CE QU'EST DEVENUE LA RACE CIVILISATRICE
Celui qui, pour la première fois, entend parler des ruines préhistoriques jonchant le sol du Mexique, de l'Amérique centrale et du Pérou, s’étonne de ce que de telles antiquités puissent se trouver sur notre continent. Lorsqu'on lui décrit les villes qui existaient autrefois dans ces régions, villes remplies de temples, de palais, d’édifices extraordinaires par leur architecture, par leur masse, les inscriptions et ornementations dont ils étaient couverts, monuments qui attestent la puissance, la richesse et la civilisation relativement avancée des peuples qui les érigèrent, invariablement il nous pose la question suivante : « Mais, que sont donc devenues ces races civilisées? Elles n’ont pas dû disparaître sans laisser de descendants. Les Indiens que les Espagnols rencontrèrent dans ces mêmes parties-de l'Amérique ne semblent pas avoir été alors en possession d’une civilisation très développée ; la facilité avec laquelle ils furent conquis ne nous donne qu’une idée médiocre de leur industrie et de leurs moyens de résistance ; enfin, les auteurs du temps de la conquête
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nous disent peu de choses du passé de ces inêmes Indiens. »
Tel est à peu près le langage que nous tient celui dont les connaissances en fait d'histoire sur l’ancienne Amérique se bornent généralement à savoir que lorsque les Européens pénétrèrent pour la première fois dans le Mexique, ils y trouvèrent un peuple appelé les Aztèques, gouverné par un empeteur du nom de Montezuma, qu’ils détrônèrent.
D'abord les circonstances extraordinairement heureuses qui favorisèrent les Espagnols dans leur conquête du Mexique et du Pérou, si on voulait les raconter ici, fourniraient la matière d'un long chapitre. Quant aux écrivains espagnols des premiers temps de la conquête, la vue des villes étranges, habitées ou désertes, que le pays renfermait alors, les remplit d’admiration, et le degré de civilisation dans lequel ils trouvèrent les populations indigènes ne les étonne pas moins Il n’y a point à en douter : ces mêmes populations étaient, sinon les descendants directs des premiers colons civilisés, du moins les héritiers de leur civilisation. Seulement, an XVe siècle, ils n’offraient plus que le spectacle de peuples en décadence. Si on bâtissait encore, les édifices qu’on élevait étaient bien inférieurs à ceux des races antérieures. De fait, en Amérique, les plus beaux monuments architectoniques sont les plus anciens : ce-qui ne serait pas, si, aux âges préhistoriques, la
civilisation avait été en progressant. En 1 539, les Espagnols pénètrent chez les fweblos du Nouveau- Mexique et constatent que les poteries fabriquées par les races indiennes occupant alors ces contrées, étaient inférieures, sous le rapport de la délicatesse des procédés, aux spécimens d’une fabrication indigène beaucoup plus ancienne. Il est historiquement certain que les Chichimèques et les Aztèques ne possédaient point une civilisation comparable à celle des Toltèques, qui occupaient avant eux le plateau de l’Anahuac !,
Les causes de cette décadence sont faciles à indiquer.
D'abord la race civilisée émigrée en Amérique a subi, dans le cours des siècles, la loi inévitable et
universelle qui veut que chaque peuple, comme tout individu, ait son aurore, son plein soleil et son déclin. C’est la loi de tout ce qui a vie dans la nature, et notre terre elle-même n’y échappera pas. Les civilisations de l’Inde, de la Chaldée, de la Perse, de l'Arabie méridionale, de l'Egypte, ont disparu l’une après l’autre. Tyr et Carthage ne
1. « The Aztecs seem to have been the last offspring or heirs of an extremely ancient and admirable civilization, w#ick i{ had no share in creating or developing and only imperfectly assimil. ated. In its hands the ancient culture was rapidly deteriorating and becoming mixed with barbaric elements. »— Prof. Theodor Waïtz. Traduit de l'allemand, Anfkropologie des Naturvolker, Leipzig, 1864, part IV. p. 129.
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sont plus que de grands noms, Babylone et Ninive, que de vastes solitudes !, « Est-ce donc là, Ô néant des choses humaines, la destinée ultime des villes et des empires? s’écrie un voyageur en présence des ruines des constructions gigantesques d'Anaradjapura. Que reste-t-il de la cité géante dont les murs mesuraient cent kilomètres de circuit? Un nom sonore, et quelques monuments rongés, pendant un nombre incalculable d'années, par la force imperceptible, mais continue, de la végétation équatoriale. Elle brilla d'une splendeur inouïe, mais sa gloire s’est dissipée comme un songe. Un jour elle fut anéantie, nul ne sait comment ni en quelle année. Parmi les habitants qui se pressaient dans son enceinte immense et dont le sort est resté À jamais inconnu, nul n’a dit comment la ville et le peuple qui la fonda s’endormirent sous l'aile de la mort et disparurent de la face de la terre. Nos grandes cités modernes sont-elles destinées à dispareître de même sans laisser de traces? Nous qui nous vantons d’être à l'apogée de la civilisation, serions-nous, en effet, des peuples chétifs et impuissants ? Comment en pourrait-on douter si l’on songe
1. On prétend même que la précocité de cette civilisation aurait été une des causes de son arrêt de développement, trop de hâte dans l'effort ayant toujours entraîné une plus rapide lassitude, (Gaëtan Delaunay. Mémoire sur l'Infériorité des Civilisations précoces.) |
qu’en comparaison de l’ancienne capitale de Ceylan nos Babylones modernes ne sont que des villages ? Quelle déprimante mélancolie, quel immense découragement inspirent ces monuments des civilisations éteintes! A quoi servent les plus gigantesques efforts humains, s'ils doivent fatalement aboutir à l'oubli? Et combien vaines les gloires de ce monde s’il n’y a la compensation d’une autre immortalité!!,
« Quand on cempare les pauvres mosquées que construisent aujourd'hui les Javanais aux majestueux monuments qu'édifièrent leurs ancêtres, on reste confondu de la profondeur de la déchéance. Les Javanais ont perdu l’art de ces admirables bâtisseurs de Boeroe-Boedor et des Mille Temples ; ils ne savent plus faire des arches, des coupoles, des voûtes » On peut en dire autant des Cambodgiens actuels comparés aux artistes merveilleux, auteurs des monuments d'Ongkor.
Les émigrés civilisés du Nouveau-Monde n’ont fait que subir la même évolution dans leur vie nationale, d'autant plus que, arrivés en Amérique, ils furent privés de tout contact ou du moins de relations suivies, on a raison de le croire, avec la mère patrie. Cette privation de communications, cé manque d'échanges intellectuels avec leurs con- — RE