‹ L'Amérique moderneChapitre 22 sur 46 · LE FOOTBALL · texte numérisé non relu

LE FOOTBALL

Le match entre Harvard et Y aie. — Fête nationale des jambes et du muscle. — Rouges et bleus. — Un morceau de pain pour 2 fr. 50. — 40.000 curieux. — Une revanche à prendre. — Y aie favori. — La mascotte.

— Reporters sténographes. ■ — On mange, on regarde, on écrit et on télégraphie en même temps. — Un feu pacifique. — Le match. — Les faux nez. — Les oreillères. — Les jambières. — Les cuirasses. — Les casques.

— Le chef d'orchestre des acclamations et des cris de guerre. — Quelques blessés. — Cris de mort. ■ — Tue-le !

— Y aie vainqueur.

A plus magnifique partie de football, dans l'Amérique entière, est, paraît- il, celle qui se joue tous les ans à la fin de novembre entre les deux vieilles universités d'Harvard et de Yale. Elle dépasse même en importance et en retentissement celle cVArmy and Navy (Armée et Marine), qui se dispute vers la même époque. Ce match est un événement national, quelque chose comme le Grand Prix de Longchamp en France, le Derby en Angleterre et l'ouverture des courses de taureaux à Madrid ou à Séville, avec cette différence que, la lutte mettant en présence des hommes, à l'attrait du sport s'ajoute l'excitation de l'effort humain, qui seul réussit à passionner vraiment ce pays.

Aussi tous les trains qui partaient ce matin-là de New- York pour New-Haven, où se trouve l'université de Yale, semblaient des trains de plaisir élégants emme-

nant la foule à une partie de fête. Jeunes filles et jeunes gens, hommes et femmes, portaient tous à la boutonnière des œillets et des roses rouges ou des violettes, ou à la main de petits drapeaux écarlates ou bleus, selon les préférences de chacun, car Yale et Harvard ont leurs couleurs, — rouge pour l'un, bleu de roi pour l'autre.

Il faisait un temps splendide, sec et froid. Les hôtels de la petite ville regorgeaient. Des processions de gens en quête de nourriture se croisaient sur le seuil des restaurants et des auberges. Les plus avisés avaient apporté des paniers de provisions. Des marchands criaient du chocolat et des sandwiches, qu'ils vendaient à des prix inconcevables. J'ai payé une sandwich un demi- dollar, et quelle sandwich!... Une étroite langue de viande blanche et dure entre deux feuilles de painéponge !

Et la route de 2 kilomètres qui mène de la gare au stand où a lieu la partie est remplie d'un flot incessant de foule qui se hâte comme un fleuve pressé à travers des

rangées de villas en bois rouges et jaunes. Les tramways électriques sont combles, . chaque voiture contient bien deux fois plus de gens qu'elle n'a de places ; cinquante voyageurs accrochés les uns aux autres débordent des marchepieds, vacillent en grappes à chaque arrêt et à chaque départ, et les cars se suivent sans interruption.

Nous voici devant le stand. Imaginez d'immenses échafaudages de 10 mètres de hauteur, supportant d'innombrables gradins qui s'étagent en amphithéâtre sur les quatre côtés d'un rectangle découvert.

Au centre, une pelouse de 60 ou 80 mètres de long, large de 20 environ. Quarante mille personnes peuvent tenir là ! Et pas une place n'est vide. Cet amas de foule constitue déjà un spectacle impressionnant.

Deux des côtés du rectangle sont peuplés des étudiants d'Harvard et de leurs invités ; ils font face aux étudiants de Yale et à leurs partisans.

Les gradins d'Harvard sont rouges comme un champ de trèfle, tant il y a de petits drapeaux qu'on brandit, de roses et d' œillets, de rubans, de brassards, même de costumes écarlates portés par des dames ; les gradins de Yale sont bleus et violets.

Le match sera chaud. Depuis trente ans qu'on a inauguré cette rencontre annuelle, Yale a presque toujours été victorieux.

Mais l'année dernière Harvard a battu Yale à plates coutures, et Yale veut prendre sa revanche. Les paris sont ardents. On a risqué de grosses sommes à la Bourse de New- York, tous ces jours derniers, sur l'une ou l'autre équipe, — le team, comme on appelle ici l'équipe de

chaque camp, d'un mot qui a passé du reste en France dans notre langage sportif. Mais c'est le team de Yale qui est favori. Pourtant ceux de Harvard sont sûrs de la victoire : ce sera une belle dispute.

L'heure a sonné, et voici la « mascotte » de Yale qui fait son apparition : c'est un chien tenu en laisse par un petit groom habillé en costume Louis XV et poudré.

Il fait avec son chien le tour de la pelouse en courant, aux applaudissements des partisans de Yale : il paraît que cela doit porter bonheur au team...

Je monte à ma place, qui se trouve être du côté de Harvard, parmi la presse américaine qui est ici bien chez elle, séparée du reste de la foule par des barrières. Une extraordinaire surprise professionnelle m'y attendait. Il y a là une cinquantaine de reporters assis à des tables de bois et enveloppés dans leurs pelisses. Ils sténographient rapidement leurs premières notes tandis qu'à côté d'eux un camarade, qui a devant lui un appareil Morse, ht la copie de son collègue et, aussitôt qu'une phrase est écrite, la répète sur son appareil. Les fils télégraphiques passent sous les tables et sont reliés par un système central à chaque bureau de journal, soit à New- York, soit dans les autres grandes villes d'Amérique. De sorte que, à la seconde même où le rédacteur relate un fait, ce fait est connu à New- York, à Philadelphie ou à Boston ! D'autres ont leur machine à écrire et pianotent incessamment, sans perdre de vue le spectacle. Ils ont apporté des provisions sèches, et ils mangent en écrivant et en télégraphiant. Je crois que nous voilà loin de nos moyens d'information européens !

EXERCICES DE COURSE ET DE SAUT. — Tous les exercices physiques sont en très grand honneur aux Étals- Unis, et ce que nous considérons comme un effort csl pour la jeunesse américaine un délassement et un plaisir.

lil& llM&,. ♦-*$£&: f*^

EXERCICES D'ENSEMBLE. — A la pratique régulière tics sports, la jeunesse américaine acquiert une souplesse et une agilité qui lui permettent de réaliser, à des allures très vives, des figures 1res compliquées.

Planche 87.

LE BASE-BALL. — Presque aussi répandu que le football, le base-bail passionne le public américain et les matches entre Yale et Harvard se jouent devant des amphithéâtres débordants de spectateurs.

INCIDENT DE JEU. -- Le base-hall est aussi brutal et aussi dangereux que le football: les partenaires portent des masques et des cuirasses, mais il n'est pas rare qu'un joueur atteint par la balle tombe sérieusement blessé.

Planche 88.

Au milieu de cris et d'applaudissements, les équipes font leur entrée, celle de Yale d'abord : onze jeunes gens en maillot bleumarine, pantalon kaki, bas bleus ; leurs jambes sont protégées tant bien que mal contre les coups de pied par des jambières de cuir ; certains ont sur la tête une sorte de casque de cuir à oreillères ; je vois même sur une face un faux nez de caoutchouc. Puis voici ceux de Harvard, en rouge sombre. Et aussitôt les acclamations commencent. Encore un étonnement. Ces acclamations ne sont pas spontanées. Elles sont réglées comme des chants. Au bas des estrades, de place en place, se tient une sorte de chef d'orchestre qui, muni d'un petit drapeau à longue hampe aux couleurs des universités, bat la mesure des cris et des chants de chaque camp. Toutes les deux minutes, ce maître de l'enthousiasme lève les bras, brandit son fanion, et les hurlements partent, rythmiques et disciplinés. Les chants varient. Les cris sont toujours les mêmes. Le cri de Yale, par exemple, c'est le chœur des Grenouilles d'Aristophane, que l'on prononce ainsi, en le scandant comme un cri de guerre :

Brekekekex! — Koex! koex!

Brekekekex! — Koex! koex!

Ho! up ! Ho! up!

Paraboloo !

Yale!

Tout cela est lancé comme une espèce d'aboiement terrible et sauvage, pour finir sur le mot : Yale, d'un ton d'enthousiasme suprême.

Le cri de Harvard est plus sauvage encore :

Rah! Rah! Rah! Rah!

Rah! Rah! Rah! Rah!

Harvard!

Figurez- vous dix mille, vingt mille gosiers solides scandant huit fois ce cri sous le ciel libre, comme des roulements de tambours saccadés, en mesure, sous la baguette rythmique d'un chef de chant ! C'est effrayant de puissance et d'énergie. Et tout le temps que durera la partie, ces mêmes cris, échangés d'un bout à l'autre du stand, accompagneront les jeux, soutiendront et exciteront de leur magnétisme le courage des lutteurs. J'ai eu l'occasion, par la suite, de réentendre ces chants. C'était, un soir, après beaucoup de whiskies. Mes jeunes amis qui les chantaient avaient les larmes aux yeux.

J'y découvris, en effet, l'émotion de tout ce qui rappelle l'enfance et l'exaltation du jeune âge.

Les équipes se sont essayées à lancer la balle à des hauteurs extraordinaires, les hommes se sont concertés, ont esquissé des répétitions de coups ; puis, au milieu du silence, le ballon a été jeté. Tout le monde connaît aujourd'hui le football :

deux camps de onze adversaires qui essayent, selon des règles convenues, d'envoyer ou de porter un gros ballon de peau dans le camp ennemi. Il y a des parties célèbres de football en Angleterre, il y en a même en France de belles auxquelles j'ai assisté, mais ce que j'ai vu là dépasse comme sensation de brutalité tout ce qu'on peut imaginer.

les brutalités Je ne vous décrirai pas du football o o ja partie, j'en serais

d'ailleurs incapable. Car, dès le signal

donné, il est impossible de voir autre chose sur la pelouse que des dos courbés, des jambes raidies, des mains tendues et crispées comme vers une proie précieuse; puis, quand le ballon est lancé, une bousculade effrénée se produit, on tire les jambes de l'adversaire qui tombe durement, se relève aussitôt, à moins qu'il ne soit écrasé par la masse de ceux qui se battent sur son corps. Si par hasard l'un des champions réussit à se dégager avec la balle et à fuir, c'est alors une course effrayante ! On se jette à terre devant lui, et on le voit trébucher, s'abattre, en serrant touj ours le ballon dans ses bras comme un enfant chéri. Ou bien, s'il échappe à ce manège, d'autres mains l'agrippent au passage par la tête, par le buste, par les jambes, par les pieds, jusqu'à ce qu'il soit étendu sur le sol. Mais, pendant ce temps, ceux de son camp ne restent pas inactifs : ils se précipitent sur ceux qui veulent s'opposer au passage du porteur de ballon, les bousculent, les repoussent, et c'est alors une mêlée générale, prodigieuse, impossible à suivre, tant elle est rapide, ardente et multiforme.

L'enthousiasme du public souligne chaque péripétie du combat ; les cris des étudiants, les koex ! les rah ! puissants et rythmiques emplissent l'air, et je vous assure qu'on ne pense pas à rire ni à plaisanter. On respire une atmosphère électrique, saturée de force et d'énergie. Et le spectacle de la foule est beau. Tous les cous sont tendus vers la pelouse, les yeux brillent d'une ardeur de bataille, les doigts se crispent sur les balustrades, les poings se ferment, et j'ai entendu, à un moment grave de la lutte, un étudiant crier :

« KM him ! » (Tue- le !), et : « Break his neckl » (Casse-lui le cou!) Je me suis retourné et j'ai regardé ce doux apôtre. C'était un jeune homme de dix- neuf à vingt ans, brun, imberbe, correct ; ses yeux luisaient d'une flamme aiguë entre ses sourcils froncés ; ses dents étaient serrées et ses maxillaires en saillaient davantage. Je sais bien que ce n'étaient que des paroles, et qu'il n'était pas lui-même un assassin. Mais, tout de même, un jeu d'où émane une telle frénésie de lutte brutale ne peut pas être bon pour la civilisation. Les avis, du reste, sont partagés en Amérique sur la valeur morale du football.

Les uns veulent le supprimer, d'autres s'y refusent. Je crois pourtant que personne ne soutiendra qu'il développe la douceur et la bonté. Mais, en revanche, il cultive prodigieusement la force de résistance, le coup d'œil et la combativité. Je ne crois pas que la méchanceté y entre pour rien. La partie finie, ces jeunes gens restent des amis, comme des escrimeurs après un assaut. Même, au début du jeu, Yale salue Harvard, et Harvard salue Yale de trois longs cris de bienvenue.

J'ai pu voir ces lutteurs de près. Avec leurs têtes de jeunes Romains, ils n'ont certes pas des airs d'agneaux. Leurs mentons et leurs maxillaires saillants, leurs regards courts et froids, leurs épaules, leurs bras et leurs poitrines musclés, leurs mains épaisses ne sont point d'évangélistes, et quand ils entreront dans la vie, ce seront des concurrents redoutables pour l' assaut des tramways de Broadway :

mais il y a dans l'expression de ces têtes de la droiture, du courage et du sangfroid. Et si le football est apte à dévelop-

per ces qualités, on peut dire, il me semble, qu'il est défendable.

En tout cas, il passionne éperdument le peuple américain. Il faut voir et entendre la foule quand l'un des deux camps est sur le point de gagner ! Lorsque le coup décisif se prépare, c'est un halètement universel et colossal qui, au moindre mouvement en avant de l'équipe favorite, fait éclater en trombe formidable les applaudissements et les cris. Quarante mille poitrines hurlent ou chantent les cris de guerre des étudiants, les âpres cris rythmiques, alternés de chants énergiques, de chants de combat et de victoire, scandés avec un ensemble merveilleux qui en augmente l'effet. Ceux de Harvard ont mis des couplets de circonstance à la Marseillaise que j'entends tout à coup, avec étonnement, chanter avec des paroles anglaises.

De temps en temps, on voit l'un des joueurs tomber et rester à terre : un mauvais coup a été donné. On s'empresse autour de lui ; un médecin traverse la pelouse en courant, un aide apporte un seau d'eau et une éponge ; on asperge une figure, le médecin tire et secoue un bras

démis ou masse rapidement des doigts, et la partie reprend bien vite : le blessé a voulu continuer. On en voit qui boitent et qui refusent de se laisser remplacer. Après une bagarre plus terrible que les autres, j'aperçois l'un des joueurs bleus de Yale, qui tombe en se tenant la tête à" deux mains. Le coup est trop grave sans doute, car il se laisse emmener, au milieu d'acclamations frénétiques. Un autre bleu, un remplaçant tout prêt, accourt prendre sa place en piaffant d'allégresse.

Pendant ce temps, nos confrères américains continuent d'écrire et de télégraphier, en mangeant des pâtes de maïs et du chocolat.

Après trois heures de lutte acharnée, Yale est vainqueur : il a gagné par 22 points à 0, ce qui est un triomphe. La défaite de Harvard tient àce que chacun veut se distinguer pour son compte, briller, être une étoile, tandis qu' à Yale on observe la discipline parfaite, et que la règle est l'effacement de chacun devant l'intérêt de l' équipe.

Je sors du stand au bruit des clameurs farouches, qui retentissent encore longtemps après dans la nuit qui tombe.

Page 1