CINCINNATI
Une plaisanterie vieillie. — L'émigration des cochons. — Une cille américaine type. — Les rues. — Les gens. — Les tramways. — On ne parle pas. — Des femmes qu'on ne regarde pas. — La gomme à claquer. — Epidémie répugnante. — Le trust de la chewing-gum. — Le Cercle français de Cincinnati. — Une âme d'apôtre. — Mn" Emma Morhard. — Nostalgie. — Les fabriques. — Machines-outils. — Comment on paye les inventeurs. — Fabrique de savon. — 300.000 kilogrammes par jour. — Les ouvriers de MM. Procter et Gamble. — Solution provisoire de la question sociale.
onsieur est marchand de cochons à Cincinnati !
L'opérette devra mettre à jour ses connaissances géographiques ; il n'y a plus de marchand de cochons à Cincinnati. Le centre cochonnier s'est déplacé, il est à présent à Chicago, à Kansas-City, à Omaha, à Denver. A peine y trouverait- on encore quelques marchands de conserves.
En revanche, la ville n'est peuplée que d'Allemands. Il y a tout un immense quartier qu'on appelle: Outre- Rhin (Over the Rhine). On y fabrique surtout à présent de la bière, du whisky, du savon, des machines-outils, de la cordonnerie, des pianos, des cartes à jouer, que sais- je encore. C'est le type accompli de la ville américaine. Je me le disais en la parcourant en tous sens, vers le milieu de février, et je voudrais vous la donner comme un schéma très général et très exact des grandes cités des États-Unis.
Les rues sont droites, comme partout dans ce pays. C'est l'éternel damier à angles droits, qui permet, sans effort d'imagination, de bâtir le plan d'une ville en cinq minutes. Les maisons ont toutes de cinq à vingt étages. Rien qui arrête l'œil, à part les enseignes et les affiches énormes. Aux carrefours des voies importantes, on voit passer en quelques instants, et presque simultanément, cinquante tramways qui vont en tous sens, s' arrêtant à peine quelques secondes.
A la hauteur du premier et du second étage, les rues sont sillonnées de véritables réseaux de fil de fer : trolleys, fils de télégraphe et de téléphone. Jamais d'arbres.
Partout des constructions s'élèvent ; on creuse la terre, on démolit ou on bâtit. De la fumée épaisse. Des camions, des fardiers qui se garent des tramways, mais pas de voitures. Dans ce pays, les millionnaires vont en tramway ; il est impossible, d'ailleurs, de les distinguer de leurs employés ou de leurs domestiques.
Les hommes sont coiffés de feutres
bombés ou tyroliens, jamais de hauts de forme ; ils sont complètement rasés, un certain nombre portent la moustache, à peine une barbe sur cent figures. Les femmes, les unes fortes, d'aspect rude et hommasse, décidées, énergiques; les autres, plus rares, un peu frêles et timides ; beaucoup portent des lunettes ou le binocle à monture d'or. Les jeunes filles ont des bérets de laine à longs poils. Pas d'élégance à proprement parler, pas d'étalage de luxe, pas de fourrures, de simples boas autour du cou. Une correction générale, aucune misère apparente, pas un mendiant.
Une sensation de liberté complète. Personne ne s'occupe ni n'a l'air de s'occuper de vous. Pas de conversation dans les tramways ni dans les rues. Jamais un homme ne regarde une femme plus d'une seconde. Je l'ai constaté mille fois. C'est le fait qui m'a le plus frappé dans le spectacle de la rue et des endroits publics. Cette indifférence, cette absence de curiosité est absolue.
Pas d' agents de police, ou peu. Quelquesuns aux carrefours très fréquentés, pour assurer l'ordre de la circulation. C'est tout.
Des mentons carrés et proéminents. Des bouches qui mâchonnent continuellement la chewing-gum. Cette gomme remplace l'ancien tabac à chiquer, qui a passé de mode, et la gomme élastique que les enfants mastiquent au collège et qu'ils appellent de la gomme à claquer. Ici, c'est un composé hétéroclite que les réclames des fabricants dotent de vertus multiples ; la principale est qu'elle aiderait à la digestion grâce à la pepsine qu'elle contient. La
vérité, c'est qu'elle est une occupation qui s'ajoute aux autres. L'Américain ne pouvant se passer de mouvement s'entraîne à mastiquer pour se faire les mâchoires, quand il est dehors, en tramway, en bateau, dans la rue, dans les endroits publics où il est obligé de demeurer inactif. Comme tous les tics anormaux, celui-ci est désagréable à observer, et obsédant à force d'être général. Un homme sur deux, une femme sur cinq, et presque tous les enfants mâchonnent ainsi tout le long du jour. La chewing-gum se vend par petites tablettes dures et minces chez tous les droguistes. On en trouve aussi dans toutes les gares, dans les boîtes automatiques. On en mâche deux ou trois tablettes à la fois pour que cela fasse corps sous la dent. Après les avoir mastiquées pendant une heure ou deux, on les jette, à l'état de bouillie assez répugnante et assez semblable à de la viande coriace qu'on a renoncé à avaler. Les enfants hésitent à s'en séparer. Ils la conservent en la collant sous le bois des chaises et des fauteuils. Si, pour vous amuser, vous relevez l'un après l'autre les sièges d'un salon d'hôtel, vous ne devez pas être surpris de la collection de pâte mâchée qu'on a oubliée là...
Ce ne serait encore qu'à moitié mal si la salive que les mastiqueurs de gum rejettent n'était noirâtre et abondante.
Les conducteurs de tramways en inondent les marchepieds des véhicules ; les employés de bureau, les parquets des offices. C'est, au total, maniaque et malpropre.
Le goût n'a non plus rien de tentant, mélange d'un vague goudron et d'un grossier parfum quelconque. Et cette gum a déjà
une histoire ! La consommation en est colossale. Plusieurs fabriques se faisaient concurrence, quelqu'un a eu l'idée de faire le trust de la chewing-gum, et il a rapporté des millions à l'habile homme qui en a eu l'idée, M. Ch. Flint !
La neige, naturellement, emplissait les rues ; un froid glacial et coupant me mordait jusqu'aux os à travers ma pelisse, et je voyais que j'étais le seul à en souffrir. Les indigènes, qui ont pu s' aguerrir contre ce climat mortel de l'Amérique du Nord et de l'Est, le supportent le sourire sur les lèvres. Comme on comprend mieux l'activité débordante de ce peuple, le puritanisme et l'alcoolisme, quand on a souffert quelques mois de la neige et de l'âpre vent de ces contrées hostiles !
Aussi, quelle agréable et vivace impression vous laisse l'accueil chaud, cordial, spontané et inattendu qu'un Français reçoit en arrivant à Cincinnati ! Une jeune femme, M"e Emma Morhard, y fonda, il y a cinq ans, le Cercle français, et rend les plus grands services à la cause française dans ces régions. Ame rayonnante et active d'apôtre, vibrante et sagace, elle a su grouper autour d'elle la meilleure partie de l'élément français et de l'élément américain favorable à la France ; et chaque jour, grâce à elle, s'étendent l'influence de l'esprit français et l'étude de notre langue.
Je ne saurais trop marquer le charme souverain qu'opèrent sur le voyageur solitaire ces mains chaudement tendues vers lui dans ces villes immenses qui sont pour nous des déserts, sur le magnétisme de cette sympathie qui vous donne la sensation réconfortante d'être de la même race, de la même civilisation, de la même huma-
nité. Celui qui n'a pas été plus loin que les lacs suisses ou les fjords de Norvège, celui qui n'a pas voyagé seul à mille lieues de son foyer, ignore la tristesse de l'isolement, de l'étrangeté, la détresse de l'être abandonné dans du vrai lointain. Pourquoi n'avouerais- je pas ce mal qui vous prend ici, le vulgaire mal du pays, nostalgie douloureuse d'un ciel plus chaud et plus clément, d'une vie plus gaie et plus insouciante?
visite des H y a beaucoup de fabriques fabriques à Cincinnati. J'en ai visité quelques-unes. Elles se ressemblent.
L'une d'entre elles m'a pourtant intéressé plus que les autres : c'est une fabrique de machines- outils pour la menuiserie. La main humaine est devenue presque inutile dans le travail du bois : les machines rabotent, scient, découpent, tournent, percent, entaillent le bois avec une précision parfaite et rapide. Dans les ateliers d'essai où je les ai vues fonctionner, je les admirai fort. Un seul homme devant sa machine, et sans faire aucun effort, abat dans sa journée le travail d'au moins 200 ouvriers. J'ai vu aussi le musée des échantillons : colonnes à chapiteaux et à moulures, tenons et mortaises, fabriqués exclusivement par des machines.
C'est merveilleux !
Cette usine, qui emploie un millier d'ouvriers, produit 300 machines- outils par mois en moyenne, soit 15 par jour. Car vous savez déjà qu'en Amérique on ne travaille pas le dimanche, ni l'après-midi du samedi. Ces machines se vendent, l'une dans l'autre, 5.000 francs.
Un inventeur est attaché à l'usine. On
lui propose des problèmes de mécanique, et il doit les résoudre. Ou bien il a des idées personnelles, qu'il exécute de concert avec les contremaîtres et les patrons. Il est payé 12.000 dollars par an, soit 60.000 francs.
L'un des chefs de la maison me raconte que, lorsqu'ils lancent une machine nouvelle, ils en vendent les six premiers exemplaires moitié moins cher qu'ils ne leur coûtent. Après la sixième, ils gagnent tout ce qu'ils veulent.
J'ai vu aussi une fabrique de savon et de bougies. Ici l'intérêt n'est pas dans le mode de fabrication, qui ressemble aux procédés connus. Peut-être produit- on plus que partout ailleurs, comme on me l'a affirmé. Il y a 900 ouvriers, dont 200 femmes. On y empaquette par jour 10.000 caisses de savon de 30 kilogrammes chacune, soit 300.000 kilogrammes de savon ! Si ce chiffre est exact, voilà bien de la propreté assurée.
J'ai compté, en effet, 64 cuves colossales de 10 mètres de profondeur et de 5 mètres de diamètre. Plusieurs, toutes pleines, bouillonnaient. Le mélange de graisse et d'huile brûlantes semblait se rétracter sur lui-même comme des intestins géants en travail ; c'était comme un enchevêtrement d'innombrables constrictors qui feraient effort pour se séparer. D'autres cuves bouillonnaient plus fort, comme des cratères de volcan, et lançaient à un mètre en l'air des geysers de saindoux. Des parfums se mélangeaient aux odeurs fades de la graisse et de la potasse.
Mais j'aurais pu voir tout cela chez nous. Et ce qui m'amenait ici, c'était l'organisation économique de la fabrique, les rap-
ports entre patrons et ouvriers qu'on m'avait cités comme particulièrement intéressants.
Et, en effet, les patrons, MM. Procter et Gamble, sont des patrons bien intelligents. L'un d'eux me le prouve par une série de raisonnements d'une grande justesse.
« Nous avons pour principe, me dit- il, de payer cher nos ouvriers et de nous les attacher, non par la reconnaissance, — cela ne paye pas ! — mais par l'intérêt, ce qui est plus sérieux en vérité.
« Et voici comment nous procédons :
« Quand la maison se fonda, en 1837, nous prêtâmes de l'argent à nous ouvriers, à 4 p. 100, — ce qui est peu, vous le savez, en Amérique, — pour leur permettre d' acheter des actions de la fabrique et ainsi les intéresser à sa prospérité. Les actions étaient alors très bas, puisque nous débutions, et ce fut une bonne affaire pour eux. Ils ne risquaient rien, d'ailleurs, car M. Procter leur garantissait personnellement pour l'avenir le rachat de ces actions au prix qu'ils les avaient payées.
« Mais comme, à présent, les actions coûtent trop cher, nous avons, depuis seize ans, changé de système : nous faisons participer nos ouvriers à nos bénéfices. Tous ceux qui gagnent annuellement 1.500 dollars et au-dessous reçoivent, à la fin de l'année, une part proportionnelle à leur salaire. Le total de ces parts équivaut à 20 p. 100 des bénéfices de la fabrique.
« Si, pour une raison quelconque, un ouvrier ne touche pas sa part de dividende, — s'il quitte la fabrique ou s'il meurt, — elle va à la caisse de retraites ouvrières que nous avons fondée.
CINCINNATI SOUS LA NEIGE. — Los hivers à Cincinnati sont généralemenl très rigoureux. La ville doit son nom à l'ordre «les « Cincinnati », qui avaient quitté la charrue, comme jadis Cincinnatus à Rome, pour défendre la patrie.
SUR LE TENNESSEE. - Le chemin de fer qui va de Cincinnati à la Nouvelle-Orléans, pénètre dans la riante vallée du Tennessee, toute peuplée île résidences estivales, au pied des monts Cumberland.
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