CHAPITRE XIII
citoyens, Cher esclavage! chers États du Sud, que l’enfer vous protége !
Celle tirade à la Shakespeare renferme bien, sans doute, quelques vérités, mais les maîtres d’esclaves y sont présentés sous des couleurs forcées. Il est trèsrare qu’on vende la mère sans les enfants, bien que le possesseur de nègres ail sous ce rapport la plus entière liberté d'action. ;
Arthur nous proposa d'aller visiter le premier établissement fondé par les colons anglais dans cette partie de l’Amérique. Nous acceplâmes, et un beau matin nous nous mîmes en route, ne pensant plus ni aux esclaves ni à leurs maîtres, et tout entiers au plaisir de la promenade à travers un pays rempli de tous les enchantements de la nature.
James-Town élait le nom de cet établissement, situé sur une île de la rivière James, à trente-deux milles au-dessus de l’embouchure de cette rivière dans la baie de Chesapeake. Le temps, en passant par là, a presque tout enlevé des souvenirs de cette époque. Il ne reste plus rien de James-Town, rien que les ruines d’une pauvre église en briques ét quelques pierres tumulaires, Ainsi passent les choses !
Un fait curieux se rattache à la fondation de cet établissement. Les premiers colons anglais étaient pour la plupart célibataires. Le trésorier de la compagnie d’émigration, Sandys, pensant avec juste raison que le meilleur moyen de fixer les émigrants en stimulant leur émulalion, était de leur créer une famille, résolut de les marier tous. A cet effet, il fit pour la Virginie une première expédition de jeunes et jolies filles munies de certificats qui attestaient leur parfaite honorabilité. Cette fois, Sandys en engagea quatrevingt-dix qui furent mariées à James-Town, sans difficulté aucune et dès leur arrivée. Chacun des épou-
seurs dut payer le passage de celle qu'il avait choisie pour épouse, soit cent vingt livres de tabac. C'était pour rien. Aussi le trésorier de l’émigration, ayant fait une seconde expédition de jeunes filles, porta-t-il à cent cinquante livres de tabac le prix de leur passage remboursable par chaque mari, Que font quelques livres de tabac de plus ou de moins quand le cœur a parlé? Les célibataires de James-Town donnèrent avec le plus grand enthousiasme les cent cinquante livres de tabac fixées pour prix de leur bonheur. Ainsi se formérent les premières familles européennes en Virginie, entre les années 1616 et 1618,
Ea revenant à Richmond, Arthur, que ses continuelles réflexionssur la manière dont il s’emparerait de son ex-associé, n’empêchaient pas de faire consciencieusement son métier de cicerone, toutes les fois que nous réclamions ses bonus offices, nous proposa d’aller manger du macaroni dans un petit restaurant tenu par un Italien célèbre dans les fastes de la traite des nègres. Pendu deux fois, et deux fois miraculeusement sauvé d’une mort imminente, il mena la vie la plus aventureuse que jamais ait menée capitaine négrier. Car cet homme a eu l’honneur de commander un équipage et de fournir à l'Amérique plus de six mille Africains, ce qui est un joli chiffre.
— Ilne s’est donc pas enrichi à faire ce trafic? demanda sir James.
— Au contraire, répondit Arthur; mais la roulette lui a tout dévoré, et c’est à peine si, devenu faible et vieux, il a pu trouver les ressources nécessaires pour monter son pelit restaurant. A tout péché miséricorde; il fait du macaroni parce qu’il est Ilalien, et on va manger chez lui pour l'empêcher de mourir de faim,
Tout, en voyage, est un sujet de distraction. Nous
| CHAPITRE XIII, 229 sie | ailâmes faire un lunch chez le terrible négrier, C'était ur un homme de taille moyenne, un peu voûté par l’âge, né | mais d’une complexion robuste, et dont le visage ent | révélait une rare énergie.
m- Pendant que nous mangions le macaroni de ce somres bre héros — excellent macaroni, ma foi! — Arthur, rlé? qui le connaissait de longue date, nous raconta quel- , Je ques traits de sa vie.
de Un matin, aux premières lueurs du jour, notre for- homme, montant une goëlette fine marcheuse, avec Vir- quatre cents nègres dans son entre-pont, aperçoit sur
l'avant une frégate anglaise.
À la vue de ce terrible ennemi, le capitaine négrier fronce le sourcil, et demande au génie du mal une inspiration qui pût sauver son équipage, sinon sa cargaison. Un instant il eut la pensée de jeter tous les malheureux noirs à la mer pour faire ainsi disparaître le corps du délit. Le moyen était violent, et, peut-être l’odieux de cet acte répugna-t-il au capitaine, autant que la pensée de perdre en un moment l'espérance d’un grand bénéfice assuré, s’il parvenait à tromper la vigilance de la frégate. Que faire! s’il vire de bord, le navire de guerre qui n’est plus qu'à une portée de canoù va lui faire la chasse et le couler ; d’un autre côté si, pour se maintenir toujours à une certaine distance de la frégate, le négrier diminue sa voilure, le navire de l’État, suspectant sa manœuvre, abordera la goëlette, et les nègres seront découverts si on ne les a pas jetés par-dessus bord. Pour n'être pas suspecté, il fallait donc continuer à faire la même roule et avec la même voilure.
Malheureusement, dans cette circonstance, la goëlette élait meilleure marcheuse que le navire de guerre. Le capitaine négrier calcula avec terreur le moment où : il allait atteindre son ennemi et voyager de conserve ‘27
avec lui pendant un certain temps. L'équipage, craignant d’être pendu à la vergue de l'anglais, voulait absolument jeter les noirs à la mer. Déjà même on s'était emparé de quelques-uns de ces pauvres diables, lorsque la physionomie du capitaine négrier s’illumina soudain; on le vit se froller les mains et crier à ses hommes :
— Mes enfants, nous sommes sauvés !
La goëlette était partie de New-York armée comme pour la pêche à la baleine et avec de faux papiers. Le capitaine ordonna qu'on sciât en deux les énormes tonneaux destinés à renfermer l'huile des baleines qu'on n'allait point pêcher, et qu’on les attachât ensuite de distance en distance au moyen d'un gros câble, de façon que l’ouveriure de chaque tonneau se trouvât dans la direction de la marche de la goëlette. Puis il fit jeter à la mer ce long et lourd chapelet retenu au navire par une des extrémités du câble.
On voit d'ici l’effet de ces tonneaux pressant de toute la vitesse du navire la masse d’eau qu’ils renfermaient et que le négrier ne put remorquer qu’en diminuant sensiblement sa marche. Ainsi retenue, la 4 goëlette ne joignit point la frégate, qui, n’ayant observé
aucun changement dans la manœuvre du navire d’abord | suspect, ne l’inquiéta pas. Dès que la nuit fut venue, le négrier fit rembarquer les tonneaux et se hâla de virer de bord. Le lendemain, cinquante lieues séparaient le chat de la souris, je veux dire la frégate de la | goëlette.
Dans une autre circonstance, l’ex-négrier se tira d’affaire par un trait où l’audace était alliée à l’imagination la plus heureuse et bien digne d’une meilleure application.
Il montait un brick cette fois, d’une marche ordipaire, rendue plus lente par la plus abondante cargaison de nègres que puisse ambitionner un capitaine du