SMITH COLLEGE
Rancune du voyageur contre le mauvais hôte puritain. — Sympathie pour Cromwell. — Smith Collège. — ■ La prière du matin. — Sérénité. — Liberté et règlements. — Programme des cours. — Exercices physiques obligatoires. — Leçon de littérature. — Alfred de Musset et le hockey. — Succès des cours de sciences. — Goût pour la dissection. — La blonde miss et le petit chat. — Anna et Réginald. — La vie intime. — Les dormitories. — L'auteur est invité à déjeuner et à dîner au collège. — Il est puni de sa curiosité, car il mange mal. — Le professeur de psychologie sur la glace. — Réunions du soir. — Parties de traîneau dans la neige. — Les chambres d'élèves. — Les fiancés. — Pipes et photographies. — Les carnets de chèques pour toilettes. — Les élèves pauvres se font servantes.
Northampton, petite ville du Massachusetts, de 15.000 habitants, entre Albany et Springfield, Smith Collège a été fondé en 1875 par la philanthropie d'un particulier, comme d'ailleurs, la plupart des institutions utiles des États- Unis.
C'est l'hiver, le plein hiver, au milieu de janvier, par un affreux temps glacé, que je suis arrivé à Northampton. C'est ce soir-là que le patron de l'hôtel Norwood, le seul convenable de la ville, refusa, — malgré les 35 francs qu'il me fit payer par jour, — de me donner quoi que ce soit à manger, même un sandwich, parce qu'il était plus de huit heures, et que je dus, par deux pieds de neige, aller
chercher un bout de pain et de viande à travers cette ville déjà endormie que je ne connaissais pas. Je me souviendrai longtemps de ce descendant des quakers qui me rendit Cromwell encore plus sympathique.
Le collège est bâti au haut de la principale rue de la petite ville ; les bâtiments scolaires, la chapelle, les dormitories, s'espacent à travers de larges pelouses plantées de beaux arbres. Ils sont bâtis en briques et en bois, d'architecture variée.
Je désirais beaucoup assister à l'arrivée des élèves pour la prière dans la chapelle. Malgré le froid matinal, j'étais là avant huit heures et demie. Je les vis arriver, en effet, alertes et rieuses, rosies par le froid, coiffées crânement de bérets à longs poils rouges, verts, blancs, bleus, noirs ou écossais, les pieds chaussés de caoutchoucs fourrés, les mains dans les
poches de leur veste- tailleur, comme des garçons, une serviette bourrée sous le bras, ou balançant à la main quelques livres attachés par une courroie. C'étaient de grandes jeunes filles de dix- huit à vingt- quatre ans, à l'œil éveillé, sans aucune gêne, ni l'ombre de timidité dans leur allure un peu garçonnière, mais aussi sans la moindre effronterie dans le regard. Rien de ce trouble un peu inquiétant ou de cette hardiesse déconcertante qu'on remarque souvent chez les jeunes filles des pays latins, quand elles se trouvent devant les hommes.
Je me tenais sur le seuil de la chapelle. Elles passaient devant moi en secouant la neige de leurs caoutchoucs et, cessant de rire, elles entraient, allaient prendre place en silence sur des chaises où un livre de cantiques était posé. C'était une grande salle nue sans aucun appareil de culte. Il y avait seulement dans le fond une large estrade avec un orgue à tuyaux contre le mur et, sur le devant, un prie- Dieu avec une bible. Quand l'heure eut sonné, le président de l'université monta sur l'estrade et, soutenu par le chant de l'orgue, entonna un cantique que tout le monde chanta avec lui, livre ouvert. Le président était un homme d'une cinquantaine d'années, habillé d'une longue redingote noire ; sa figure austère et pleine de rides, rasée, s'encadrait d'un collier de poils rares. Je me représente ainsi les passagers puritains du May Flower, qui fuirent au xviie siècle l'intolérance de Cromwell.
Quand le cantique fut achevé, il lut une page de la Bible, puis chanta de nouveau un cantique. Enfin, s' agenouillant, il dit tout haut une prière, et il se tut
en mettant sa tête dans ses mains. Toutes les jeunes filles présentes, — ai-je dit que j'en comptai huit ou neuf cents ? — baissèrent comme lui la tête, et, pendant une minute ou deux, parurent se recueillir dans une méditation profonde. Alors l'orgue commença un air de cantique très doux, très lent, que tout le monde répéta. Une singulière sérénité planait sur la froideur de cette cérémonie. Je regardai avec curiosité la salle pleine de ces jeunes filles, tout à l'heure vivaces et rieuses ; toutes à présent avaient une expression grave ; leurs yeux regardaient devant elles, sans rien fixer, pas même la figure du président; pas un instant elles ne détournèrent la tête ni ne sourirent, ni n'eurent le moindre signe de distraction. Pendant la prière et les lectures, un silence complet absolu ; pendant les cantiques, une immobilité de statues.
Tableau délicieux et rare de fraîcheur et de santé, de jeunesse attentive et sérieuse, que je n'oublierai jamais.
Étaient- elles donc toutes des filles de puritains du Massachusetts? Non pas. Il y avait là des protestantes de toutes les confessions, des catholiques et des juives. Elles venaient de tous les coins de l'Amérique, de l'Indiana, de la Louisiane, du Texas, du Colorado, de la Californie. Les unes étaient blondes comme du lin, les autres brunes comme des tziganes, d'autres d'un roux de cuivre.
D'après les règlements du collège, toutes les élèves sont tenues d'assister à la prière du matin, quelle que soit leur religion. Pourtant il n'y a pas de contrôle. Mais l'élève qui manque aux prières doit chaque semaine le consigner sur une feuille,
avec l'explication de son absence, et envoyer cela au président de l'université.
J'ai trouvé véritablement extraordinaire cette discipline obtenue par une telle liberté.
Quand la cérémonie fut achevée, la salle se vida sans bruit. Dehors, les conversations et les rires recommencèrent ; les élèves se dirigèrent séparément ou par groupes vers les bâtiments des classes, et je les y suivis.
Je fus assisté dans ma visite par une charmante jeune femme, d'origine française, M"e Berthe Vincens, qui professe la littérature française en Amérique depuis longtemps, et dont l'enseignement est très goûté là- bas. On m'avait parlé d'elle à Brooklyn avec les plus grands éloges, et je fus bien aise de la trouver là pour me guider, pour me renseigner.
Smith Collège est un établissement d'enseignement supérieur qui équivaut, par son programme, à nos cours secondaires et à nos lycées de filles. Le but de l'institution n'est pas de préparer les jeunes filles à une profession particulière, mais de combiner les avantages d'une haute culture intellectuelle avec ceux d'une discipline libérale et d'une vie confortable.
L'établissement reçoit les jeunes filles de tous les coins de l'Amérique. La plupart sont originaires des comtés de Massachusetts, de l' Illinois et de New- York. Mais d'autres supportent courageusement un exil plus lointain et arrivent un beau jour, seules avec leurs malles, du Texas, de la Californie ou du Maryland ; certaines même, des Bermudes et d'Hawaï.
Toutes les classes de la société américaine y sont représentées. La fille d'un
industriel millionnaire s'y rencontre tous les jours avec celle d'un charpentier ou d'une servante, et le caractère démocratique de l'institution est tel que les moins favorisées de la fortune n'ont à souffrir d'aucune humiliation, de nul mépris dédaigneux de la part des privilégiées. La différence entre les membres de cette petite communauté ne se fait remarquer que par les innocents raffinements de luxe et de confortable que s'accordent les jeunes filles riches. Mais le prestige de l'intelligence suffit à rétablir ici l'équilibre détruit par la puissance du Dollar.
Certains cours sont obligatoires, les autres facultatifs. Mais le règlement impose aux étudiantes quinze heures de cours par semaine.
programme Le programme des études des cours littéraires porte sur la philosophie, la psychologie, la logique et l'esthétique, sur la littérature biblique et la religion comparée. Une place importante est laissée à la sociologie et à l'histoire : histoire de l'Amérique, histoire de l'Europe et particulièrement de la France et de l'Angleterre. Pas de géographie. Mais un soin particulier est donné à l'étude des langues et littératures étrangères, allemandes et françaises surtout.
Le programme des sciences théoriques est moins développé que celui des lettres. Mais ici, comme en Angleterre, le caractère pratique et expérimental des études scientifiques triomphe. Les mathématiques n'ont qu'une place secondaire.
L'étude des sciences naturelles se substitue aux spéculations théoriques et trans-
Phot. Collier's Weeklj.
UN CAMPEMENT DE VOLONTAIRES. — Par de fréquents exercices, par des manœuvres el îles campements en plein air, les volontaires américains souL entraînés aussi parfaitement que les armées régulières d'Europe.
UNE DES BATTERIES DE L'ÉCOLE DE WEST POINT. — Située dans un décor pittoresque, sur les bords de l'Hudson, l'école militaire américaine possède des batteries de canons de tous les calibres pour la pratique du tir.
Planche 65.
CAVALERIE AMÉRICAINE. — Presque entièrement composée de volontaires, la cavalerie américaine est commandée par de brillants officiers, parmi lesquels les plus hautes personnalités tiennent à honneur de figurer.
INFANTERIE EN COLONNE. — Dans les marches, la plus grande liberté est laissée aux volontaires:, La nature indépendante de l'Américain se plierait difficilement aux règles dune disciplu
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UN EMBARQUEMENT. — La rapidité avec laquelle est mobilisée la cavalerie volontaire américaine est surprenante. Chaque cavalier, propriétaire de sa monture, sait à l'avance ce qu'il doit faire.
officiers, sûrs de leurs hommes, autorisent un laisser-aller qui paraîtrait étrange dans nos armées régulières. reiise. mais son amour de la patrie et son endurance physique en font un soldat redoutable.
Phot. Collier , Weekly.
Planches 66-67.
Phot Collier's Weelcly.
SERVICE EN CAMPAGNE. — Comme l'infanterie el la cavalerie, l'artillerie de campagne américaine est tenue en haleine par de fréquents exercices. La photographie ci-dessus représente le général Bâtes sur la ligne de combat.
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EXERCICES DE TIR. La plus grande partie de l'instruction des volontaires est réservée au tir dans lequi
ils excellent. Les Américains sont 1res justement Tiers de la supériorité reconnue de leurs tireurs.
Plan
cendantes, et les exercices consistent surtout en travaux pratiques : manipulations et dissections.
Enfin la préoccupation du développement esthétique se manifeste non seulement par l'étude spéciale du dessin d'après nature, de la perspective, de l'art ancien et moderne, de la musique instrumentale et du chant, mais encore par l'importance donnée aux exercices physiques. Le point de vue hygiénique n'importe pas seul et l'intention évidente des éducateurs est de donner, avec la vigueur physique, la souplesse, l'agilité et la grâce des mouvements.
J'ai traversé plusieurs cours, en m' arrêtant un quart d'heure dans chacun.
Le professeur de psychologie, jeune encore, le front large, la barbe noire en pointe, le nez chaussé de lunettes d'or à la manière allemande (car c'est, jusqu'à présent, la mode allemande qui domine dans les univertisés américaines), interrogeait une vingtaine d'élèves sur le mécanisme de l'attention, les phénomènes d'inhibition et de réceptivité, d'après James et Spencer.
Au cour d'italien, j'entendis expliquer un poème de Carducci. Une jeune fille italienne, brune et virile, aux dents éclatantes, un binocle d'or devant ses yeux de flamme, les mains baguées, une voilette brune relevée sur le chapeau et un boa autour du cou, parlait avec rapidité, ponctuait ses explications et ses interrogations de ça bene incessants. Je l'avais rencontrée la veille chez M"e Vincens ; elle m'avait eu l'air de connaître toute l'Italie et tous les Italiens, s'était dite amie intime d'Eleonora Duse, des Masca-
gni, de Marconi, des ministres, des ambassadeurs et m'avait raconté qu'elle écrivait des articles dans les journaux de Boston et les revues italiennes.
Dans une classe de français, on expliquait MUe de la Seiglière ; dans une autre, le Souvenir d'Alfred de Musset, comparé à la Tristesse d'Olympio d'Hugo et au Lac de Lamartine. C'est M"e Vincens qui faisait ce cours.
« Nous admirons Hugo et nous aimons Lamartine, disaient les jeunes Américaines à leur professeur. Quant à Musset, nous ne comprenons pas ses sentiments... »
Je goûtai fort cette sincérité. Comment ces intelligences lucides mais si positives, ces âmes froides et ignorantes, ces natures passionnées de sport et de mouvement eussent- elles pu comprendre la poésie du souvenir, cette analyse subtile des expériences du cœur, les délices du rêve et de ses joies maladives :
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré...
Et je ne pouvais m' empêcher de rire à l'idée d'une jeune Américaine, sortant d'une folle partie de basket- bail ou de hockey sur la glace, et qui se trouve devant ces deux vers !
Je me rappelle mon étonnement quand j'appris, au Conservatoire de Boston, qu'il y avait des jeunes filles qui jouaient du trombone, et, à l'Institut technologique, qu'une étudiante suivait les cours de construction navale. J'ai progressé depuis, et je m'étonnerai désormais difficilement.
Aussi ne suis- je pas surpris d'apprendre
que les cours les plus suivis sont ceux de physique et de sciences naturelles. Il y a cent cinquante élèves au laboratoire de physique, une cinquantaine au cours de géologie, et j'en trouve une douzaine au cours d'anatomie. Quelques-unes étudient l'effet de la lumière sur le ver de terre, les autres sont en ce moment acharnées à la dissection de deux chats dont elles se sont partagé les membres. Elles étudient le système circulatoire, le régime des artères et des veines. Les unes colorent les artères en bleu et les veines en rouge. Les autres, armées d'un scalpel et d'une loupe, tranchent minutieusement des membranes délicates, séparent des chairs saignantes, dépiautent et désossent avec une dextérité de gentils bouchers fantastiques qu'on imaginerait dans des cauchemars. Je leur parle, en feignant d'être émerveillé qu'elles puissent se livrer sans dégoût à cette besogne, à laquelle elles ne sont pas obligées. Elles me regardent en riant de leurs bouches roses et de leurs yeux bleus qui luisent d'espièglerie.
« Mais j'aime beaucoup les petits chats ! me dit l'une, la plus jolie, avec un rire charmant.
— Alors, repli quai- je, comment faitesvous pour avoir tant de plaisir à les tuer et à les couper en petits morceaux? »
Elle rit plus fort :
« Justement ! Je les aime beaucoup mieux depuis que je sais comment ils sont faits? Ce sont des petits chefs-d'œuvre, je vous assure... »
Et elle est très sincère.
« Tenez, ajoute-t-elle, celle-ci était une jolie petite chatte que nous appelions
Anna. Voyez- vous ses jolies pattes. »
Elle caressait, en parlant, les petites pattes de velours noir, mortes, aux griffes rentrées.
« Celui-ci était un gros chat qui s'appelait Reginald. »
Sa tête était encore là, séparée du reste du corps. Avec ses yeux fermés et ses longues moustaches blanches, il semblait dormir.
Par goût, je n'aime pas beaucoup l'anatomie pratique. La chair vive, le sang, le spectacle de la mort m' apparaissent plutôt comme des choses terribles. Mais je n'étais pas fâché d'avoir vu cela. Je jetai un coup d'œil encore aux squelettes, aux bocaux remplis de poulets, de grenouilles et autres bêtes conservées dans l'alcool, et, après avoir dit adieu à ces mignonnes « amies des bêtes », je m'en allai à la salle de gymnastique pour voir fonctionner des anatomies vivantes.
Dans une vaste salle luxueusement aménagée, une quarantaine de jeunes filles exécutent avec un ensemble remarquable des mouvements rythmiques des bras, des jambes, des reins, sous la direction d'une petite femme jolie, d'aspect frêle et mignon, aux cheveux crépelés, aux grands yeux gris ombrés de très longs cils, dont le ton autoritaire de jeune caporal étonne et ravit.
Les élèves sont vêtues d'une culotte de serge bleue très ample et d'une veste de même couleur serrée à la taille et ornée d'un large col marin à raies blanches.
Les manches relevées jusqu'au coude dégagent les bras ; les pieds sont chaussés de sandales, les cheveux nattés et retenus par un ruban. Toutes ces figures sont
sérieuses et attentives au commandement.
De même qu'à la chapelle, le matin, pas une distraction, pas un sourire. Certaines portent des lunettes d'or aux branches recourbées.
Sur un geste du petit caporal aux yeux gris, les rangs se rompent brusquement et, avec une souplesse, une agilité de jeunes chats, les élèves se dirigent vers les trapèzes, les échelles, les cordes et les mâts.
Puis le professeur organise une partie de basket- bail. C'est un jeu qui consiste, pour deux équipes opposées, à s'emparer d'un ballon, à se l'envoyer de l'une à l'autre, pour arriver à le lancer dans un filet qui se trouve à l'extrémité de chaque camp : quelque chose comme un football, moins brutal. Ces jeunes filles mettent à ce jeu une animation sans pareille, une passion, une conviction, un entrain qui éclairent soudain des coins cachés de leur psychologie.
Après ces exercices, la douche. Après la douche, une promenade de récréation.
Puis le repas...
Je vous ai montré la variété de programmes d'un collège de filles américain, l'aspect des cours avec les élèves coiffées de bérets multicolores ou de chapeaux de feutre à rubans, boas au cou, manchons sur les genoux, l'animation, le grouillement de fourmilière des couloirs, que les jeunes filles traversent pour aller d'une classe à l'autre en causant, en riant, mais en se dépêchant toujours, sans arrêt ni ennui. Un instant j'avais eu la sensation de la même activité qui me frappa dans les grands immeubles d'affaires de New- York.Et à la fin de la journée,je me demandais si j'avais eu devant moi douze cents
jeunes filles réellement passionnées de science et de culture, ou bien si ces grands enfants ne ressemblaient pas plutôt à leurs pères par le goût de l'activité, par l'habitude de l'obéissance à une discipline résolue et consentie.
un collège Je fus moins embarrassé confortable p0ur juger de leurs vrais goûts quand je les observai dans les dormitories et dans leurs récréations. Ici, en première ligne, le goût du confortable ; là, l'irrésistible besoin de mouvement, qui sont les indiscutables marques du tempérament américain.
Pour vous aider à vous faire une opinion à cet égard, je vais essayer de reconstituer ici l'emploi des journées d'une jeune fille au collège.
Sa vie se passe, en dehors des heures de cours, dans le dormitory ou en plein air. Ces dormitories, au nombre de treize à Northampton, ont été bâtis soit par les soins du collège, soit par des particuliers qui en ont fait don à l'institution. Ce sont des sortes de grandes villas de bois ou de briques, de style colonial, avec un perron abrité par un portique grec à colonnes. Disséminées parmi les pelouses, cachées à demi par les grands arbres du parc, elles ont, au lieu de l'air de casernes moroses de nos lycées français, l'aspect riant de maisons de campagne. Le lierre et les plantes grimpantes encadrent les fenêtres à guillotine et les Windows, montent jusqu'au faîte des pignons et des tourelles. Des vérandas et des balcons de bois ajouré, ornés de balustres sculptés, laissent pénétrer à flots l'air et la lumière. Chaque habitation est organisée autant que pos-
sible comme l'est une maison particulière. Elle a son salon, sa salle à manger, ses cuisines, ses chambres chauffées à la vapeur, confortablement et agréablement meublées. Chaque étudiante a la sienne, qu'elle aménage à sa fantaisie.
Après avoir, le matin, pris son bain ou son tub vers sept heures et demie, fait sa toilette, l'élève de Smith Collège descend à la salle à manger et y prend son premier déjeuner, composé de café au lait ou de de thé, d'œufs et de viande. Puis elle remonte dans sa chambre, la range et l'époussette elle-même. A huit heures et demie, elle se rend, comme je l'ai dit, à la prière, puis aux cours. Ces cours se succèdent jusque vers midi.
A la sortie des cours, elle fait une promenade à pied, va en ville pour ses courses et ses achats. A une heure, elle rentre au dormitory pour le lunch. Si elle ne rentre pas, si elle déjeune au restaurant ou avec une amie dans une autre pension, — elle est absolument libre, — il faut qu'elle prévienne la surveillante. Celles qui sont assez riches usent beaucoup du restaurant, car la cuisine des dormitories laisse plutôt à désirer. Je parle ici en général, bien entendu, car je fus, dans deux des principaux dormitories de Smith Collège, admis à la table du lunch et du dîner avec une bonne grâce hospitalière dont je ne saurais médire sans ingratitude.
Les salles à manger sont garnies de six ou sept tables de douze couverts présidées par les surveillantes ou par les élèves les plus âgées, qu'elles désignent ellesmêmes. Avant le repas, tout le monde baisse la tête sur son assiette quelques
secondes et fait une oraison mentale dans un silence absolu.
Le lunch, ce jour-là, consistait en une soupe aux lentilles, un rôti de bœuf, des légumes et un dessert qui était une sorte de gelée au café sans grande saveur. Le dîner était fait de côtelettes d'agneau aux petits pois, de pommes frites, de conserves de pêches et d'un gâteau au chocolat. En guise de boisson, je dus me contenter d'eau glacée et de cacao léger.
Malgré cela, ces repas sont charmants.
Aussitôt la prière finie, les conversations vont leur train, mêlées de gentils rires décents et retenus. Toutes ces jeunes filles sont d' une fraîcheur agréable et d' une gaieté naturelle et saine qui fait plaisir à voir. Il y en a de brunes, mais la plupart sont blondes, de toutes les variétés du blond ; certaines chevelures sont presque blanches, avec des reflets de frisottante et légère soie; d'autres, ondulées et profondes, ardentes et chaudes comme un miel doré où l'on aurait sculpté des volutes ; à côté des cheveux pâles comme de la cendre, des crinières fauves, rousses, presque rouges, mais aussi, quoique moins nombreuses, des filles brunes aux yeux noirs, à la peau mate, signe visible des extraordinaires mélanges des émigrations Scandinaves, germaniques, anglaises, slaves, néerlandaises, écossaises, espagnoles, italiennes et françaises, qui constituent le fond de la race américaine.
Après le lunch, les jeunes filles sont libres soit de monter dans leur chambre pour travailler, soit d'aller se promener.
le sport oo « Libres » est une façon obligatoire (je parler, car, au contraire, elles sont tenues de prendre quatre heures
Phot. Colliers Weekly.
UNE REVUE DE CADETS A WEST POINT. — En grande tenue, alignés avec une impeccable correction, les cadels de West Point ont une allure martiale des plus impressionnante.