‹ L'Amérique moderneChapitre 35 sur 46 · MŒURS NEGRES · texte numérisé non relu

MŒURS NEGRES

Visite à une plantation de canne à sucre. — Chez M. Behan, à White-Castle. — Le Mississipi. — La levée.

— Le voyageur tue un serpent. — Le village nègre. — Mort de deux négresses. — Visite à la case mortuaire. —

Exposition des morts au temple baptiste. — Veillée funèbre. — Les prières. — Les sermons. — Les cris. —

Scène de folie. — L'enterrement. — Scènes déchirantes. — Le cimetière. — Paroxysmes.

vant d'entamer l'étude de la question nègre, je vou- /V lais voir d'autres nègres

que les cireurs de bottes et les domestiques des pullmanns, qui n'inspirent pas une sympathie exagérée. J'avais remarqué assez souvent, en effet, que les nègres qu'on avait habillés d'un uniforme et coiffés d'une casquette galonnée étaient bien moins polis que les autres. Ils prenaient vite le sans- gêne des employés blancs et, naturellement, l'exagéraient, comme font toutes les natures primitives. Ou bien, au contraire, dans les restaurants, surveillés par des chefs blancs, ils étalaient leur servilité ; leur sourire figé, qui au début a quelque chose de séduisant pour notre despotisme, finit à la longue par irriter, car ils en font la réponse à tout ce qu'on leur dit, même aux reproches et aux injures.

Je voulais donc voir les vrais nègres des plantations, que la fréquentation des

villes n'a pas encore gâtés. Peut-être trouverais- je là quelque oncle Tom philosophe ou quelque Booker Washington adolescent. Et puis, je verrais une plantation de sucre, c'est-à-dire la réalité des imaginations de ma prime jeunesse; je trouve que c'est là. une des plus grandes jouissances du voyage, plus vives même que celles qu'on éprouve à découvrir des choses nouvelles.

Des amis me présentèrent à M. Behan, ancien maire de la Nouvelle- Orléans, dont l'exploitation se trouve à quatre heures du chemin de fer de la ville, à White- Castle, sur les bords mêmes du Mississipi. Cet homme aimable et sa charmante famille voulurent bien me recevoir à leur villa, et j'y demeurai trois jours pour m' initier à la vie de planteur. Hospitalité délicieuse dont je dois les remercier ici bien sincèrement.

La plantation s'appelle Alhambra. Bâtie au milieu de pelouses plantées d'arbres et d'arbustes, la villa du maître se dresse presque sur le bord d'une route étroite et défoncée, impraticable en temps de

pluie. Au-dessus de la route, grimpe un talus haut de plusieurs mètres, qui s'appelle la levée : c'est un travail de défense qu'on a établi tout le long du Mississipi, pour empêcher les inondations, et qui a coûté des centaines de millions à l'État.

La maison est une élégante habitation de bois peint en rouge, avec de petits contrevents vert pâle. Des plantes grimpantes courent du haut en bas de la façade; des découpages de bois blanc de style hispanomauresque ornent les galeries à colonnes qui entourent le bâtiment à tous les étages.

Derrière l'habitation, aussi loin que le regard peut aller, des champs plats, gris, monotones, coupés de bouquets d'arbres et de huttes blanches. Ce n'est pas le moment de la roulaison; les champs sont mornes et déserts. A peine quelques vaches et moutons qui paissent dans les prairies. La fabrique est silencieuse, les machines dorment. Comme on ne travaille pas, les nègres se promènent sur la levée. En voici qui flânent, une guitare sous le bras ; en voici d'autres qui pèchent le long du fleuve. Tous les cent mètres à peu près, il y en a un : ils plongent sans cesse dans l'eau jaune leur longue épuisette et la retirent lentement.

Le Mississipi est très large en cet endroit. Les arbres qui bordent l'autre rive ont l'air de petits arbres de boîte à jouets.

Dans l'immense solitude de l'eau, des troncs d'arbres gros comme des canots passent, rapides, portés par le courant. De loin, on dirait des pirogues à la dérive. Le Mississipi a franchi une première levée. Des saules sont entièrement noyés à 30 mètres du bord; on ne voit plus

que le sommet de leurs branches minces. Sur le bord du fleuve, nous rencontrons un long serpent jaune et noir, qui essayait de remonter le talus, en redressant sa tête fine, d'où sortait un petit dard aigu. Nous le tuons à coups de bâton sur la tête, non sans quelque émotion. Un chien vient le flairer et veut le prendre entre ses dents ; mais il frétille encore, et le chien, effrayé, tourne autour de lui et n'ose plus l'approcher.

On vient nous dire que deux négresses de la plantation sont mortes le matin et qu'on doit les enterrer le lendemain. Je sais que les coutumes funèbres des nègres sont particulièrement curieuses, et voilà que je ne pense plus qu'à assister à la douleur de ces pauvres gens.

Le village est ramassé en deux ou trois rues ou doubles rangées de baraques de bois peint à la chaux et qui se touchent. Nous nous arrêtons chez une ancienne esclave. Elle s'appelle Harriett. C'est une femme de soixante ans, à la bouche édentée, aux yeux restés brillants. Une pipe sort de la poche de son tablier, car elle fume la pipe. Elle parle un peu français, avec un amusant mélange de mots anglais : cela s'appelle le gambo. J'essaie de la faire causer, et je n'en tire pas grand' chose. Elle est née dans la Caroline du Sud, a eu seize enfants. Son premier maître était noir. Elle fut plusieurs fois vendue, mais quel prix, elle n'en sait rien. Elle a l'air de trouver cela naturel, d'ailleurs. On la nourrissait de maïs et de porc. Son travail était le même que celui des hommes.

Le cochon qu'elle avait est mort, et elle en paraît navrée. Je lui donne de quoi en acheter un autre — ce n'est pas grand'-

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LES NEGRES EN LOUISIANE. — La Louisiane est, de toule l'Amérique, le pays où la question nègre atteignit son maximum d'acuité, c'est aussi celui où les noirs revendiquèrent le plus énergiquement leur égalité devant les blancs.

Cl. J. Remangon.

UNE CABANE DE NEGRES. — Les nègres de la Louisiane, après avoir conquis leur indépendance se saisirent du pouvoir. Leurs excès amenèrent les représailles des blancs qui les rejetèrent dans leur condition subalterne.

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• — — Phot. Coller's Weekly

LES NÈGRES EN AMERIQUE. — L'abolition de l'esclavage a fait tomber les chaînes du nègre, sans relever sa condition morale : l'Américain ne l'emploie guère que pour les rudes besogne-, des champs.

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LES NEGRES EN AMÉRIQUE. — Il y a en ce moment dix millions de nègres aux États-Unis. Ces dix millions d'hommes, adonnés presque exclusivement à l'agriculture, représentent une richesse réelle pour le pays.

LA RECOLTE DU COTON. — C'est dans les États du Sud que les nègres sont le plus nombreux : bien que libres, beaucoup d'entre eux continuent à vivre sur la terre où peinèrent leurs parents esclaves, à labourer, à récolter le coton, etc.

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chose, — et la voilà qui éclate d'un grand rire bruyant et sauvage et qu' elle me secoue les mains pour me remercier.

On nous conduit ensuite à la maison de la morte. C'est une case de planches mal jointes, bâtie sur des madriers à 50 centimètres du sol. De vieux journaux jaunis découpés en dessins bizarres, des prospectus sont épingles de place en place sur les murs, en guise d'ornement. Au milieu, étendue sur une planche, tout enveloppée de calicot blanc et recouverte de branches de sapin vert, la morte. On relève son voile pour nous la montrer, et je vois une maigre figure de momie, toute noire, desséchée, comme on en conserve dans les musées. La malheureuse a dû beaucoup souffrir, ses traits sont douloureux à pleurer.

La plupart des nègres de ces contrées sont dans la main des baptistes, c'est-àdire des prêtres d'un christianisme dissident d'une forme grossière, aux rites barbares.

L'usage veut que les cercueils des morts soient exposés dans la chapelle, — on ne peut pourtant appeler ainsi un hangar sans aucun signe ni symbole religieux, — et que tous les membres de la confrérie viennent faire la veillée autour des morts.

enterrement Ce soir-là donc, vers neuf nègre o o o heures, conduit par miss Behan, la très charmante fille du planteur, je me rendis à la veillée des morts. La salle était pleine jusqu'au portail. Les nègres s'écartèrent à notre approche, et malgré nous on nous conduisit jusqu'au « chœur », derrière le pasteur nègre qui parlait. On nous apporta des chaises, et

nous nous assîmes. Le pasteur, un peu à notre droite, nous tournait le dos. Devant nous, tout près, les deux cercueils côte à côte, en bois rougeâtre et verni, ornés de poignées et d'ornements de métal blanc. La salle assez vaste était éclairée par quatre petites lampes à pétrole. Tous les bancs étaient garnis de nègres et de négresses. Nous étions les seuls blancs de l'assistance.

Voilà le cadre et les personnages.

Mais comment vous rendre ce que je vis et entendis là durant deux heures?

Pendant que le pasteur parlait (en anglais), la salle entière criait, geignait, se lamentait sur un ton douloureux. Des femmes, la bouche fermée, se plaignaient sourdement comme d'une insupportable douleur. D' autres pleuraient, sanglotaient, avec des exclamations désespérées. D'autres entamaient des mélopées lugubres, qu'elles improvisaient, où se mêlaient les noms des deux défuntes et des invocations à Dieu. Quand l'inspiration cessait, elles se contentaient de crier : « O Lord ! ô Lord ! » (O Dieu ! ô Dieu !) sur des tons plaintifs et suppliants.

Le pasteur parlait toujours. Il racontait les légendes de la Bible, les commentait à sa façon, très vite, sans suite et dans une incohérence folle, simplement comme un thème à ses cris et à ses objurgations. Sa voix montait sans cesse, s'échauffait, son débit se précipitait jusqu'au bredouillement, sa voix s'éraillait jusqu'à la fureur, ses yeux s'ouvraient comme des yeux d'hystérique, son front suait à grosses gouttes, il bavait une salive qu'il n'essuyait même pas.

Que dit-il ? que dit-il ? Je ne le com-

prends pas, et miss Behan m'avoue qu'elle n'y comprend rien elle-même, que cela n'a aucune espèce de sens. Il avait l'air de projeter de tout son être, sur cette foule d'innocents et de simples, le fluide de son corps pour les affoler et les exaspérer. L'assemblée, en effet, peu à peu s'excite à son tour; ces cris, ce torrent débordant d'appels et de vociférations la galvanisent, et les sanglots, les gémissements montent dans un chromatisme irrésistible. Les femmes surtout, les unes en turban, les autres en chapeau à plumes, ou en cabriolet rose, se mettent à hurler leur désespoir, à glapir comme si mille aiguilles piquaient leur chair ; et le pasteur nègre, dans sa longue redingote noire, un mouchoir autour du cou, sa tête coiffée d'une calotte noire et encadrée de favoris grisonnants et frisés et qui ruisselle, la bouche bavante, domine de sa propre exaltation cette ivresse tragique. Des interjections navrées, des apostrophes partent de tous les coins ; les hommes et les femmes, dans des postures désolées, abandonnées, se balancent sur les bancs avec des plaintes à fendre l'âme : « 0 Lord! Aide- nous! Aie pitié de nous! {Help us! Hâve mercy /) Des mouchoirs sortent de toutes les poches, on pleure de vraies larmes...

Tout à coup une voix splendide de femme s'élève non loin de nous, une voix de cuivre pur, une voix de contralto, pénétrante et claire, qui domine toutes les autres. C'est une jeune négresse d'une grande beauté qui prie pour les défuntes.

Elle dit, sur un ton de mélopée, ses adieux aux mortes et ses prières au ciel. L'angoisse générale semble augmenter en-

core. Les pieds commencent à frapper le plancher de bois, très vite : c'est, paraît- il, le signe de l'exaspération dernière.

Le pasteur s'en aperçoit. Et le voilà qui repart de plus belle .

Il vocifère :

« Priez plus fort, plus fort, encore ! encore plus fort ! »

Mais la note de cuivre de tout à l'heure plane sur le concert de sanglots; elle tremble et frissonne avec des notes bémolisées, infiniment tristes.

Il est onze heures du soir, voilà deux heures que nous sommes là; allons- nous- en, cette folie pourrait nous gagner.

Vous représentez- vous cette foule ténébreuse, dont seuls les yeux de nacre étaient visibles sous la pauvre clarté des lampes à pétrole, ces gens se lamentant comme des blessés, ces femmes égarées par leur propre suggestion, hurlant à la mort horrible, avec l'inconscience et l'instinct des bêtes?

Le lendemain matin, je voulus assister à l'enterrement. Nous reprîmes nos places de la veille, devant les cercueils. Le temple était plein comme hier. Tous ces gens avaient passé la nuit là à pleurer et à gémir. Seul, le pasteur était allé se reposer. Il avait repris des forces. Car il se mit à narrer l'histoire de Job sur un ton d'absurde lyrisme, de frénésie maniaque, qui n'avait aucun rapport avec le sujet. Il émailla d'ailleurs la légende de tant d'incohérences qu'elle devenait méconnaissable. Puis il raconta qu'il était allé voir les mortes pendant leur agonie, qu'il leur avait parlé, qu'elles avaient pardonné à tout le monde, et aussi supplié qu'on leur pardonnât, qu'elles sont parties vers Dieu,

qu'on ne les reverra plus qu'au ciel, que c'est bien fini, fini pour toujours sur cette terre, et qu'il faut pleurer, prier Dieu, le supplier, et il insistait tellement, tellement, avec une rage si furibonde, qu'au bout d'une demi- heure, voilà les femmes, de nouveau transportées de douleur, qui déchirent l'air de cris, qui pleurent à torrents, et qu'au premier rang la famille des défuntes s'émeut, sanglote plus fort, commence à frapper du pied... Alors, les deux filles des mortes se lèvent, suffoquées de sanglots, vont versles cercueils et se mettent à cogner du poing le couvercle de bois, en criant : « Mère ! mère ! Pauvre mère ! 0 Dieu ! Dieu ! Jésus ! Jésus ! ne la laisse pas seule ! » La salle entière trépigne, les femmes tapent du talon, se frappent la poitrine et les cuisses à coups de poing, en criant.

Les pauvres orphelines sont coiffées de canotiers de paille noire qui tiennent mal sur leurs courts cheveux crépus. On les emmène, soulevées par les pieds et par la tête ; elles se débattent comme des possédées, en criant, en pleurant; leurs chapeaux tombent dans la mêlée. C'est une scène épouvantable de douleur et de démence. La détresse de ces malheureuses âmes vous poigne et vous déchire.

Nous allons jusqu'au seuil de l'église pour assister à la sortie. Le pasteur nous voit. Il veut nous remercier de nos offrandes, et il dit à l'assistance de se retourner vers nous et de nous saluer. Tous obéissent, se tournent vers nous automatiquement sur un signal et s'inclinent profondément en disant merci.

Le pasteur appelle deux hommes et deux femmes pour sortir les cercueils.

Le cortège sort au milieu des clameurs éperdues des femmes. Heureusement le cimetière est attenant au temple. Les trous sont prêts. Ils sont pleins d'eau, car la terre est inondée par le fleuve tout proche. On y jette les cercueils, et huit hommes s'empressent de les recouvrir de terre. Les hurlements et les trépignements des femmes reprennent de plus belle.

Les orphelines veulent se jeter dans les trous. Des hommes s'interposent ; elles les bousculent furieusement; deux d'entre eux sont renversés ; elles vont se précipiter, mais on les rattrape et on les maintient jusqu'à ce que les trous soient bouchés. Elles continuent à appeler leurs mères : « Mamma ! mamma ! Je n'ai plus de mère. Au revoir ! J'espère te revoir encore. Dieu! Jésus! Aie pitié! Aie pitié! » Et les hommes qui, dans l'église, étaient demeurés passifs et presque silencieux, se mettent à pleurer à leur tour.

Et, dans ce petit cimetière ensoleillé, c'est, autour des tombes fraîches, un grouillement de préau de fous. Les négresses en corsages multicolores, en madras ou en chapeaux, s'agitent, font des gestes de désespoir, se jettent dans les bras l'une de l'autre, sanglotent et crient. C'est le paroxysme de l'exaspération forcenée et de l'hystérie.

Le temps est doux et tiède, le soleil un peu rêveur derrière quelques nuages qui tamisent ses rayons, fait flotter sur la campagne une atmosphère de paresse.

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