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d'esprit : la vie exaspérée de la grande ville entre avec vous dans votre chambre, vous pénètre, vous envahit et vous secoue. En arrivant, il est impossible, en effet, de prendre une plume et d'écrire autre chose qu'une dépêche. Quand, d'une ville de province tranquille, on met le pied pour la première fois à Paris, c'est la même excitation qui vous ébranle : les boulevards vous apparaissent agités par une fièvre colossale et aveugle; on s'y sent abandonné de tout et de tous, et l'effroi qui vous prend est long à se calmer. En venant de Paris à New- York, l'impression est identique, avec l'aggravation de la distance etdel'étrangeté. Peu à peu, cependant, on se fait à cette excitation, et au bout d'un mois on y est brisé. Je me promène à présent dans Broadway comme sur le boulevard des Italiens, et hier quelqu'un m'a demandé son chemin que j'ai pu lui indiquer sans plus de façon. La force d'absorption de ce pays est- elle si grande que je sois déjà en train de devenir Américain? En tout cas, il est temps de fixer mes premières impressions, si je ne veux pas qu'elles s'émoussent.
arrivée a Que je vous dise d'abord que new-york j'ai raté mon entrée à New- York. Il faisait du brouillard, et c'était dimanche. Je suis donc dispensé de refaire la description classique du pontdeBrooklyn et des milliers de bateaux qui s'écrasent dansl'Hudson.Leportétaitbien tranquille, et ce qui me reste de plus net dans la mémoire de l'arrivée de la Touraine, c'est le ciel gris au-dessus des maisons où je compte vingt- huit étages en construction, toute la carcasse de fer debout, les poutres
de fer dessinant les étages, les planchers et les murs qu'on remplira de briques ensuite. Cela a l'air, de loin, d'une agglomération de tours de dominos comme en font les enfants.
Puis, c'est l'accostage lent du bateau dans une des innombrables dentelures des quais. C'est le matin, un froid humide vous pénètre. Tout le monde s'est précipité à l'avant du bateau par un mouvement instinctif. Une sensation assez bizarre vous attend là. Vous dites adieu aux passagers que vous avez connus durant la traversée, mais le peu d'intimité qui s'était créée entre vous pendant ces huit jours de mer a l'air de s' envoler soudain, comme par enchantement ; on se dit au revoir sans conviction. On pense à ses propres affaires et on sent que les autres font comme vous. L'espèce de vague solidarité qui venait du danger latent, la sympathie poussée de l'ennui de la vie à bord, la galanterie elle-même s'effacent; on se reprend, on se contracte, on est redevenu «chacun pour soi ». C'est la terre!
Les amis qui attendent les passagers sur le quai leur font de la main des signes joyeux, et je comprends combien doit être doux à l'expatrié d'être ainsi accueilli par des sourires et de la sympathie sur une terre lointaine. Presque huit jours de mal de mer et de jeûne m' ont peut- être affaibli, car je me sens plus sensible que je ne devrais à la tristesse du ciel gris, au chaos des bâtisses de brique, et à ces mouchoirs qu'on n'agite pas pour moi.
Aussi, une fois débarqué, quand je m'entends appeler par mon nom et que trois aimables compatriotes, venus chacun pour son compte, m' offrent gentiment leurs
services, me voilà rasséréné. Je grimpe en voiture et je traverse, sur un pavage déplorable, des rues droites bordées de façades plates couleur rouge sombre ou grises, toutes pareillement précédées d'un escalier d'une dizaine de marches à rampe de fer ou de pierre, et je n'ai jamais mieux compris l'ennui de l'uniformité. Ces rues mal pavées sont sillonnées de rails. C'est dimanche, je l'ai dit, il y a peu de mouvement dans les rues; on pourrait se croire à Londres, car les maisons, quoique beaucoup plus hautes, ont un air de famille indiscutable avec celles de certains quartiers de la capitale anglaise.
Je vais à l'hôtel Waldorf, où l'on croyait m' avoir retenu une chambre depuis cinq jours, mais il n'y en avait pas de libre! Les 1.400 chambres étaient occupées. J'avais couru dans un autre hôtel, défait mes malles, pris un bain, changé de vêtements; puis, sur un coup de téléphone, refait mes malles, j'étais retourné au Waldorf, où un vide s'était produit dans l'intervalle. Je m'étais habillé pour dîner en ville ; puis, revenu à l'hôtel vers onze heures, j'avais trouvé les couloirs encombrés par plusieurs centaines de personnes en toilette de soirée et toutes les salles de restaurant, cinq ou six, pleines de mangeurs. C'est, paraît-il, tous les jours ainsi. Je fendis la foule, montai dans un ascenseur somptueux, où se serraient déjà quinze personnes, et en dix- sept secondes je fus conduit à mon quatorzième étage.
Un bruit profond et continu montait de la rue. Je regardai par la fenêtre. Je dominais une partie de la ville. A l'infini, des rangées de lumières, des bandes de feux, des bouquets multicolores de ré-
clames lumineuses trouaient l'obscurité.
Devant moi, je comptais les étages illuminés, douze, quinze, dix- huit, vingt étages aux vitres aveuglantes de clarté. Des tourbillons de fumée montaient vers le ciel sombre. De longs beuglements de sirène venaient de l'Hudson. Des tramways électriques filaient tout en bas, sous mes fenêtres, avec un grondement tour à tour affaibli ou grandissant, se mêlant au roulement du chemin de fer aérien qui passait comme un éclair à 100 mètres de l'hôtel, à la hauteur du deuxième étage. D'autres bruits s'ajoutaient à ceux-là, venus je ne sais d'où, qui paraissaient faire partie de l'hôtel lui-même, sortir des murs, des conduites d'eau, de vapeur ou d'électricité. J'étais comme enveloppé de vibrations, et je regardais et j'écoutais sans penser à rien, comme si je plongeais dans un élément inconnu sur lequel je ne pourrais agir. Il me semblait, en effet, que je me trouvais encore sur le bateau et qu'une force étrangère m'opprimait irrésistiblement.
Bientôt pourtant je m'endormis d'un sommeil agité, roulis et tangage mêlés.
Le lendemain, réveillé tôt, je fus de nouveau saisi par le bruit de tourbillon qui montait de la rue. Je voulais l'analyser et je descendis.
les tramways Le bruit venait de la électriques o o quantité phénoménale de tramways qui se croisaient en tous sens, en grésillant sur les trolleys et en sonnant incessamment de la cloche ; du chemin de fer aérien bâti sur des planchers de fer soutenus par des piliers de fer, ce qui centuple la résonance des vibrations;
du vacarme ordinaire des voitures, des camions et des gens ; du fracas des marteaux sur la pierre ou sur le fer, car partout on construit ou on creuse. Il y a pour goûter ces harmonies — m' avait- on dit — un endroit idéal : c'est l'intersection de Broadway, de la 6e avenue et de la 34e rue. Broadway (la voie large) est la plus longue rue de New- York. Elle a, paraît-il, avec sa suite qu'on appelle le Boulevard, de 18 à 20 kilomètres ! En face des bureaux du New- Yord Herald (comment fait- on pour écrire là le journal de M. Bennett?), Broadway coupe la 6e avenue. Or ces deux voies ont chacune deux lignes de tramways électriques qui se succèdent de minute en minute. De plus, transversalement, passe la 34e rue, également pourvue d'une double ligne de tramways électriques.
le chemin de Au-dessus de cette sexfer aérien o tuple ligne de tramways roulent sans cesse les trains du chemin de fer aérien. Le pont de fer gronde comme un tonnerre au passage des trains ; souvent deux convois se croisent, les locomotives crachent leurs fumées en haletant; dessous, dans un enchevêtrement incroyable, les tramways tressautent sur les rails des aiguilles, les cloches tintent sans discontinuer, et le malheureux piéton pris entre toutes ces menaces de mort, assourdi de vacarme, tombe d'un tramway dans l'autre, échappe à un cab pour se voir menacé par une automobile, un camion ou un landau qui passent. Plusieurs hommes spéciaux se tiennent là en permanence pour aiguiller les tramways, les arrêter au besoin dans leur course folle ; mais, sans doute blasés à
la longue, on les voit plaisanter avec les conducteurs comme s'ils ne tenaient pas la vie des hommes entre leurs mains. Et tous ces moyens de locomotion ne suffisant pas, — sous le chemin de fer aérien, sous les tramways électriques, voilà qu'on creuse un chemin de fer souterrain.
Ces tramways, ce chemin de fer aérien, il faut y monter. Mais qu'on se dépêche ! Le train s' arrête à peine quelques secondes ; si vous êtes trois pas en arrière, le conducteur ne vous attend pas, il ferme sa barrière automatique sous votre nez, et le train se met à rouler à toute vitesse. Aussi se bouscule- 1- on pour y entrer. Dans chaque compartiment, on doit pouvoir tenir une cinquantaine de personnes; souvent on s'y presse à cent et plus, on s'écrase sur la plate- forme ou l'on se tient debout à l'intérieur, sur deux rangs, devant les gens assis. On y circule comme on peut. Les Américains, qui y sont habitués, lisent fort bien leur journal debout, en serrant d'une main une courroie de cuir pendue au plafond. Il n'y a qu'une classe, comme d'ailleurs dans tous les chemins de fer et tramways en Amérique. Et vous voyez tous les jours la toilette d'une dame frôlée parle vêtement sale d'un terrassier ou d'un maçon. Pour en sortir, qu'on se dépêche aussi ! Sinon on est poussé, bousculé par ceux qui vous suivent.
Dans les tramways, même système. Les cars électriques, qui traversent les rues aussi vite que des trains express, s'arrêtent à chaque coin de rue, car il n'y a pas de bureaux, ni en tête de ligne ni en route. On ne vous refuse jamais l'entrée, fussentils remplis jusqu'au bord de gens debout
Détroit Photographie Co.
BAS DE LA VILLE, autour de Broadway. — C'est le quartier des maisons à 10, 20, 2">, 30 étages. Les deux édifices qui dépassent les autres sont le lioiv Building, et le St-Paul Building Park. Ce dernier n'a pas moins de 30 étages.
Planche 3.
SAINT-PAUL PARK.— C'est à peine si la pointe delà flèche de celle FLAT 1RON. -- Le fer à repasser s'avance église peut se liausser au niveau du sommet de ses puissants voisins. en pointe, à l'angle du Madison Square.
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et de gens assis. Vous vous glissez à travers les ventres et les pieds, vous écrasez et on vous écrase. Ne demandez pas pardon, c'est inutile, on ne vous rendrait pas votre politesse. Si vous recevez un coup de coude dans la poitrine, rendez-le, froidement, sans même vous retourner. C'est convenu. Les dames restent debout comme les autres. Quelquefois un homme plus galant quitte son siège. Mais ce n'est pas la coutume générale.
Sur les parois des tramways, vous voyez imprimé un avis ainsi conçu : « Il est défendu de cracher sur le plancher des cars, sous peine de 500 dollars d'amende ou d'un emprisonnement d'un an, et même de tous les deux. — Par ordre du Conseil de salubrité. » C'est bref et efficace. En France, on prie respectueusement les gens de ne pas cracher, — et on crache tout de même.
Les rapports entre fonctionnaires de tramways sont des plus pittoresques.
L'autre jour, un contrôleur fait le reproche à un conducteur d'avoir omis trois places à la sonnerie. Sans perdre de temps, le conducteur démolit la mâchoire et poche les yeux de son supérieur parmi la foule des voyageurs, qui s'intéresse en se garant.
Donc, du bruit, des allées et venues incessantes et innombrables à travers des voies droites, coupées tous les 60 mètres par d'autres voies droites, voilà ce qui vous frappe d'abord à New- York. Vous regardez en même temps les maisons de vingt étages, qui ne sont pas rares, et, en vous extasiant sur leur hauteur démesurée, sur le nombre insensé de fenêtres qui les percent, vous vous dites tout de
suite que vous seriez trop triste d'y habiter, et vous pensez à la campagne, à la Loire paisible, ou à la Seine riante.
les maisons En général, ces maisons, géantes o o o serrées les unes contre les autres, sont très étroites ; la plupart n'ont pas plus de 4 mètres de façade.
Car ce qui coûte le plus cher ici, c'est la place, et c'est là la raison de ces bâtisses menaçantes, hostiles, qui touchent au ciel. Elles se ressemblent d'ailleurs presque toutes : façades plates ou à window demi- circulaire, fenêtres à guillotine, pierres rouges devenues presque noires ; l'ornement architectural le plus commun, c'est le petit fronton grec reposant sur deux colonnes de pierre ou de marbre, ioniques ou corinthiennes, rondes ou plates. Pas un arbre, dans aucune rue, sur aucune avenue. Des pierres, du fer, des briques. Deux ou trois squares où l'on peut compter les arbres, et c'est tout.
Sur la 5e avenue, la voie la plus élégante et la plus riche, c'est un peu différent. Il y a là des maisons splendides, d'une grande richesse et d'une beauté architecturale admirable, qui ne sont, d'ailleurs, que des imitations. C'est là en effet que s'étalent les hôtels des millionnaires.
Cette 5e avenue est d'une longueur démesurée : elle a bien 10 kilomètres de long ; comme Broadway, elle traverse presque toute la ville. A partir du Parc, elle n'a plus qu'un côté de maisons, et là toutes les critiques qu'on peut faire sur l'uniformité de New- York, sur son agitation effrénée et fatigante, tombent d'elles-mêmes. C'est une « avenue du Bois » moins vaste, mais plus agreste, car
c'est le Bois lui-même qu'on a devant soi. Par cette saison d'hiver on en peut mal juger, mais j'imagine ici une végétation de printemps fastueuse, une campagne à la fois pittoresaue et confortable.
central -park En ce moment, le Parc sous la neige est scms la neige, et la beauté en est spéciale. Des allées très belles, des arbres, des pelouses, des vallonnements, des rochers couverts d'une neige immaculée . En tous sens se croisent les coupés, les victorias, les traîneaux, les automobiles ; les traîneaux sont en majorité. Ce sont, pour la plupart, de petits traîneaux légers à deux places, assez hauts perchés sur leurs pattes de fer écartées. Les plus bas et ceux dont l'armature est faite de lignes courbes sont les plus jolis et les plus gracieux. Ils glissent sur la neige avec ime vitesse extraordinaire, emportés par le trot silencieux de l'attelage. Pour signaler leur présence, au lieu de la menace brutale des trompes des automobiles, le dos des chevaux est muni de petits timbres argentins que frappent, au trot des bêtes, de mignonnes boules métalliques ; ou bien une rangée de ces timbres ou de sonnettes est fixée sur le devant du traîneau, ce qui fait pour l'œil et pour l'oreille un carillon charmant qui égayé le silence de la neige Ou bien encore, des ceintures de grelots sont attachées au ventre des chevaux ou le long des brancards.
Rien n'est plus joli et plus pimpant que le coup d'œil d'une allée fréquentée, vers quatre heures de l'après-midi. Les pompons, les aigrettes de crins verts, rouges, bleus, jaunes, blancs et noirs
piqués sur les harnais, aux oreilles des trotteurs et de chaque côté du traîneau, à la place des lanternes ; les hommes en casquette de loutre, les cochers coiffés, comme nos anciens sapeurs, de bonnets de fourrure noire ; les femmes en élégantes toilettes parisiennes, emmitouflées et voilées ; les plaids de fourrures rares qui pendent à l'arrière des traîneaux, le mouvement et la vitesse, l'air pur et froid, ce décor de neige, font un tableau de plein air délicieux.
J'aime les antithèses. Les sensations qu'elles donnent sont fortes, et, quand il ne s'agit pas de choses délicates, les effets qu'on en tire sont plus saisissants sans cesser d'être réels. Or, quitter la 5e avenue un jour d'hiver, traverser la ville entière pour aller voir le pont de Brooklyn, ne manqueras d'une certaine saveur.
le pont de Je vous ai dit que le brouilbrooklyn o ]ard m' avait caché le pont de Brooklyn le jour de mon arrivée.
Mais je m'étais promis de le voir sous un autre aspect. Puisque je n'avais pu passer dessous, j'ai voulu le traverser dans toute sa longueur. Et je crois que cette vision doit valoir l'autre. Je l'ai traversé en chemin de fer et à pied.
J'ai beau chercher dans mes souvenirs, je n'y trouve rien qui m'ait à la fois plus étonné et plus effrayé.
Vous savez déjà que le pont de fer de Brooklyn a 2 kilomètres de long, qu'il s'élève à près de 40 mètres au-dessus du fleuve, et qu'il a 26 mètres de large. Mais ce ne serait là, après tout, qu'un magnifique travail d'ingénieur, s'il ne servait
qu'à permettre aux bateaux de passer entre ses piles.
Deux lignes de chemins de fer électriques, deux lignes de tramways électriques, deux chemins pour les voitures et un chemin pour les piétons, voilà ce que supporte le pont de Brooklyn.
250.000 personnes chaque jour le traversent, 1.200 trains le sillonnent dans le même temps. Autant de tramways. Quand on m'avait cité ces chiffres, je n'avais pu y croire. Quelle imagination pourrait concevoir une telle fantasmagorie?
C'est effrayant. Je ne sais positivement comment vous expliquer cela. De la rue, on est porté, par un flot de foule, à travers des escaliers et des couloirs, jusqu'au train. Là, on est entraîné, précipité dans un wagon au milieu de cent personnes assises ou debout, serrées comme des harengs dans une boîte. On ne peut pas bouger, tout mouvement pour chercher son mouchoir de poche est impossible. Le train part. Il passe comme un éclair à travers un emmêlement de poutres, de fils et de câbles de fer. On ne voit rien que du fer et on n'entend qu'un vacarme de fer.
Cinq minutes après, on est arrivé. Les gens se précipitent comme des énergumènes hors du train, courant à travers d'autres escaliers et d'autres couloirs, et vous restez là, hébété, vous demandant si vous n'êtes pas fou, ou si ce sont les autres.
Mais tout ceci n'est rien encore.
J'avais voulu aller là seul, car ces sortes de sensations ne se goûtent bien que seul. Je cherchais le chemin des piétons, pour refaire le trajet à rebours. A cette heure, il était presque solitaire
encore. Je me mis en route, et tous les chiffres abstraits des dimensions et du trafic du pont, que j'avais dans la mémoire, se mirent à danser sous mes yeux comme des réalités vivantes. De chaque côté du chemin que je suivais, des trains volaient en sens inverse, sans interruption, quelquefois à 20 mètres l'un de l'autre. Je n'étais séparé d'eux que par des barrières de fer à claire- voie. J'avais la sensation très nette de marcher sur un plancher roulant, livré sans résistance à la folie de la vitesse. 2 mètres en contre- bas des trains et, de chaque côté, des tramways électriques fuyaient dans un sens et dans l'autre, et ceux-là aussi sans discontinuer. A côté des tramways, dans un espace laissé libre, des voitures chargées, des camions énormes passaient, les uns se dirigeant vers New- York, les autres sur Brooklyn. Le bruit qui sortait de là est inexprimable. C'était un grondement incessant, un ronflement prodigieux, venus à la fois du retentissement des planchers de fer, des murs de fer, du cliquetis des rails et des aiguilles, du déplacement de l'air, du grésillement des trolleys, du pas des chevaux, des échos répétés de tous ces bruits, une tempête métallique sortant de l'immense ossature suspendue au-dessus de l'abîme.
Le plancher où je marchais frémissait de saccades menaçantes, et, quand j'arrivai au milieu du pont, sous l'architecture des piles hautes comme l'Arc de triomphe, je m'assis sur un banc couvert de neige et je regardai autour de moi.
new-york J'étais au centre de la ri- S'allume vière. Il n'y a pas de crépuscule dans ce pays, le soir tombe
tout d'un coup. Déjà les lumières s'allumaient du côté de New-York. Je contemplai longtemps les étages qui s'illuminaient comme par enchantement.
Bientôt un spectacle magnifique s'étala sous mes yeux. Et ce fut la première sensation de beauté vraie que j'aie trouvée en Amérique, mais si puissante et si grandiose! Voici qu'à ma gauche toute la ville resplendit. Le soir a supprimé les architectures ; on ne voit plus si les maisons sont laides. Seulement, des centaines, des milliers, on dirait desmillions de petits carrés de vitres scintillent de la terre au ciel. Des vingtaines d'étages de lumières montent côte à côte à perte de vue, les plus petites maisons dépassées par les plus grandes, elles-mêmes dominées par de plus hautes encore, qui donnent l'impression d'une perspective colossale, comme d'une escalade gigantesque vers des monts inaccessibles. On a la vision d'innombrables palais en fête ! Paris vu le soir des hauteurs de Montmartre n'est rien en comparaison de ceci. On dirait que toutes les étoiles du ciel, plus intenses, sont venues soudain se grouper symétriquement à 300 mètres de la main. C'est le colossal et le démesuré qui deviennent de la beauté, une beauté énorme, écrasante et splendide. Et cette impression profonde de beauté qui surgit du nombre même de ces feux, de l'ordre mathématique de leurs lignes, s'impose contre toutes les règles de l'esthétique et de l'art : c'est la force, l'énergie incalculable d'où naît une émotion puissante et précieuse
Je demeurais stupéfait de surprise et de joie. Et quand je sentis le froid qui me glaçait, je partis à regret, navré de
quitter cette émotion nouvelle que j'avais peur de perdre, comme un songe que le réveil va chasser. Je voudrais expliquer cela : la mélancolie de l'éloignement, le climat hostile, l'étrange té des mœurs et des idées, les sentiments intimes sans écho et sans confidents, tous les liens coupés avec les lieux familiers et les cœurs amis, — et soudain l'oubli qui balaye ces choses, durant une heure, sous l'empire irrésistible d'un spectacle de féerie...
Je continuai mon chemin vers New- York, au milieu du bruit des trains, qui ne m'effrayait plus. Sur le fleuve, les navires en hurlant circulaient avec leurs fanaux verts et, rouges.
l'assaut des Je me retrouvai à mon tramways o o point de départ, au bas de l'escalier, dans la rue. Il était près de six heures du soir. Les tramways qui venaient de Brooklyn sortaient à gauche du pont, décrivaient un bref demicercle et repartaient par le côté droit aussitôt. Je sortis de mon rêve. Ce qu'on voit là est inimaginable. Dès que le tramway s'arrête, avant même qu'il soit arrêté, la foule qui attend entre les rails, se précipite, se rue à l'assaut de la voiture avec une violence révoltante. Et remarquez qu'à se bousculer ainsi on gagne à peine deux ou trois minutes, puisque, je le répète, le mouvement des cars est incessant. Sans un cri, sans un appel, sans un mot, vingtcinq personnes empoignent en même temps les barres de la plate- forme, vingt- cinq autres derrière elles les poussent, les bourrent, se glissent entre elles ; d'autres s'agrippent au plafond de la plate- forme, sautent sur le frein, lancent leurs pieds
rii t. A. Lœfler New-York.
MADISON SQUARE. — La voie droite esl la ruineuse cinquième Avenue, où se trouvent les hôtels «les milliardaires: la voie oblique esl Broadway, qui traverse la ville entière, sur un parcours de trente kilomètres environ.
LE EAST SIDE, quartier populeux de New-York. — Les incendies sont tellement fréquents dans ce quartier que. par mesure <le prudence, les différents étages des maisons sont reliés entre eux par des échelles de fer.
Planche 3.
I AMERIQUE MODERNE Planche 6-7.