PLAGES DE MILLIARDAIRES
La côte du Pacifique. — Plages à la mode. — Monterey, San -Diego, Santa Barbara. — Les cloîtres des vieilles missions espagnoles. — L'Américain n'aime pas le repos. — Vision de rêve : MM. Rockefeller père et fils. — Un pétrole qui éclaire. — 4 milliards de fortune. — Courte biographie. — Un homme que même ses amis craignent. — Légende à rectifier. — Rockefeller mange de tout. — Sa santé. — Médecin de parade. — Quelques multi-millionnaires. — Marshall Field. — Frick. — Lincoln. — Portraits. — Mrs. Rockefeller. — Une milliardaire mal habillée. — Son fils. —Philosophie d'une servante. — Rockefeller ne donne pas de pourboires, mais il fait des cadeaux de 30 millions. — Ses habitudes. — Dix heures sonnent. — Paysages. — Pays sans routes. — Dressage de chevaux mexicains. — Le puritanisme. — Discipline exagérée. — Le mauvais hôtelier. — Les lois bleues. — Culte exaspéré de la volonté. — Luttes contre le diable. — L'instinct de la tradition. — Un musée curieux.
Los Angeles; toutle monde m'a dit : « Vous ne pouvez pas quitter la Californie sans avoir vu Santa Barbara, Coronado Beach, Monterey, San Diego, Riverside. Ce sont les plages de l'Ouest à la mode, et si vous retournez en Europe sans avoir vu cela, vous ne pourrez pas dire que vous connaissez l'Amérique. »
Or, si je ne tiens pas à dire que je connais l'Amérique après l'avoir pourtant arpentée du haut en bas et de long en large avec des zigzags pendant huit longs mois, je tiens au moins à ne pas quitter ce sol lointain avec le remords de m' être sciemment désintéressé, soit d'un beau spectacle à ma portée, soit d'une institution typique.
Je suis donc allé visiter les plages sud-
californiennes. Elles se ressemblent à peu près toutes par la chaleur du climat, la douceur du flot, la végétation luxuriante, par l'abondance des fleurs, par la cherté de la vie d'hôtel et aussi par les gens qu'on y voit. A Riverside, près d'une immense avenue de magnolias, il y a de fantastiques cactus- cierges plus grands que des arbres, et dont les troncs sans feuilles, hauts de 10 mètres, sont cannelés comme des colonnes ioniques qui auraient des arêtes vives armées d'aiguilles et de dents de scies. A San Diego (1), j'ai vu des palmiers de près de 20 mètres qui furent plantés en 1769 ; près de Santa Monica, on montre une avenue d'eucalyptus de 16 kilomètres de long. Partout, non loin des grèves, s'élèvent de ravissantes missions espagnoles, exposées dans
(1) C'est aussi à San Diego que j'ai vu des femmes-pilotes, en jupe courte et casquette galonnée
des coins abrités, au pied des monts, loin du bruit, au centre de vergers édéniques où abondent les figues, les oranges, les pêches et les fleurs. Quelques Pères franciscains vivent là, sous les arceaux de cloîtres blancs et frais couverts de tuiles roses ; une vieille fontaine coule au milieu de la cour dans une vasque de pierre moussue ; des roses et des géraniums grimpent le long des piliers de briques qui s'effritent. Ils y mènent la vie que devaient mener là, il y a un siècle, les fondateurs des missions espagnoles et portugaises, qui furent en même temps des colons. On va visiter ces lieux comme les seuls vestiges du passé du Nouveau- Monde. Et les Américains ont, naïvement, devant ces murs sans histoire et sans architecture, à peine séculaires, la même curiosité, le même respect que nous ressentons devant nos cathédrales du moyen âge ou les ruines des Parthénons.
Une réclame énorme en affiches, en brochures, en prospectus, en annonces de journaux, essaye d'attirer dans l'Ouest les Américains qui veulent se reposer.
Mais, c'est dur... L'Américain veut travailler, les journées sont courtes, et la Californie est à quatre ou cinq jours de l'Est. Aussi, y voit- on relativement peu de monde, et un monde spécial : hommes entre cinquante et soixante ans, femmes entre deux âges, peu ou pas de jeunes filles.
santa o A l'hôtel de Santa Barbara, le Barbara sojrj dans les allées et venues de l' avant- dîner, parmi la foule animée des habits noirs et des toilettes de femmes, dans le grand hall de l'hôtel étincelant delumière,
on me montre M. Rockefeller, le père !
Vous connaissez le nom de cet homme, le plus riche des milliardaires américains, c'est-à-dire, à coup sûr, le plus riche de tout l'univers. Dans ce pays où l'effort individuel trouve le plus facilement à se déployer, et où seul il compte, M. John D. Rockefeller est évidemment le plus extraordinaire des hommes. On estime à plus de 4 milliards de francs sa fortune totale. Mais personne n'a compté avec lui, et il n'a jamais fait de confidences à personne. On sait seulement qu'il y a neuf ou dix ans, lorsqu'on a procédé au recensement des bons du trésor des États-Unis, il y en avait pour 400 millions de dollars 4 p. 100 à son nom. On sait aussi que le Standard OU, sa grosse affaire, c'est-à-dire le trust du pétrole, lui rapporte par an 100 millions de francs. Enfin son nom figure parmi les plus gros propriétaires des plus fortes compagnies de chemins de fer américains.
Or, il y a quarante ans, en 1864, il n'avait pas 1. 000 dollars en poche. C'était un pauvre garçon de librairie à Cleveland, dans POhio. Il se mit à étudier les affaires d'huile de pétrole, entra comme employé aux Docks, et commença par quelques petites spéculations heureuses, qui, depuis, ont prospéré sans cesse. Aujourd'hui, il est le maître absolu du pétrole, on peut dire du monde entier ; chaque coup de balancier des puits à huile l'enrichit, et s'il lui plaît un matin, en se levant, de faire un cadeau de quelques millions à son ami Harper, président de l'Université de Chicago, il n'a, d'un trait de plume, qu'à augmenter d'un sou le cours du jour.
Voilà donc un homme puissant. Et c'est aussi un homme que l'on craint. A New- York, à Pittsburg, à Chicago, j'ai rencontré de ses amis, ou du moins des gens de son intimité, car John D. Rockefeller n'a pas d'amis. Ces gens, riches eux-mêmes de plusieurs centaines de millions, à la tête des plus grosses affaires de banque, d'industrie et de chemins de fer des États-Unis, voulurent bien me renseigner sur eux, sur leurs intérêts, et me recevoir chez eux ; mais aussitôt que je prononçais le nom de Rockefeller, une ombre passait sur leurs visages, le ton de la conversation changeait, et, si je leur demandais de me présenter à leur « ami », je voyais à leur embarras et à leur silence, que je serais mal venu à insister.
Et voilà qu'un soir, à Santa Barbara, au moment d'aller nous mettre à table, mon ami le prêtre irlandais (nous ne nous sommes pas quittés!) me montra le potentat.
Comme on écrit l'histoire !
J'avais lu, en France, avant de partir, que M. Rockefeller, cadavre ambulant, blême et penché sur un bâton de chemineau, n'avait pas mangé depuis six ans, qu'on ne réussissait à le faire vivre qu'au moyen d'une nourriture artificielle. Je me souviens, j'avais lu : « Il meurt, entendezvous, il meurt de faim, comme un gueux... »
Hélas '. Shakespeare ! Eschyle ! Il faut en rabattre. John D. Rockefeller est un homme de haute taille, à l'ossature puissante. Ses épaules sont à peine voûtées, et il marche sans bâton, d'un pas alerte et sûr. Il n'a, d'ailleurs, que soixantequatre ans. Certes, il n'est pas beau ! Vous ne trouveriez pas un poil ni sur le
sommet, ni sur l'arrière, ni sur la face de cette tête maigre et osseuse, aux maxillaires proéminents, mais dont la peau est rouge, sanguine, comme échaudée. Face de Pierrot sérieux et volontaire, à peau de poulet rose soigneusement plumé. Son nez long s'avance entre deux petits yeux ronds, noirs, au regard droit et dur. Des lèvres très minces, presque invisibles, s' aplatissent au- dessus d' un menton pointu et saillant. A le regarder attentivement, il donne une impression de force et de volonté rigide, sans éclat, mais inflexible ; sous un capuchon de bure, il semblerait un vieux moine de l'Inquisition, comme on en voit dans les musées espagnols ; drapé dans les plis d'une toge, ce serait un intègre Romain de la bonne époque.
Sept heures sonnèrent, et tout le monde se rendit à la salle à manger. Je ne perdais pas de vue le magnat. Il salua en passant M. Frick, de Pittsburg, l'associé de Carnegie, le plus fort des deux, paraît-il, celui qui eut les idées et les réalisa ; il salua M. Lincoln, fils du grand Lincoln; M. Marshall Field, le Chauchard de Chicago, un Chauchard riche de 500 millions, et il prit place à une table toute voisine de la mienne.
J'étais favorisé par le hasard, et j'allais donc voir mourir de faim le Roi du Pétrole !
Il était assis au milieu des siens, devant une grande table ronde, entre sa femme, une petite créature maigre, à cheveux gris, laide, en toilette rose ; son fils, un jeune homme de vingt- cinq ans environ, entièrement rasé, un binocle d'or sur le nez, des cheveux pommadés séparés par une raie, tête de jeune clergyman ; sa belle-
L'AMÉRIÇUE MODERNE
fille, avec un long nez et un menton en galoche ; une de ses filles, brune, de haute taille, insignifiante, très mal habillée (il paraît qu'il n'entend lui donner que 15 millions de dollars de dot), et le médecin de la famille, un grand homme fort aux favoris courts en pattes de lapin, haut en couleur, l'air réjoui, tout à fait le type des bons parrains dans les comédies de Scribe et d'Augier.
M. John D. Rockefeller ne mourut pas ce soir-là, ayant mangé de tous les plats qu'on nous servit. Et pourtant, Dieu sait si la cuisine était mauvaise !
Quand mon milliardaire de voisin eut quitté sa table, j'interrogeai la bonne attachée à son service. Il m'avait bien paru manger de tout, mais je voulais en être sûr. La fille me dit :
« Non seulement il mange de tout, mais il a un rude appétit ! Pourtant il boit du lait et mange des crackers au lieu de pain » ( Les crackers sont des espèces de biscottes sèches qu'on trouve sur toutes les tables américaines, de même que du beurre et de l'eau glacée.)
Celle qui me parlait était une grande fille solide, aux joues rebondies, à l'œil brillant.
« Voilà un homme qui doit être généreux?» fis- je.
Elle se mit à rire :
« Il vient de Pasedena, me dit- elle, et les journaux de Los Angeles ont raconté qu'il avait quitté l'hôtel Green sans donner un sou de pourboire aux domestiques. Il ne leur a laissé que leurs yeux pour pleurer !
— Voudriez- vous être à sa place? »
Elle s'écria :
« Ah! non! Ah! non!... Si encore il avait des cheveux ! »
Et voilà la vie, monsieur Rockefeller ! Une pauvre fille de salle, quoi que vous en pensiez peut-être, ne vous envie pas !
Tout le monde alla s'asseoir dans les rocking- chairs du grand hall. Je causai un instant avec M. Frick. Celui-ci, non plus, n'est pas un homme ordinaire. Agé de cinquante- quatre ans, Suisse d'origine, arrivé sans le sou en Amérique, il est riche aujourd'hui de 50 millions de dollars, soit à peu près 250 millions de francs. Il possède 23. 000 hectares de terrain houiller, comprenant 83 mines de charbon, où 11.000 mineurs travaillent à son compte pour alimenter ses 2. 000 fours à coke de Cornelsville. Il me racontait qu'il a produit, en une seule année, 330.000 wagons de coke, qui, mis bout à bout, couvriraient la distance entre Londres et la Perse !
o o o multi- M. Frick causait tout à millionnaires l'heure, sur un canapé, avec Rockefeller. Près d'eux se tenaient debout M. Lincoln et M. Marshall Field. C'était un assez joli bouquet de capitalistes ! Frick, court et trapu, ressemble au roi Edouard VII, avec ses gros yeux bleus et sa barbe grisonnante; Lincoln, grand, barbe roussâtre en pointe, cheveux en désordre, l'air « artiste»; Marshall Field, mélange d'un Galliffet qui aurait les cheveux longs et d'un Lockroy caporalisé, mais rouge, nerveux, agité ; Rockefeller, en confesseur de Philippe II, et son fils, Ëliacin de l'église baptiste, le dauphin du Pétrole, se recueillant pour les trusts futurs, composaient un tableau précieux à transmettre
MONTEREY. Le plus ancien théâtre de Californie. — Jusqu'à la conquête américaine, la petite bourgade de Monterey fut la capitale de la Californie. On y voit encore un théâtre qui date des premiers temps de l'occupation espagnole.
Photo. Putnam et Vale
MONTEREY. Cabane de pêcheurs chinois. — Bien «pu- fréquenté l'été par les riches touristes de San Francisco, Monterey reste avant tout une plage de pêcheurs. Beaucoup de Chinois y exercent ce rude et périlleux métier.
Planche ioi.