , jnftiâ aussi tout le monde eat moDSJeiir. Il faul dire î M» le purlefaîsc,, M^ le pi^ik-pouket^ M. le bandits Aâa du prouver immâdialement À qu&ï point lea habitanta aecett« républiquei ont la manie dea haooeura, j'&pprt'Ddraj du lecteur que pour tSQOO hommes de Iron^hg environ quQ possède Hnïti^ au moins sur le papier, il y A presqtte IIOOO géBéraax, taot dedirieioD qne du brigade. • (V. MeiGMÀiif

M. Duvergifir de Hauranoe a obaenré k la. Mig^rtînique la même vanité Daîve.

■ Lo8 nègres eotit d'^ordio&îre d\ioe poliLesMe extrême. Je remarquai avec éton-

■ B&ment que le» enfants se doonaieol entre eux du 'Monsieur* et du ■ Maâes moiMJfto B tout comme les grandes pârsannes. Dnns toutes les colonies Tran-

• çaises, les noirs sont les pins cérémonieux des Imnimes^ et ils ao s'ad résident la > parolu qu'^avec de grandes saluiatîonft. On raconto à ce sujet nn^ anecdote plai- I sanle. Quand le président d'Ha^tt, le génèml Geffrard, renversa le fameux ernt perenr Suulouquf), un tambour devait donner le signal de l'insurraclkon. Le

• moment venu, GeOrard lui cria : « Boulez, tambour, i Mais te nègre ûbstiné t lui répandit : ■ Moi p&9 rouler* si voua pas dire : tiaulez^ Monsieur tambour I •

{Cuba et tes An tilles A 2. Saint-Tbonpas Fait partie d'un petit arcbipel dont les principales lies sont Sainle-Croix, Saint- Jean et Saint-Thomas. La France le poaaéda ju»qy'ea 1733 et la vendit au Uaoemark pour *âû DUO livres sterling (6 ôUQ 000 francs,]. Lea Anglais s'en emparèrent en ISÛl^ et le resiitucretit aux Danois en tSt4> Le aiègedu gouvernement est a Cbristianstudli dans l'Ile Sainte-Croix. Ji^dis, avant la navigation à vapeur, tous les b^timenCu qui se rendaient d'Europe aux Anlillea louchaient à Saint-Thomoa^ tie ai tuée au centra de l'arcbipel, port franc, où les corsaires vendaient leurs crises à bon marcbé. De là,, la pro-tpèritè de la ville, qui devint an des enlrep6u tes plus oonaidérablaa de l'Amérique. La population de couîcur, grAce à ces transactions aetivcs^ y devint de bonne beure intelligente, laborieuse, propre au commerce^ Saint-Tliomaji fut U premiÀre aflfrancbie. Lea ancieua esclaves y continuèrent le commerce des blancs et s'en* ricbireni en vendsnt pour leur propre compte et à gros béoéÛcea du sucre, da îijE, dea fruits, des bœufs, du bois: aujourd'hui ils étalent un vèrtlablÉ; luxe, à rinstar de Paria. « Les femmes^ dit M. Meignao, ne craignent pjis d'ado^iter

■ les coupes de robea usiti'îea l'année précédente dans le bigh-life parisien» I Elle» choisisâcnt de préFéronce des étofiTes vert clair, jaune serin ou rouge » écariate, auxquelles elles ajoutent des agrémenta de difTé rentes nuances, tou- M jonra voyantes et peu appropriées les unes aux autres* Elles cacbont liuri a cheveux erépus sous des perruquea du blond le plus ardent, dont lat! boucles

• viennent ûotter sur leurs d[i'aulea décolli^tâeS|^ luisanies et de la teinte da

■ jais. Elles portent des bas do soie couleur de peau européenne, *jour| eti qui

■ produit sur leurs jambes un singulier arlequinage. Elles se coiOent d^^s plus » axcentriquea chapenux, omda de plume de pie ou de p4on menaçant le ciel, s et ai^ttacbéa par des rubans écossais qui pendent par derrière jusqu'à lemn

une station commerciale importante par une simple déclaration de franchise de droits. Cette île était même restée dans mes souvenirs d'économiste comme un exemple péremptoire de ce que peut la liberté pour créer la richesse naturellement là où elle ne saurait exister : mais j'étais loin de m'attendre à un tableau riant sur une plage que je supposais ingrate et désolée. Quelle ne fut pas ma surprise d'embrasser une enceinte circulaire d'un vert de mousse, au fond de laquelle se dressait une véritable cité orientale, distribuée et coloriée comme im décor I L'entrée de la baie regarde le sud, ce qui nous avait forcés de faire le demitour de l'île pour y arriver, et la ville est adossée au nord contre la montagne principale, du haut de laquelle on découvre l'Atlantique et la route que nous venions de parcourir. Qu'on imagine trois amphithéâtres de maisons étagées sur trois mamelons d'égale hauteur, réunis par une ligne de toits rangés le long de la mer. Les maisons, blanches ou jaunes, sans cheminées, étaient presque toutes entourées de galeries et uniformément couvertes de tuiles rouges. Des panaches de cocotiers semés çà et là mêlaient leur vert de prairie à ces couleurs vivantes. Au bas de la colline de droite, où j'apercevais l'embarcadère, un petit fort surmonté du drapeau danois, — une croix blanche sur un fond rouge, — s'avançait dans la mer comme ime sentinelle, muni d'une batterie de canons à fleur d'eau. Ce fort contenait une garnison de cent cinquante soldats commandés par un capitaine, force plus que suffisante pour garder une possession

a pieds. Qu'on se figure, au milieu de tous ces colifichets, le visage de la né- B gresse la plus accusée couvert d'une grosse couche de poudre de riz fixée à B l'aide d'un corps gras ; qu'on se figure encore ce visage devenu ainsi blanc, B surmontant des épaules du noir le plus foncé, et l'on aura une faible idée B du luxe préféré des lionnes riches de la ville de Saint-Thomas... Ces dames, a ainsi agrémentées, vont se promener à la suite les unes des autres dans les

■ environs de la ville, tont comme au bois de Boulogne, et c'est plaisir de voir B avec quel dédaigneux sourire elles répondent à l'humble salut du jeune dandy

■ peut être un peu moins poudré qu'elles, mais qui fait ressortir la noirceur de » son visage par un chapeau à haute forme vert pomme ou bleu turquoise, une

■ cravate amarante et d énormes pendeloques en or. On dit souvent en Europe B que rien n'est choquant comme l'opulence sans goût. Cette phrase ne trouve » pas son application à Saint-Thomas. Quand le manque de goût est poussé » aussi loin, on ne peut pas se plaindre, tant on a ri. ■ (V. Meignan : Aux Antilles.)

AMÉRIQUB CKNTRALE. 325

que personne ne convoite, parce que tout le monde en profite. La demeure du gouverneur danois couronnait le mamelon du milieu et attirait l'attention par son blanc péristyle ionien, encadré dans un fouillis d'arbustes à fleurs éclatantes.

)) Jusque-là l'illusion scénique ne laissait rien à désirer ; mais, en y regardant de plus près, la stérilité de l'île se devinait bien vite sous le voile de verdure éphémère qui la recouvrait. Sauf les cocotiers, tous les autres arbres étaient disséminés et d'un aspect chétif. Pas la moindre trace de culture sur ces roches dénudées. Nous étions arrivés pourtant au plus beau moment de l'année. Deux mois plus tard, le soleil de juin devait tout dévorer, et peut-être ramener le fléau périodique de la fièvj*e jaune. Telle est cependant l'irrésistible puissance de la liberté, qu'il a suffi de faire de Saint -Thomas un port franc, favorisé d'ailleurs par sa position à l'entrée de la méditerranée américaine, pour qu'il s'élevât sur ce rocher une ville de treize mille âmes, visitée par les pavillons de toutes les nations, riche de tous les produits des deux mondes. Les Anglais y ont établi le centre de leurs correspondances de steamers, et rayonnent de là sur l'archipel entier. Les Américains y ont planté le drapeau étoile au bout d'un rail-way de cent mètres de long pratiqué de la mer à leurs docks pour le déchargement de leurs marchandises. Toutes les nations commerçantes y ont des consuls. On y parle toutes les langues, on y coudoie toutes les races, et cet îlot, qui ne produit rien, offre certainement plus de confort, d'élégance, de véritable civilisation que la plupart des capitales des républiques voisines de la Côte- Ferme...

» Les magasins, qui s'étendent sous d'immenses voûtes perpendiculaires à la mer, sont de véritables bazars fermés avec des portes de fer, et contenant des échantillons de tous les produits de l'industrie. Tout y arrive de l'Europe et surtout des États-Unis. On prend toute l'année à Saint-Thomas, dans un étabUssement privilégié, des glaces venues des grands lacs du nord de l'Union. Le commerce américain lui fournit des farines, des vêtements, des meubles, des

provisions de toute espèce. L'Angleterre, rAllemagne et la France lui expMeot des étolTeSj des vins, des objets de luxe et de confort. C'est à la fois un entrepôt réel et un centre de commissions pour les Antilles espagnoles et la Côte-Ferme, Cliaque packei apporte à ses négociants un certain nombre d'jichats et de ventes. Il en résulte en temps ordinaire un mouvement commercial très actif qui se traduit par la présence de navires de tous rangs, depuis le trois-mâts jusqu'au cotre, et de pavillons de toute provenance, depuis le liambourgeois jusqu'au sarde.

Ces lignes ont été écrites il y a environ vingt-cinq ans, à Tépoque où le système colonial fermait tous les ports des Antilles et de l'Amérique espagnole au commerce étranger : « Par malheur pour Saint-Thomas, le système colonial a dis- » paru; en même temps la vapeur a remplacé la voile, des » relations directes se sont établies entre l*Europe et les colo- » nies émancipées. Saint*Thomas a été peu à peu délaissé, » bien qu'ayant conservé un certain rôle d'entrepôt. La déca- » dence y est visible. Les gros magasins voûtés, défendus » par de solides portes de fer, qui défiaient les tremblements M de terre, sont à moitié vides, quand ils ne sont pas fermés. » De la galerie cintrée de l'Hôtel du commerce, qui fait sou- » venir des vieux palais de Venise transformés en hôtels, on 3 n'aperçoit plus que quelques goélettes américaines, et çà » et là un transatlantique. Avec la décadence du commerce » sont venus les déficits, et ils vont s aggravant d'année en » année. Aussi le gouvernement danois a-t-il essayé naguère » de vendre aux Etats-Unis pour une somme de o millions 1 de dollars cette Ile devenue onéreuse. Mais Taffaire n*a pas * eu de suite, le sénat américain ayant trouvé que c'était 1» payer trop cher un îïot rocheux dont les habitants seraient » revenus à 357 dollars par tête. » [Dictionnaire de Vivien de Saint-Martin^ t. V.) L'île renferme environ 14000 hab., divisés en 2000 blancs, en nègres et mulâtres. La plus grande partie de cette population, soit 12000 environ, est réunie à Charlotte-Amalia, Tu nique ville de fîle. — Le commerce de rimportation de Saint-Thomas, en 1889, s'est élevé à la somme de 5 630000 francs. Au premier rang des pavillons étrangers <|ui fréquentent le port, se place TAngleterre, puis ^'Allemagne, les Etats-Unis, la France. On y parle toutes les

àMÉBlQUË CENTRALE. 327

îani^nes : îes deux tiers des habitants mai pTOiestanlâ, le reste catholique. L'île, découverte par Colomb, fut colonisée par les Hollandais vers 1 657 ; une compagoie danoise l'occupa en 1 67 1 et la céda en i 685 à la Compagnie du Brandebourg. Le Danemark la reprit au dix-huitième siècle et en fit un port franc. Les Anglais en furent les maîtres de 1801 à 1815, et la reodirent à cette date aux possesseurs actuels.

» Quaod je descendis à terre pour la première fois, j'aborii au milieu d'ime trentaine de négre^es vêtues de robes claires, coiffées de madras et pieds nus pour la plupart, qui offraieut aux passants des figues-bananes, des pastèques, d'autres ffuils que je ne connaissais pas encore et des pAlisseries du pays. Ces négresses, sans être jolies, avaient toutes des yeux très doux, un grand air de bonté et des dents d'émail* Le balancement un peu théâtral de leur marche chot|iiait d'abord et finissait par plaire, surtout quand elles portaient leur calebasse, comme une amphore, sur leur main renversée à la hauteur de leur tête. La jetée len pilotis qui sert de débarcadère aboutissait à une allée de cocotiers, dont les palmes en berceaux formaient une Yoùta d'ombre et de fraîcheur. A droilej un massif de lauriersroses, de grenadiers et de jasmins d'Arabie en fleurs embaumait rentrée du jardin botaniqtie : c'est, je crois, la seule institution pubhque de Saint^Thomas, qui n*a ni bibliothèque, ni musée, ni théâtre; encore cette création éminemment tropicale n'estelle qu*à Tétat d'ébauche. Là commençait une longue rue de deux kilomètres, parallèle à la mer, où je m*engap^eai résolimient. C'est la rue commerçante et le boulevard de la cité, à laquelle aboutissent tous les magasins tubulaires dont J'ai parlé j et qui sert de trait d'unioa aux trois mamelons réguliers de la ville haute. Elle est presque droite, très propre, très fréquentée, bordée de trottoirs de dalles, et eÛo coupe à angle droit toutes les rues qui descendent de la montagne à la mer. Je rencontrai dans une de ces ruelles la lérales le marché aux légumes qu'appi^visionnent les îles voisines, notamment Sainte-Croix et Porto-Rico. J'y remarquai beaucoup de farineux énormes

de l'espèce des ignames, mêles avec des pommes de terre, des haricots secs, des bananes, de la morue et des cannes à sucre coupées en tronçons, le tout étendu par terre devant des négresses accroupies et souriantes. Un autre marché moins important occupait plus loin une petite place carrée bordée d'une double rangée de tamariniers. J'allais ainsi devant moi, par une chaleur très supportable, retrouvant la mer étiucelante au bout de chaque rue traversière de gauche, surprenant à droite, du côté de la montagne, tantôt de petits palais étages en gradins, tantôt la perspective fuyante d'une vallée ombreuse, et jouissant par-dessus tout, avec un bien-être inexprimable, de l'air déhcieux et fortifiant que je respirais à pleins poumons. )>

Félix Belly, La question de Visthme américain.

{Revue des Deux- Mondes, 15 juillet 1860.)

lia Martinlciue i le pays et les lialiltaiits.

« La nature est admirable dans ces îles comme dans la plupart des régions tropicales. Les premiers habitants des Antilles attribuaient le charme de leur archipel aux filles de la mer, qui secouaient au-dessus des ondes leur chevelure parfumée pour attirer les pêcheurs au milieu des écueils où elles cachaient leurs palais enchanteurs et perfides. Comme d'ordinaire, la légende n'était ici que l'instinctive et poétique interprétation des phénomènes de la nature. Dans ces parages, sous le souffle réguher des vents alizés, la mer déroule avec une majesté sereine ses larges et paisibles vagues, le jour transparentes à d'étonnantes profondeurs, la nuit semées d'étincelles et de traînées phosphorescentes. Les savanes et les forêts exhalent des senteurs que la brise emporte au loin sur l'Océan comme l'encens delà terre. Audessus de ces rivages, le ciel déploie l'éclat incomparable dfi son azur, et fait succéder, par intervalles égaux, aux incendies d'un soleil presque vertical, les splendides illuminations des étoiles. La végétation ne connaît point le repos; les arbres renouvellent sans fln leurs fleurs et leurs fruits,

AMEaigOE CKNTRALE. 3-29

et Iraduiseot ea tableaux réels ces réminiscences de paradis terresli'c, ces rêves de printemps éterael dont nous avons tant de peine, en notre Froide Europe, à nous faire une image. Le règne animal reHète ces mervci]les dans l'oiseaumonclie, le colibri, éblouissants d'or et de pourpre, de saphir et d'émeraude. Que de curiosités éveillées, que de surprises et d'émotions pour le navigateur et le voya^^eur arrivant de la zone teni perce [ Ce n'est pas qu'aux rayons de ces magnificences il n'y ait quelques ombres. La saison des pluies, bien qu'elle survienne au plus fort des chaleurs, se montre presque aussi désagréable que noire hiver : trop souvent de violents ras de marée bouleversent les rades ; les grains de mer tournent en terribles ouragans, et les tremblements de terre démolissent en un jour l'œu\Te des siècles. Toutefois Thoinme, par un heureux don de la Providence, oublie vite les maux passés, et ici comme ailleurs les ricîie^ses d'une terre féconde lui font supporter les inconvénients accidentels du climat.

Jî A juger de la Martinique par le bruit qui s'est fait autour de son nom. Ton ne soupçonnerait pas que cette île n'a guÈsre que l'étendue d'un simple arrondissement de France, 16 Ueues de long sur 7 de large et 45 de circonférence, 100000 hectares environ de superficie. Son rôle historique lui vient d'ailleurs de sa situation, îa plus avancée au vent de toutes les îles, sauf la Barbade, ce qui en fait l'une des premières escales pour les navigateurs arrivant de la pleine mer. Les profondes écliancrures de son pourtour, qui forment une multitude de rades, d anses et de havres, se prolongent aumihcu des terres comme des estuaires, et communiquent avec les rivières de l'intérieur; son principal port, Fortrde- France, est l'un des plus vastes et des plus sûrs de F Amérique ; enfin elle jouit d'une admirable ferliMté due au triple concours d'un sol riche, d'une humidité surabondante et d'un soleil ardent.

j* Le sol, formé d'éjections volcaniques, a toute la fécondité de ces sortes de terres, avantage qui se comphque, il est vrai, d'un grave péril, tant que les feux souterrains brûlent encore, comme les fumées de la Montagne-Pelée ne

330 LECTURES ET ANALYSES DE OfiOGRAPHIB.

le prouvent que trop. Le simple aspect de la contrée en raconte l'histoire géologique. Du nord au sud de 111e se dressent cinq ou six monts principaux, distribués en groupes rapprochés, mais indépendants, au lieu de ces chaînes prolongées qui accusent aiÙeurs des formations moins violentes. Les uns culminent en pitons aigus dont l'altitude dépasse 1 300 mètres ; d'autres s'étalent en crêtes étroites, parfois tranchantes, inclinées en talus roides et d'un accès difficile. A mi-hauteur de ces sommets détachés, et comme leur faisant cortège, une multitude de mornes, restes de volcans secondaires, s'abaissent en coteaux moins abrupts, les uns ombragés de forêts ou cultivés, les autres stérÙes et nus. Après les volcans qui ont créé ces pics, ces cônes, ces pyramides, sont venus les tremblements qui les ont disloqués, ont déchiré la croûte du sol, haché les flancs des montagnes en crevasses et en précipices : obstacles dont souffrent à la fois les communications et les cultures.

» Au-dessus d'un sol chaud et poreux, atteignant par étages successifs de grandes élévations, l'atmosphère a pu amasser ses vivifiantes fraîcheurs, grâce aux immenses nappes marines qui entourent l'archipel. Grossies de celles qui se dégagent des bouches vaseuses de l'Orénoque, ces vapeurs, poussées parles vents d'est sur les flancs et la cime des montagnes, s'y condensent en nuages et en brumes, s'y fondent bientôt en pluies dont la succession dure depuis juillet jusqu'en octobre. La quantité annuelle de pluie dépasse une moyenne de deux mètres. Après s'être dépensée en partie au profit d'une magnifique végétation forestière, cette eau bondit en cascades et forme des cours également précieux pour les campagnes et les villes, comme irrigation et force motrice. A vol d'oiseau, le système hydrographique de l'île, au lieu de ce réseau ramifié que dessinent les fleuves qui coulent à travers les assises stratifiées du globe terrestre, ne présente qu'ime profusion de veines liquides, isolées et indépendantes; elles courent précipitamment du haut des monts à la mer, quand la main de l'homme ne les a pas détournées vers quelque habitation, et entraînent sur le littoral une couche épaisse d'alluvions.

« S'il est un pays où il serait enivrant d'admirer la nature, de s'y enfoncer, de s'y perdre, de s'y abîmer, c'est bien k Martinique : il n'y faoL pas songer : promenades à pied autre part que sur les routes, et encore les routes ne sonl-eOes pas très sûres, courses dans les bois, repos sur l'herbe, flâneries debors, farmente de çà, de là, au hasard, tout cela est impossible ; le trigonocépbale fer-de-îance, reptile habitant les îles Martinique et Sainle-Lucie, et n'habitant que là dans le monde entier, veille, toujours prêt à s'élancer sur l'homme, et veille partout. Ou en rencontre souvent dans les environs immédiats des habitations, des vill-'iges; on eu a tué beaucoup dans les jardins de rhôpital miUtaire qui touche à Fort- de -France ; on en a tué jusque dans la maison du gouverneur, située au beau raEien de la ville.

w Ce serpent est, d*après M. Uufz, le plus venimeux des serpents connus. D peut atteindre la longueur de deux à trois mètres et la grosseur du poignet; il est d'autant plus dangereux qu'il ne se trahit par aucun signal. Le serpent à sonnettes avertit de sa présence par son cliquetis, le serpent corail peut Être signalé facilement à cause de sa couleur; d'ailleurs ces serpents sont relativemetU petits, ils s'élancent rarement et l'on peut avoir quelque chance de s'en préserver à laide de fortes chaussures. Le trigonocépbale, au contraire, sauf peut- être par son odeur, et encore faut-il en avoir une grande habitude, ne s'annonce par rien; i! est noiriUre, sa teinte est semblable à c^lle de la terre ; il voyoge peu, il se blottit le long des routes, dans

les champs de cannes à sucre, se contourne en spirale dans une position où il est dit lové^ et attend : sur le premier gibier qui passe, fût-ce un rat, un manîcou ou un homme, le serpent s'élance ; son effroyable tête peut atteindre à plus d'un mètre au-dessus du sol. La victime, une fois mordue, s'affaisse immédiatement sur elle-même et perd connaissance ; c'est au moins le cas le plus fréquent. De nouvelles morsures viennent hâter sa mort quand celle-ci n'a pas été amenée immédiatement par la première infiltration du venin... La présence du trigonocéphale à la Martinique exige, pour le coupage des cannes, un mode tout particulier. Les travailleurs se placent en rond en se dirigeant vers un centre unique. Quand le champ est réduit à un cercle de dix à douze mètres de diamètre, on cesse de travailler et l'on brûle. Les serpents effrayés se sauvent et sont exterminés * . » Victor Meignan " ,

Aux Antilles,

(Paris, 1878, in-18, Pion.)

Conditions liygiéniques de la classe oawrière à la fiuadeloape.

(( Les conditions de la vie ordinaire des gens de la classe aisée sont en général satisfaisantes. Grâce à un certain

1. Voici quelques renseignements qui complètent, et sur un point contredisent ceux du voyageur cité plus haut. «Cette terre serait un séjour délicieux, a n'était le trigonocéphale, un des plus venimeux serpents qu'il y ait au monde. > Il se glisse partout, dans les cultures, les champs de cannes à sucre, les a abords des maisons ; souvent il s'enhardit jusqu'à pénétrer dans les cases à la » poursuite des souris ou des rats. On en a trouvé dans les lits. La morsure de a ce reptile est presque toujours fatale; la science ne sait pas encore en neua traliser le venin ^ et quant aux vieilles négresses rebouteuses, prétendues a charmeuses, le résultat bien constaté de leurs incantations, de leurs mas- B sages, de leurs affreux bouillons d'herbes, c'est d'ajouter aux souffrances a d'un patient condamné à mourir. On ne cite point de cas authentique de » guérison. Ces terribles serpents ont parfois jusqu'à sept pieds de long. Us a n'attaquent point l'homme et fuient au moindre bruit; mais lorsque la malea chance veut qu'on mette le pied sur un trigonocéphale engourdi par un a copieux repas, il se redresse soudain et se venge par une mortelle blessure, a Le jour, ces reptiles dorment dans leur trou ; le soir, ils vont à la maraude, a et, comme ils aiment les terrains battus, les routes et les sentiers en sont a couverts. Ni promesses ni menaces ne décideraient un indigène à sortir entre a le coucher et le lever du soleil. Toute la nuit les serpents règneat en maîtres a sur l'ile. » (A. Reclus, Explorations à Panama et au Darien.)

2. On doit encore à M. V. Meigaan un très intéressant récit de voyage en Sibérie ctLaponie, intitulé de Paris à Pékin par terre, (Paris, Pion, in- 18, 1876.)

334 LKCTGRKS ET AKâLYSKS DE GÉOGRAPHIS.

bieD'êlre, Us ont seulement à latter contre les causes générales de maladies inhér^tf^ an climat et à la nature du soi* Quant aux Europtois, tous employés ou raîUtalres, Us vivent dans des eonditions relativement favorables * .

n La classe ouvrière, composée de travailleurs attachés à la terre, créoles, noirs ou métis, noirs provenant d'Afrique, Indiens, professe le plus profond mépris pour les règles les plus élémentaires de Thygiène. Cependant il y a une difféfence à établir entre les travailleurs libres et les immigrants engagés pour plusieurs années. Le propriétaire du sol lutte contre Tapathie ou Tignoranoe de ces derniers, choisit pour remplacement de leurs cases Tendroit le plus salubre; veiBe à la construction de ces cases. Leur nourriture est fixée par un règlement administratif, à Texécution duquel des agents spéciaux tiennent la main. Elle est conforme aux goûts et aux habitudes de ces travailleurs...

n .. . Les autres ouvriers, noirs ou métis, sont en général mal logés. Partout où le noir est libre de se construire une case, il l'établit le plus souvent dans un endi'oit écarté, près d'un cours d'eau, et au milieu d'arbres et 4e bananiers, qui entretiennent sur le sol une humidité constante. Cette case, construite en planches mal jointes ou avec des gaulettes, n'a pas d'autre plancher que le sol nu ; parfois un lit, mais le plus souvent des planches sur deux tréteaux ou une simple natte étendue sur la terre, voilà Tameubleraent de la cabane : le hamac, si commode et hygiénique, est peu employé par le noir,

» Les cases mesurent en moyenne quatre à cinq mètres de côté et sont divisées en deux pièces ; celles-ci, séparées l'une de l'autre par un cadre garni d'étoffe, n'ont comme ouvertures que la porte et une petite fenêtre que Ton ferme lierméllquement le soir. C'est là qaliabite p&le-môle une ^familïe, souvent nombreuse. L'atmosphère intérieure est viciée de plus par la famée de la cuisine; lair n'est renou-

i, U exi«te à la Gunduloupe deux maJadiea cndéniiques : les fièTrea pii]!]* défîiiue» et lc« an'^elion'i &b domina Je», dont la prîncjpals est la dy«»enterîe* tl hui Joindre à cet maladies rbépatiie et de fréqueatea épidémies de fièvr»

AMÉRIQUE CËNTRALB. 335

velé, pendant la nuit, qn'à travers les interstices des planches qni forment la muraille extérieure, ou les intervalles qui séparent celles-ci de la toiture. Le nègre a horreur de Tair pur et frais. Ce qu'il craint par-dessus tout, c'est le refroidissement ; et cependant il s'y trouve exposé sans cesse, autant par cette mauvaise disposition de son logis, qiie par la manière dont il s*haliille. Son vêtement, en effétj consiste en un pantalon de toile on de coton : la femme est vôtue d'une simple robe, souvent en mauvais état. Les plus soigneux ont une casaque de lainej qu*ils portent aussi l>ien pendant la chaleur du jour que sous la fraîcheur du soir. Le nègre va toujours pieds nus : il est superflu d'ajouter qu'il ne songe guère^ par les jours de pluie, à se garantir de Teau de ciel.

» Le nègre de la campagne se nourrit mal : souvent même sa noorriture est insuffisante et de médiocre qualité. Elle se compose de farine de manioc, de racines, de légumes et de morue. Dans la saison des fruits, il s'en nourrit presque exclusivement. Pour boisson, il n'a que l'eau et le tafia, dont il fait trop souvent abus. Il passe souvent une partie de la nuit en danses, fêtes ou excursions pour visiter des amis éloignés. 11 reprend son travail le lendemain, à rheure habituelle, sans qu'un repos suffisant ait réparé ses forces. Malgré ce geore de vie, la santé du noir est généralement bonne, lorsqu'il habite uae localité salubre ; mais on comprend que les maladies épidémiques aient grande prise sur cette race, »

D' H. Rey, médecin principal de la marine.

{Mevue maritime et cotoniaie^ 1S78, t. LVIU.}

3« BtBLïOGHAPHIB

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