‹ L'Amérique moderneChapitre 11 sur 46 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

Théâtres américains. — Goût discutable de l'ornementation. — Les pièces. — Peu d'inventions. — Imitations hâtives. — La gigue. — Ignorance de l'art du chant. — Public idéal. — Le talent des comiques. — Le sens de la musique chez les nègres. — Génie du rythme. — La mise en scène. — Quelques beaux artistes. — ■ Mme Julia Marlowe, M. Mansfield, M°" Fisker, MmK Carter. — Les chorus-girls. — Un art vraiment national. — Le cake-walk idéalisé. — - La mort du ballet. —

L'avenir est à la danse américaine.

'ai voulu voir les théâtres américains et ce qu'était l'art théâtral aux États- Unis. Les théâtres sont pour la plupart très bien, quoiqu'un peu trop chargés de dorures et de cabochons. Mais, vestiaire à part, ils ne sont pas plus confortables que les nôtres. Et même, ces vestiaires, on aurait du mal à les accepter chez nous. Il n'y en a qu'un ou deux par théâtre. De sorte qu'à la sortie il faut faire la queue pendant cinq ou dix minutes avant d' avoir son pardessus. Les pièces du cru sont d'une naïveté, d'une puérilité souvent extraordinaires. Le type de la pièce américaine est une sorte de vague opérette qui exige une demi- douzaine d'intrigues entre fiancés de vingt ans, qui se brouilleront et se raccommoderont dans le mariage final, non sans avoir dansé des gigues à propos de tous les incidents possibles. Car -— et ceci est très caractéristique — tous les artistes savent danserla gigue, hommes et femmes,

premiers sujets et figurants, et tous, en accompagnant un chœur ou en chantant leur solo, doivent danser un pas, au son de quelle musique! Les voix sont presque toutes des voix de gorge, et peu de femmes savent chanter. Les hommes ignorent complètement l'art du chant.

Quelquefois, les pièces sont faites sur le patron de pièces françaises, mais malhabiles et mal travaillées. Ce qu'on peut admettre, au besoin, pour une locomotive — la rouille ou les bavures qui n'empêchent pas une chaudière de fonctionner — choque ici notre goût du fini et de l'art. Il n'y a pas un petit vaudevilliste d'un sou qui, en France, ne se donne la peine de composer une anecdote, de la faire progresser, de la compliquer et de la dénouer avec tout au moins des apparences de logique et de vraisemblance. Nous avons aussi le sens de la proportion, le goût de l'ordre, de la tenue, et nous les y mettons, chacun avec notre talent, dans une œuvre d'art quelle qu'elle soit. J'ai été constamment choqué du complet mépris que paraissent professer à tous ces

égards les auteurs américains. Ils ont une éducation complète à faire à ce point de vue. Ils devront consentir à travailler vraiment, à mettre le temps qu'il faut pour parfaire une œuvre, à s'imposer le devoir de chercher, de combiner, de choisir !

Y consentiront-ils jamais? Ils se disent que tous les théâtres sont pleins chaque soir, que le public s'amuse et paye.

un public Ce public est, en effet, le puidéaLoooo kiic idéal. Je n'en connais pas de meilleure humeur, plus complaisant, plus patient, plus facile. Comme le public gratuit du 14 Juillet, il prend ce qu'on lui donne et s'en régale. Les artistes en font ce qu'ils veulent, à la lettre. Les comiques surtout, genre Fugère de la Gaîté, et les ingénues crânes, sont les maîtres de la salle. Ils n'ont pas besoin de jouer la pièce : ils n'ont qu'à dire quelque chose, à faire une grimace, une clownerie quelconque, un mauvais calembour, et tout le monde rit. C'est l'humeur de gens qui auraient été privés de plaisir pendant vingt ans et qui, après un bon dîner, iraient un soir au spectacle.

On comprend qu'avec un tel état d'esprit le public ne s'attache pas à la pièce qu'on joue, ni à sa valeur, ni à la façon dont elle est montée. J'ai vu des artistes rester un quart d'heure à causer tranquillement de niaiseries, debout, sans faire un mouvement, sans bouger de place!... Quand je pense au mal que se donnent un Porel ou un Samuel pour faire mouvoir leurs personnages, pour préparer leur entrée, leur sortie, leurs évolutions sur la scène ! Ici, on ignore complètement ce que c'est. Et on n'a pas le temps de l'apprendre.

Dans leurs pièces comiques, il se trouve des inventions quelquefois drôles, sinon toujours originales. Et leurs artistes ont, au milieu des pires folies, un flegme, un sang- froid dont je raffole ; ils arrivent souvent ainsi à l'art, et au meilleur.

Il y a ce qu'on appelle le genre Vaudeville, ou le genre Variétés ; ce sont des programmes coupés, des pièces en un acte, à transformations, avec des hommes qui se déguisent en femmes ; des numéros de caféconcert en duos, en trios ou en soli. J'ai entendu à Boston un nègre, ou du moins un homme de couleur, qui jouait sur le piano le Menuet de Paderewski, et parfaitement bien ; son frère chantait des chansons sentimentales, moitié nègres, moitié anglaises, avec une jolie voix vibrante et sonore comme du cuivre et un peu nasillarde, mais avec une émotion et un sentiment exquis. Je n'avais pas encore vu de ces nègres-là. Ils ont les yeux très bruns, leur nez n'est pas épaté, ni leur bouche épaisse, ni leur peau noire, elle est seulement dorée. Ils n'ont vraiment rien de répugnant. Au contraire, j'ai trouvé dans leur tenue l'aisance de leur allure sous l'habit noir et le linge éclatant, une véritable distinction. Ils ont le génie du rythme et la passion de la musique. Une seule chose doit, à la fin, fatiguer : leur sourire trop aimable et perpétuellement ouvert sur leurs magnifiques dents blanches.

Je n'entends parler, bien entendu, que du théâtre national américain, de celui que l'on m'a conseillé de voir pour prendre une idée du véritable goût de la foule. Ce goût, je l'ai déjà constaté dans tous les théâtres de New- York, de Boston, de Philadelphie, de Washington, dePittsburg.

Mais, si j'avais le dessein d'étudier tout le théâtre des États-Unis, il me faudrait parler, avec détail, de quelques étoiles comme Mrae Julia Marlowe, si belle, si intelligente et si pathétique ; de Mme Fisker, de Mme Carter et de M. Mansfield. Or, je ne les ai vus qu'une fois, et je n'oserais m' aventurer à les juger. J'ai pourtant été très frappé de la belle et noble figure que M. Mansfield a su créer de Brutus, dans la Mort de César, de Shakespeare : sa mélancolie hautaine, l'héroïsme tranquille et serein de sa mort me restent gravés dans l'esprit comme une des plus belles créations d'art que j'ai goûtées de ma vie.

Mais, dans ce tohu-bohu, quelque chose m'a frappé comme la création la plus originale et la plus délicieuse que j'ai rencontrée aux États-Unis : c'est la danse des chorus- girls.

La danse des chorus- girls a ressuscité l'art de se mouvoir avec ensemble, d'animer les gestes, de faire parler le corps tout entier, et cela avec une grâce, un charme, une séduction incomparables.

Nous avons bien en France, dans nos music-halls, quelque chose qui ressemble à cela : des filles en jupe courte, qui lèvent la jambe et font des pirouettes. Cela nous est venu de l'Angleterre avec des gestes raides, une absence d'expression lamentable. L'Amérique a pris le pas du vieux cancan français, qui consiste, chez nous, à jeter la jambe en l'air et à faire le grand écart. Ce simple jeu de clown est brutal et sans beauté. L'Amérique y a ajouté le pas de la valse, et surtout elle l'a enrichi de cette danse qui vient d'arriver à Paris, et qui s'appelle le cake-walk, inventée par le génie rythmique des

nègres. Elle a pris à cette danse nègre le geste ampoulé, contorsionné, comique et, peu à peu, l'a affinée, élevée jusqu'à la plus délicieuse des créations.

Un homme qui est un véritable artiste, M. Julian Mittchell, l'a perfectionnée encore. Il fait accompagner les chants des solistes et des chœurs par des mouvements de corps d'abord discrets et à peine visibles — et si troublants ! — puis par de véritables refrains de jambes, qui sont à la fois du chahut, de la ronde, de la valse, quelque chose de si cocasse et de si gracieux, de si admirablement rythmique et varié et juste, qu'il est impossible de rien rêver de plus enivrant. Eve Lavallière, aux Variétés, s'est fait souvent trisser certains de ses pas dans les ballets de la Belle Hélène, d'Orphée et des revues de fin d'année. Cette fantaisiste dansait d'instinct, créait, improvisait sa danse avec sa grâce personnelle, sur le rythme d'occasion que lui fournissait la partition. Qu'on se figure trente ou quarante Lavallière, aussi jolies qu'elle — ma foi tant pis ! — dansant ensemble avec des jambes divines, leurs contorsions harmonieuses et légères, dans une discipline inflexible de mouvement et de rythme.

Et, en même temps, elles chantent d'une petite voix pointue à laquelle il faut s'habituer.

Chez nous, les choristes ont l'air de s'ennuyer et d'être lasses infiniment ; ce ne sont jamais leurs lèvres qui sourient, mais le rouge qu'elles y ont dessiné. Ici, elles sont toutes jeunes et jolies. Elles sourient avec de la joie dans les yeux ; elles jouent, elles dansent chacune pour leur compte, comme si toute la salle ne

regardait qu'elles. Je crois que c'est cette discipline qui donne cette vie ardente à leur danse. Leur désir de plaire et de charmer, leur propre plaisir passent la rampe, et chaque spectateur en subit le magnétisme.

Cela tient peut-être à ce qu'elles ont toutes de dix- sept à vingt ans, et qu'elles sont très grassement payées. Aucune d'elles ne gagne moins de 400 francs par mois ; certaines, qu'on emploie dans des bouts de rôle, touchent de 700 à 800 et même 1 000 francs.

Cette combinaison du chant et de la danse fait de l'art américain un art nouveau, national, qui réunit toutes les conditions voulues pour devenir un art classique et remplacer celui que les siècles ont banalisé.

la danse a la mode : Le problème paraît le cake-walk o o o o o dès à présent ré -

solu. Avant trente ans, qui sait si la danse américaine n'aura pas droit de cité dans les académies de danse de la vieille Europe? Et vous verrez bientôt un directeur intelligent et hardi attirer jusqu'au boulevard les chorus- girls aux mains souples et aux pieds agiles.

J'ai vu, dans le Figaro, qu'il avait été question de mettre le cake-walk à la mode dans les salons. C'eût été de la folie. Le cake-walk est une danse pour la campagne, ou pour le carnaval. Tel qu'il est dansé par les nègres, il n'est

que comique et admirablement rythmique.

Mais voyez-le, sur la scène, transformé, idéalisé par de la grâce féminine, la grâce un peu sournoise et très excitante de ces filles de puritains

Imaginez une Mariquita prenant la danse des chorus- girls, l'épurant encore avec le sens qu'elle a de l'art du mouvement. Et il n'y manquera plus rien.

Ici on n'aura jamais le temps d'en faire un art parfait.

C'est qu'au théâtre, comme partout en ce pays, tout se fait trop vite; on ne prend le temps de rien préparer, de rien comparer ni choisir. On a l'air de camper hâtivement devant des spectacles appelés à disparaître demain comme des cirques ambulants. Et la vie totale se ressent de cette précipitation.

Je ne me fatigue pas de le répéter, parce que je le sens chaque jour davantage. On a la sensation de vivre dans des express et de changer de train dix fois par jour, en toute hâte. Cette obsession fébrile est la plus continue, la plus tyrannique de toutes. Quoi qu'il fasse, l'Américain ne s'attarde pas, ne s'attarde jamais : qu'il mange, qu'il cause, qu'il soit en visite, il a l'air d'être en rapide et de battre un record.

Et je songe, avec un peu d'effarement, à l'effet que me fera, quand je descendrai de la gare Saint- Lazare, le placide : « Hue, Cocotte ! » du cocher de fiacre qui me ramènera chez moi.

Phot. Byrou, New-York. ,.]„,, saroni, New-York.

PENDANT L'ENTRACTE (Groupe de Chorus Girls). — Les jeunes Mme BESSIE CLAYTON, la plus gracieuse ai-listes échangent, en petit comité, des impressions piquantes. des il

insensés américaines en vojnie.

Planche 27.

Cliché Pack. New-York.

LE CHATEAU DE LAKEWOOD appartient à George Gould, l'un des multimillionnaires américains dont le nom est des plus connus en France. 11 donne dans celle résidence seigneuriale des l'êtes magnifiques.

^ Efecl ri . *

LA FONTAINE. — Ce groupe, bronze cl marbre, occupe LE GRAND BASSIN el la (errasse à balustrade cl à le centre du grand bassin, dans le jardin de Lakewood. fauteuils de marbre blanc, à Lakewood.

Planche 2«.

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