‹ L'Amérique moderneChapitre 23 sur 46 · L'UNIVERSITE D'HARVARD · texte numérisé non relu

L'UNIVERSITE D'HARVARD

Les sports. — Le voyageur ne se soucie pas de pédagogie. — Ce qu'il a vu à Harvard — Un père de famille imbécile. — II faut vaincre. — Tous les sports. — Le football. — Le base-bail. — Les ballons sanglants. — Le canotage. — L'entraînement mécanique en chambre. — Appareils hydrauliques. — Régime des équipes de matches. — Pas de sucre ! — Pas de théâtre. — Le gymnase d'Harvard. — Un temple. — Cent exercices différents. — Appareils de torture. — Le Musée des Victoires. — La curiosité des jeunes filles blondes. — La vie des étudiants. — 4.000 élèves. — Les catégories d'élèves. — Les dormitories. — Pas de femmes. — Les clubs. — 135 sociétés d'étudiants. — Riches et pauvres. — Aristocratisme et dèmocratisme. — Journaux rédigés, composés et tirés par les étudiants. — Débats inter collégiaux. — Harvard triomphe dans les luttes de l'esprit. — Conférenciers français. — Louables efforts. — Molière, Corneille et Labiche

joués en français par les élèves.

ne crois pas, a priori, que l'Europe ait quelque chose à apprendre des pédagogues américains .

Notre expérience est plus vieille que la leur, nos méthodes sont plus éprouvées et nos livres sont écrits par l'élite du personnel enseignant. Aussi me suis- je tout à fait désintéressé du système scolaire proprement dit.

Les sports m'ont attiré davantage. On leur a souvent reproché de prendre en Amérique la place des études intellectuelles. Et vraiment, à regarder dans les rues de Cambridge ces épaules et ces cous puissants des jeunes hommes qui portent sous le bras une serviette bourrée de livres, on fait le rêve de voir leur cerveau aussi développé et aussi solide...

L'université d'Harvard se vante de

mener de front cette double culture. Elle met, à battre sa rivale d'Yale sur le terrain sportif, un zèle souvent malheureux, mais ardent et tenace. Elle se venge en battant Yale dans les luttes de l'esprit. L'Américain, cependant, est plus frappé par les triomphes éclatants du football. Un père de famille, que je pourrais citer, disait il y a quelques jours à l'un de mes amis d'ici : « Si Harvard se fait encore battre l'an prochain au football, je mets mon fils à Yale. »

« C'est un imbécile ! » s'est écrié un professeur d'Harvard, à qui je racontais le mot.

Évidemment ! Mais ce cri indique un état d'esprit qui doit être assez répandu dans une certaine classe de parvenus habitués à triompher et qui mettent leur orgueil à ne jamais être vaincus, même au football.

Il faut donc vaincre. Et pour vaincre,

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--"IHSBft

UNIVERSITÉ D'HARVARD. L'Entrée. -- I.e Harvard Collège date de 1636, époque de la fondation de rioslon. Modeste séminaire au début, il esl devenu, par des progrès successifs, la puissante corporation universitaire actuelle.

UNIVERSITE D'HARVARD. Le Gymnase. Lemonumenl le plus important dans les Universités américaines : c'est Le laboratoire où quatre mille jeunes gens âgés de dix-buil à vingt-cinq ans se font des muscles.

PLANCHE 8q.

Le Football. — A la suite d'une faute en cours de jeu, l'arbitre peut ordonner une mèU qui décidera de la possession délinitive du ballon.

Le Football. — Il est rare qu'une partie de football se termine aux Etats-Unis, sans <pie plusieurs joueurs aient clé plus ou moins grièvement blessés.

Le Canotage. — Comme tons les sports qui dèvelopp pas de ville, sur les bords de- fleuves ou su ■

Une Equipe - Pour les régales, les canotiers d'une équipe endossent une tenue pratique qui leur permet de ramer longtemps et sans aucune gène.

le canotage est 1res en faveur en Amérique, et il n'est possède une ou plusieurs Sociétés nautiques

Après la Course. — Les équipiers s rntrainetil quotidiennement et, après la course, ramènent leur bateau sous le hangar de la Société.

Planches 90-91.

UNIVERSITE D'HARVARD. Chaque année, à la fin îles classes. l'Université donne, dans les jardins du Collège, une fête de nuil à laquelle sont conviées les familles el les amis des élèves.

UNIVERSITÉ D'HARVARD. Mémorial Hall. — Cet édifice d'un beau style, également appelé Salle des Gloires, fut érigé en l'honneur des membres t\r II diversité qui succombèrent dans la guerre de Sécession.

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il faut travailler. Et je vous assure qu'on travaille dur, à Harvard, le muscle, le souffle et l'adresse.

Il y a pour cela plusieurs sports principaux, que vous connaissez déjà : le tennis, le hockey, le football, le base- bail, l'aviron et la gymnastique proprement dite, sans compter les sports secondaires.

Mais tous ces sports — la gymnastique et le hockey exceptés — ne se pratiquent pas l'hiver. Je n'ai donc pu voir, en fait d'exercices, que ceux de la gymnastique.

Auparavant, il m'a fallu admirer l'organisation des autres sports.

J'ai commencé par visiter le champ de football et de base-bail (1) qui se trouve de l'autre côté de la rivière, et qui est immense. De hautes estrades y sont bâties, comme à New-Haven, où j'ai assisté au fameux match annuel que je vous ai raconté. Un bâtiment- vestiaire est construit sur le bord du champ, qui renferme un millier d'armoires grillées dont les élèves ont les clefs. Des douches nombreuses y sont installées. Je vois dans un coin une civière qui sert à ramener les blessés du champ de bataille. Je regarde les gros ballons de cuir ; sur l'un d'eux, des traces de sang sont très visibles, — un rien, comme vous voyez.

A quelque distance de là se trouve le hall du canotage. J'ai compté 60 canots de course étendus sur leurs supports ; ils sont de 15 à 20 mètres de long et sont

(1) Le base-bail est un jeu de balle qui fait fureur en ce moment aux États-Unis. Il est très compliqué et je n'en ai compris que ceci : deux camps et une balle très dure qu'on lance en l'air avec une longue crosse qui se manie à deux mains. C'est un jeu ardent et quelquefois dangereux.

minces, effilés comme des aiguilles. Dans un bassin rempli d'eau, on a installé une sorte de radeau plat avec plusieurs sièges mouvants de la même forme que ceux des bateaux. C'est sur ce radeau que les élèves admis dans une équipe apprennent à ramer suivant des règles sévères. Le professeur se promène le long du bassin pendant les exercices, surveille, critique et rectifie les positions défectueuses et les coups d'aviron mal donnés. A l'étage au-dessus, une trentaine de sièges de canots sont fixés au ras du plancher ; de courts bâtons reliés à des appareils hydrauliques figurent les avirons : on s'y entraîne seulement au geste de l'aviron et à l'effort, car les appareils hydrauliques sont réglés de manière à donner de la résistance et remplacer l'eau absente. Au fond de la salle, un grand miroir permet aux rameurs de voir et de rectifier leurs mouvements.

Partout il y a des douches, des vestiaires individuels, des séchoirs à air chaud pour sécher les costumes des équipes quand elles reviennent des exercices.

Dans un hangar séparé se trouve un canot électrique, qui sert à l'entraîneur pour suivre les équipes dans leurs exercices d'entraînement, noter les fautes des rameurs et les faire rectifier ensuite.

Le régime d'entraînement au football et à l'aviron est des plus sérieux. Il dure généralement de deux à trois mois avant les matches intercollégiaux. Pendant ces trois mois, c'est le carême, ou à peu près, pour les membres des équipes; on les soigne et on les surveille comme des chevaux de course. On n'a pas le droit de fumer, ni de manger de sucre, ni de boire de l'alcool, sous quelque forme que ce soit ; le samedi

seulement, on permet un peu d'ale. Pas de théâtre. On est forcé de se coucher à dix heures du soir et de se lever tôt pour les exercices d'entraînement, qui ne doivent jamais être pris sur les heures de cours ou de conférences. Les rameurs sont ceux qui perdent le plus de poids à l'entraînement. Dans leur course annuelle contre Yale, les rameurs, qui ont 4 milles à couvrir en vingt minutes, perdent quelquefois 9 livres dans l'épreuve ! Aussi, d'après les statistiques américaines, les rameurs sont- ils, avec les soldats de terre, ceux qui mangent le plus !

Il n'y a pas d'exemple que les membres d'une équipe aient manqué à la discipline de l'entraînement. Si, par impossible, l'un d'eux était rencontré avec une femme, ou ivre, un mépris si général et si absolu l'accablerait qu'il serait obligé de quitter immédiatement l'université.

Passons au gymnase.

le temple o Au centre du campus se de la force dresse un vaste bâtiment encombré d'entrées et de sorties incessantes, comme la porte d'une fourmilière en activité : c'est le gymnase, c'est le laboratoire des muscles de quatre mille jeunes Américains âgés de dix- huit à vingtcinq ans ; c'est le temple !

Entrons.

Au rez-de-chaussée, un grand hall de gymnastique, dont le sol est recouvert d'un linoléum très épais, presque élastique. Partout, des échelles de bois, de corde, horizontales, verticales, des tremplins, des chevalets, des anneaux, des trapèzes, comme dans toutes les salles de gymnastique possibles. Il est cinq heures, c'est

l'heure de la grande fièvre. Une centaine d'élèves sont là qui s'exercent, vêtus de tricots de laine ou de coton et de culottes tombant au-dessus des genoux. Les uns sont pendus aux anneaux, qui sont tendus dans la longueur du hall ; ils se lancent de l'un à l'autre par un élan des reins et parcourent dix fois, vingt fois, aller et retour, la longueur de la salle.

D'autres, par équipes de cinq ou six, sautent par- dessus des cordes tendues et arrivent à franchir des hauteurs extraordinaires ; ailleurs, d'autres, armés d'une longue perche, prennent leur élan et bondissent à des hauteurs plus folles encore pour retomber de l'autre côté de la corde, sur deux ou trois épaisseurs de matelas. Il y en a qui jettent le plus loin qu'ils peuvent de lourdes pelotes de fer capitonnées de cuir. Voici une classe d'une trentaine d'élèves, sous la direction d'un moniteur, qui font des exercices d'haltères de bois : ce sont des mouvements dans tous les sens et de tout le corps. Ce qui est particulier, c'est la vitesse de ces exercices; pas une seconde n'est perdue par le commandement ; les élèves regardent le moniteur qui, tout en exécutant les mouvements, annonce le suivant, et ils se suivent tous sans interruption. Cette gymnastique finie, les élèves se précipitent vers des appareils genre Sandow fixés au mur et munis de contrepoids qu'on peut rendre à volonté plus ou moins lourds, et les voilà tirant avec ardeur les cordes dans tous les sens, en haut, en bas, de droite à gauche, sans s'arrêter, durant deux ou trois minutes. Puis ils se débandent et vont en courant chacun vers son appareil favori.

Le long des murs se dressent et s'étalent

les instruments les plus variés et les plus bizarres : des bicyclettes fixes avec appareils enregistreurs pour la vitesse et la durée ; des chevalets inclinés où l'on est à moitié allongé et où s'exercent seulement les muscles latéraux par la traction de contrepoids fixés au bout de cordes de fer ; des chevalets tout plats où l'on emprisonne ses chevilles, avec lesquelles il faut soulever des poids ; des appareils pour l'exercice exclusif des poignets, des appareils pour l'exercice de la paume et des doigts ; des chevalets munis d'une couronne de cuir à contrepoids qu'on se serre autour de la tête et qu'on tire pour fortifier les muscles du cou ; des appareils pour les muscles longitudinaux, latéraux, pour les deltoïdes, pour les dorsaux, pour l' avantbras, pour les muscles de l'abdomen, pour les jambes, tous d'un modèle très pratique ; des cordes qu'on tire, des poids qu'on pousse ; des haltères de tous les poids jusqu'à 100 kilogrammes, des massues, des perches, que sais- je encore?

Et il n'y a pas de poussière sur tout cela ! Cent jeunes gens, deux cents, trois cents s'emparent de ces mécaniques, qui ont l'air, les unes d'instruments aratoires, les autres d'instruments de torture, et, isolément, froidement, méthodiquement, chacun pour son compte, et sans même regarder le voisin, se fatiguent avec conscience de l'un à l'autre appareil, avec la régularité d'un Chemin de croix. Et c'est cela qui fait mon étonnement. Pas de cris, pas de rires, pas de conversations : c'est un atelier d'honnêtes travailleurs qui ne veulent pas voler l'argent de leur salaire et qui, sans discontinuer, peinent et suent à l'ouvrage. Un bruit pourtant se dégage

de ce laboratoire de sueur : c'est celui du grincement des poulies, des contrepoids, des cordes métalliques, le geignement du bois des échelles, le choc sourd des corps qui tombent ; c'est un bruit d'usine électrique, sans fracas, mais profond, continu.

Sur la galerie du premier étage, on en voit qui, de leur pas allongé et élastique, s'entraînent à la course. En bas, dans le soussol, il y en a qui boxent éperdument un ballon pour s'entraîner à la vitesse et à la sûreté des coups ; une quinzaine de jeunes gens jouent à la « balle à la main », envoient sur un mur de faïence une balle de caoutchouc en ne la laissant toucher terre qu'une fois: c'est le hand-ball; à côté, voici cinq pistes de joueurs de quilles, toutes en activité.

Nous montons à l'étage supérieur ; c'est là qu'est la salle de mensuration. Car, pour faire partie d'un jeu quelconque, base- bail, football, canotage, course à pied, golf, tennis, hockey, il faut réunir un certain nombre de points anthropométriques, de grosseur, de hauteur et de musculature : pour le base- bail, par exemple, c'est 600 points ; pour le football, 700, etc. Il y a un mensurateur spécial, et nous sommes dans son bureau, garni d'un somatomètre, pour la taille ; d'une balance, pour le poids ; d'un trapèze, pour mesurer la force des muscles élévateurs ; d'un compas, pour mesurer la largeur des membres; d'un appareil pour écouter les battements du cœur ; de rubans gradués, pour l'épaisseur des muscles; d'un appareil à soulever, pour apprécier la force des muscles du dos et des jambes; d'un appareil pour mesurer la capacité des pou-

mons, — on souffle lentement dans un tuyau relié à un vase gradué contenant de l'eau; — d'un appareil pour mesurer la force des poumons, — on souffle brusquement dans un autre tuyau correspondant à un cadran, où il faut atteindre un certain chiffre.

Sur les murs sont piqués des tableaux de mensuration d'élèves, des photographies de toutes sortes de sports, lutte, boxe, football. Dans un coin, deux statues de plâtre représentent les dimensions moyennes du corps de l'homme et de la femme.

A côté se trouve « la salle des Trophées ». C'est la collection des drapeaux, des coupes, des vases d'argent, des palmes que les équipes d'Harvard ont remportés dans les matches intercollégiaux, depuis de nombreuses années. Tous ces souvenirs sont soigneusement abrités dans des vitrines, avec des inscriptions. Dans une vitrine séparée, une centaine de balles qui ont servi lors des victoires de base- bail et de football, avec des notices soigneusement détaillées sur les conditions des triomphes.

une école Nous sommes sur la galerie D'athlètes du premier étage, et de là nous embrassons l'ensemble du tableau.

La foule de ces jeunes gens rasés, au menton proéminent qui, dans une atmosphère de sueur humaine, sautent, courent, remuent méthodiquement leurs bras et leurs jambes, cambrent leurs reins, gonflent leurs cous sans émulation, sans spectateurs, pour le plaisir de devenir forts, vous fait malgré vous penser à la vie antique, harmonieuse et rationnelle. Il n'est pas possible que ces jeunes gens

ressemblent aux nôtres, que leur façon de voir et de comprendre la vie soit pareille à la nôtre. Non seulement ils ont un idéal différent, mais leurs caractères et leurs mœurs doivent s'en ressentir. Ce soir, ils ne courront pas après les filles, et même ils n'y penseront pas. Ils seront fatigués, chercheront à se tonifier par quelques verres de whisky, qu'ils iront boire au club, et auront soin de dormir tôt. Quelle psychologie résultera, au total, de ces mœurs ? Voilà la question que je livre aux penseurs!

Leurs exercices finis, bien trempés de sueur, les jeunes athlètes courent se déshabiller dans des vestiaires, où chacun a son armoire grillée, et vont à la douche, dans une vaste piscine contenant plusieurs douzaines d'appareils. Beaucoup sont merveilleusement bâtis. Tous leurs muscles saillent comme sur des dessins anatomiques. En remontant, ils trouvent sur leur chemin une bascule où ils se pèsent pour suivre les progrès de leur entraînement.

« Comment se fait- il, demandai- je à mon guide, qu'avec des gaillards pareils vous n'ayez pas toujours la victoire sur ceux de Yale ? »

Il hocha la tête et soupira :

« Nous les battons tout de même dans la course à pied et dans le saut, quelquefois même au football,., mais rarement, c'est vrai. »

Et je crus sentir une jalousie réelle dans le ton qu'il mit pour dire encore cette parole, évidemment injuste :

« A Yale, voyez- vous, on sacrifie tout à cela, y compris l'intelligence ! »

A la porte d'entrée, derrière les grillages de fer, une demi- douzaine de jeunes

UNIVERSITÉ D'HARVARD. Cours d'architecture. — Au Collège d'Harvard on reçoit également une instruction solide. Plusieurs hommes d'État éminents s'honorent d'avoir appartenu à cette Université.

UNIVERSITÉ D'HARVARD. Cours de dessin. -- L'enseignement donné à Harvard est très complet ; le grec, le latin, 1rs mathématiques supérieures y sont professés en même temps que le dessin et les arts d'agrément.

Planche gS.

UNIVERSITÉ D'HARVARD. Un Chorus girls d'étudiants. — La robuste jeunesse américaine, entre les heures d'étude et de sport, trouve le temps d'organiser des fêtes costumées, ainsi qu'en témoigne cette photographie.

UNE REPRÉSENTATION DES « PLAIDEURS » A HARVARD. Assez souvent les élu. liants d'Harvard donnent des représentations, el ils puisent dans le répertoire de nos grands classiques français, Corneille, Racine et Molière.

Planciik 11.4

filles blondes aux longues tresses regardent avidement, en se hissant sur la pointe des pieds, les jeunes athlètes et leurs jeux.

Comment l'étudiant américain passe- t-il sa vie? Dans quel milieu, dans quelle atmosphère? J'ai essayé de m'en rendre compte en venant ici, à quatre reprises différentes, vivre une journée sous la conduite de professeurs et d'étudiants.

On entre à Harvard presque enfant, vers l'âge de dix- huit ou dix- neuf ans, et on en sort presque un homme, c'est-à-dire vers vingt- trois ou vingt- quatre ans, à moins que l'on ne se dirige sur l'une des facultés de droit, de médecine, d'architecture, de théologie ou de sciences.

Il y a à peu près 4.000 élèves à Harvard : 2.000 au collège et 2.000 dans les facultés spéciales. Le redevance à payer pour les élèves est de 100 dollars par an (500 francs).

Les élèves du collège se divisent en quatre classes ou années : les freshmen (les bleus), les sophomores (qui voudraient s'en faire accroire), les juniors (qu'on respecte déjà) et les seniors (grognards à qui tout est permis). Les freshmen sont tenus à beaucoup de considération pour leurs aînés, qui, au contraire, affectent à leur égard le plus profond mépris. C'est ainsi qu'ils leur interdisent de fumer dans les rues, de porter un chapeau haut de forme et une canne, de « faire l'homme », enfin ! Et les « bleus » obéissent, sous peine de vexations bien pires !

En arrivant à Cambridge, l'étudiant cherche où il ira se loger. Il est libre de demander une chambre dans un dormitory du yard, ou d'aller en ville (on est forcé d'employer ces mots étrangers pour

expliquer ces choses étrangères). Le dormitory n'est pas, comme on pourrait le croire, un dortoir ; c'est un immeuble qui a beaucoup d'analogie avec ce que nous appellerions un hôtel meublé. L'étudiant, en effet, trouve sa chambre chauffée et munie d'un bain, mais il l'habillera luimême, à sa fantaisie. Il y mettra des tapis, un piano, des photographies, une douzaine de pipes et des rubans de tous ses clubs.

Il y a des « dortoirs » de différentes sortes ; ceux du yard sont sous la surveillance de l'université. (On appelle yard l'ensemble des constructions, des terrains et des pelouses qui appartiennent à l'université.) Même, dans les grands « dortoirs » bâtis en dehors du yard, un professeur a sa chambre, et il exerce une sorte de surveillance très large sur l'immeuble. Cette surveillance, en fait, se borne à intervenir en cas de tapage scandaleux, — ce qui est rare, — ou à empêcher l'entrée de femmes sans chaperon dans les chambres des étudiants. Car c'est ainsi : un étudiant qui se permettrait de recevoir une femme douteuse serait à l'instant expulsé et du dormitory et de l'université. Et celui qui oserait se montrer dans la rue avec elle se verrait méprisé de tous ses camarades, ce qui lui rendrait la vie impossible désormais.

D'ailleurs, ces choses n'arrivent pas, n'arrivent jamais dans une université américaine. Je l'ai demandé à cent personnes, qui toutes m'ont fait la même réponse.

M. Eliott, président de l'université d'Harvard, comme M. Roosevelt, lui-même, prêche la chasteté des jeunes gens jusqu'au mariage, et ils y croient. Le plus extraor-

dinaire, c'est qu'ils ont raison d'y croire, pour l'immense majorité des cas. Je pourrais citer à l'appui de cette affirmation des cas nombreux et des conversations significatives, mais le sujet est un peu délicat et je ne me sens pas, ici, en possession de périphrases suffisamment atténuatives pour le traiter.

J'ai visité plusieurs dormitories. Il y en a de très luxueux. L'un des plus « chic » a sa salle de sport, où l'on joue à une sorte de tennis de chambre qui s'appelle le squach, un gymnase, des salles de bain, une piscine d'eau froide, des douches, des salles de lecture, un dépôt de bicyclettes, le téléphone! Une chambre là- dedans, avec salle de bains, se paye de 2.000 à 3.000 francs par an. Mais les étudiants pauvres trouvent ailleurs des chambres pour 500 francs.

Il y a donc dortoir et dortoir, comme il y a étudiant et étudiant, et comme il y a club et club.

la vie de club La vie de club tient A Harvard o o une p]aCe prépondérante dans l'existence américaine. Les affaires et le club absorbent la plus grande partie de la journée de l'Américain en général. La vie de famille ne vient qu'ensuite.

Un Américain qui se respecte fait partie d'au moins trois ou quatre clubs. Il prend ce goût et cette habitude dès l'université. A Harvard, par exemple, j'ai compté cent trente- cinq clubs ou associations d'étudiants, et j'en ai peut-être oublié ! Clubs pour s'amuser, clubs pour s'instruire, clubs pour se sélectionner, clubs pour boire, clubs pour se retrouver entre gens d'une même ville ou d'une

même région, clubs allemands, espagnols, français ; clubs de Californie, du Canada, de Chicago, de New- York, d'Hawaï, et d'Indiana, clubs de tous les sports, clubs religieux, clubs politiques, clubs de banjo et de mandoline, clubs d'élèves dentistes et d'élèves zoologues, d'étudiants en droit, en médecine, en science, en électricité...

N'exagérons rien, pourtant, et empressons-nous de dire que la plupart de ces clubs n'ont d'un club que le nom, que leur local n'est souvent que la chambre de l'un des membres. Mais le bureau est constitué, avec président, vice- président, secrétaire, trésorier et membres du comité.

L'Américain se vante d'appartenir à une nation démocratique, et, en fait, sa constitution politique et ses mœurs lui donnent jusqu'à présent le droit de s'en vanter. Mais combien de temps en serat-il encore ainsi ? Déjà les gens qui voyagent se plaignent qu'il n'y ait qu'une classe dans les chemins de fer, et les wagons Pulmann deviennent assez nombreux dans chaque train pour séparer complètement les deux publics. Mieux encore ! les gens très riches se payent même le luxe d'un wagon personnel, qui fait honte au « compartiment réservé »

dont se contentent nos pauvres millionnaires d'Europe.

Le démocratisme est en baisse également dans l'université. Les cours sont communs, c'est entendu, mais on se rattrape dans les clubs. Ainsi, l'on admet bien à l'université les étudiants pauvres qui gagnent leur vie comme garçons de restaurant ; quand ils servent à table leurs camarades riches, on a pour eux des ménagements suffisants; on ne les

bouscule pas, on ne leur fait pas de reproches, — mais ils ne sont pas reçus dans les cercles privés des étudiants.

Les cinq cents jeunes freshmen qui arrivent à Harvard peuvent, dès leur arrivée, postuler pour le Polo Club et le Fencing Club, qui seuls leur sont ouverts. Mais il n'y en aura que vingt-cinq d'admis, qu'on passera à l'alambic. Ces vingt- cinq favorisés, à la fin de leur première année, ont le droit de briguer l'honneur d'entrer dans le Zêta- Psi, le Porcellian, VA. D. et V Alpha- Delta- Phi, clubs qu'on appelle secrets, on ne sait pourquoi, et qui sont simplement exclusifs. Et cela dure ainsi jusqu'à la fin des études. Les stages, les candidatures, les intrigues se continuent d'un club dans l'autre.

Ceux qui font partie de ces clubs, dits secrets, peuvent espérer, dans leur deuxième année, entrer dans YInstitute of 1770, dans le D. K. E. Au cours de leur troisième ou de leur quatrième année, avec beaucoup de protection, ils arriveront peut-être au Hasty- Pudding, ou « Pouding précipité », en souvenir du gâteau qu'y mangeaient autrefois, debout, en toute hâte, les étudiants en retard. Il date de 1795. Le Signet, YAmphadon et le O. K. sont les plus importants des clubs littéraires. Les cotisations y sont assez élevées, mais on y admet quatre ou cinq membres honoraires tous les ans, pris parmi les élèves les plus distingués qui n'ont pas d'argent.

Dans ces clubs secrets, une seule boule noire entraîne l'exclusion.

Pour être admis au D. K. E., l'étudiant doit passer par une initiation fantaisiste et baroque. On fait le simulacre de le

pendre, de le précipiter dans un trou sans fond, les yeux bandés, etc., etc. C'est une sorte de parodie de la franc- maçonnerie. L'initiation dure trois jours. Pendant ces trois jours, les membres du D. K. E.

peuvent imposer au postulant les épreuves qu'ils veulent. On l'oblige à porter des costumes ridicules, à délacer ses bottines dans un tramway, à grimper au haut des poteaux télégraphiques, à aller saluer une dame qu'il ne connaît pas, à s'asseoir au milieu de la chaussée dans la boue, à se raser un côté de la moustache. On le fait lever au milieu d'une représentation publique; on lui interdit de se déshabiller et de se laver pendant plusieurs jours. On l'excède, on l'éreinte, on le surmène, à un point tel qu'il est quelquefois longtemps à se remettre de ces folies.

Le Hasty- Pudding est un club dramatique très fermé, puisqu'il ne reçoit que quatre-vingt-dix membres et qu'on y paye 50 dollars d'entrée. Les membres y jouent chaque année une pièce musicale de l'un ou de plusieurs d'entre eux. Chacun doit y tenir un rôle ou collaborer d'une façon quelconque à la représentation.

Le club comprend une assez grande salle, avec une scène bien agencée, ornée d'une quantité de caricatures dont beaucoup sont, ma foi, très spirituelles et pleines de verve. Il y a aussi une salle commune pour fumer et pour boire, une bibliothèque où on ne va pas et un billard.

Les blackboulés du Hasty- Pudding peuvent se rejeter sur un autre club également dramatique, le Pi-Eta, moins recherché et d'accès plus facile.

Mais le plus fermé de tous est le Zeta- Psi, qui ne reçoit que trente membres.

On y paye 75 dollars d'entrée (375 francs) et 10 dollars (50 francs) par mois.

A Harvard, on a vite fondé un club.

Comme je l'ai dit tout à l'heure, si l'on n'est pas assez riche, on se réunit dans une simple chambre ; ou bien, s'il s'agit de fils de millionnaires qui veulent s'isoler, on se groupe à une dizaine d'amis, on cherche un titre, on demande l'autorisation au Conseil de l'université, on loue une petite maison en bois avec un office ; on y met quelques tapis, quelques tables, quelques canapés, un billard, une table de jeu, quelquefois des livres ; on engage un nègre pour faire la cuisine et un domestique irlandais, et le club est créé. Les amis iront prendre là leur lunch et leur dîner, ils y trouveront des boissons qu'ils ne trouvent pas partout, et joueront leur partie de poker en avalant quelques verres de whisky.

C'est là que l'Américain prend cette habitude du club qui ne le quittera plus.

A côté de ce spetits cercles fermés où se perd le sentiment démocratique qui ne pouvait naturellement être que provisoire dans ce pays en formation, il y a un grand cercle ouvert, au centre du campus, qui s'appelle Y Union, et dont chaque étudiant inscrit à l'université peut faire partie, en payant un assez minime droit d'entrée (25 francs). Celui-là est un vrai cercle, vaste, bien aménagé. Tout le monde en est, ou à peu près. On y déjeune pour 2 fr. 50, mal d'ailleurs. Et impossible d'y trouver autre chose à boire que de l'eau. Une grande bibliothèque au premier ; dans le sous- sol, une douzaine de billards, une imprimerie où s'imprime le Crimson, journal des étudiants, quotidien à quatre pages, dont trois pages d'an-

nonces, rédigé par un comité de rédaction nommé par les membres du cercle, et qui n'a rien de révolutionnaire.

En outre de ce journal quotidien, les étudiants publient plusieurs revues hebdomadaires et mensuelles, littéraires, juridiques et même illustrées. Le directeur du premier journal satirique de New- York, The Life, M. Mitchell, a fait ses débuts dans le Lampoon d'Harvard, qu'il avait fondé.

un parlement Une autre institution des universitaire pius curieuse est celle des « clubs de débats ». Chaque année d'étudiants a le sien. On y discute les intérêts de l'université et des étudiants. Celui des « seniors » est organisé comme le Sénat des États-Unis. Chaque État est représenté par un étudiant. Les propositions de loi, les motions, les interpellations sont présentées, discutées, renvoyées à un comité, acceptées ou rejetées. Le Sénat est divisé en républicains et en démocrates, et chaque parti choisit son leader.

De plus, Harvard a fondé des débats intercollégiaux avec ses adversaires de Yale et de Princeton. Des sujets de discussion sont choisis par un Comité spécial, et les débats ont lieu devant un jury qui rend un verdict en faveur de la thèse la mieux soutenue. Ici Harvard se venge de Yale ! C'est Harvard qui presque toujours triomphe. Les thèmes sont des thèmes de politique générale, dans ce genre : « L'immigration aux États-Unis ne doit pas être restreinte ». — « La puissance des compagnies de chemins de fer devra être ultérieurement limitée par la

Une des plaisanteries les pins communes consiste à déguiser les nouveaux venus et à les exposer duranl des heures dans îles altitudes ridicules.

On l'oblige souvent à parcourir les allées du Campus, eciilîé d'un baquet en guise île chapeau.

Planche g5.

Planchi 96

L'Amérique du Nord esL aujourd'hui la première nation du monde par l'étendue et la multiplicité de ses voies renées. On signale comme une curiosité rare le vieux pont de pierre de la ligne de Baltimore.

l'i A M III

SUR LA LIGNE DE BALTIMORE-OHIO. — Très avancée dans L'industrie du fer, l'Amérique emploie presque exclusivement cette matière pour ses ouvrages d'art, qui sont, presque toujours, des modèles du travail de l'ingénieur.

UNE RUE DE PHILADELPHIE. Admirablement située sur le Schirylkill et le Delaware, Philadelphie esl

la troisième ville des Etats-1 nis par le chiffre de sa population, qui s'élève à un million el demi d'habitants.

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législation nationale. — « Le temps est venu pour les États-Unis d'abandonner la politique protectionnelle, » etc., etc.

J'ai parlé tout à l'heure des cercles dramatiques où se donnent des représentations périodiques. On y joue, en effet, des pièces en grec, en latin, en français et en allemand. Le Cercle français est le plus ancien et le plus important ; même, grâce à un jeune financier américain amateur de littérature française, qui fut un brillant élève d'Harvard, M. J. H. H y de, bien connu à Paris, il est le plus riche des cercles étrangers d'Harvard. M. Hyde l'a en effet doté, en 1898, d'un capital de 30.000 dollars, dont les intérêts sont employés chaque année à attirer à Harvard des conférenciers français qui doivent y parler littérature. M. René Doumic, M. Brunetière, M. Edouard Rod, M. Henri de Régnier, M. Gaston Deschamps, M. Hugues Le Roux, M. Germain Martin et M. Mabilleau, y passèrent.

A part ces conférences, le Cercle français organise chaque année des représentations théâtrales en français. Depuis quinze ans on y a joué du Labiche, du Racine, du Corneille et du Molière. J'ai assisté à une de ces représentations, qui m'a beaucoup amusé. On donnait le Menteur. C'étaient les étudiants eux-mêmes qui jouaient tous les rôles, même ceux des femmes, car sous aucun prétexte on n'admettrait de femmes à l'université. Je me demande comment on accepterait cela en France... Ces grands diables de vingt- trois ans, bâtis en Hercule, la figure rasée, maquillés, habillés de riches robes Louis XIII, Louis XIV, de

dentelles et de rubans et coiffés de perruques, minaudant, avec des coups d'éventail et des œillades de Clarisses ! Mais ici cela ne paraît pas extraordinaire. On sourit un peu, mais sans étonnement. Les costumes sont très beaux, soigneusement ajustés, exacts; les décors sont brossés par des élèves, et l'orchestre des entr' actes est composé d'étudiants.

Ce qui est amusant, c'est d'entendre ces étrangers détailler les vers classiques avec un petit accent américain plein de saveur et un sens parfait des nuances.

Entendre réciter du Corneille et du Labiche, en plein Massachusetts, par des Américains, je vous assure que cela n'est pas banal ! J'ajouterai même que, au point de vue sentimental, c'est très touchant. Car ces jeunes gens et leurs familles, qui sont là à les écouter et à les applaudir, adorent notre langue. C'est pour eux une joie et une fierté de la comprendre et de la bien parler. C'est l'œuvre du Cercle français d'Harvard, et on peut lui en avoir quelque reconnaissance.

Au contraire, à l'université de Pennsylvanie, j'avais été navré, quelque temps auparavant, en assistant à une représentation semblable, de comprendre à peine le français qu'on y parlait. Que pensez- vous de cette idée baroque de faire jouer à des Américains la Farce de maître Patelin en vieux français ? L'accent des professeurs eux-mêmes était redoutable. On m'a dit qu'ils venaient de la Suisse allemande. Ils pourraient venir de l'Allemagne même, comme tant d'autres que je sais, et n'en seraient pas plus mauvais.

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