‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 15 sur 212 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

une mort horribie. Eh bien, ces hommes font le plus odestement du monde cette périlleuse besugne, qui est aussi la plus pénible après celle des chauf-

feurs.

Je n'ai jamais tenté de pénétrer jusqu’à ces derniers,

sentant bien que mes forces ne me permettraient pas de vivre là cinq minutes. Comment, grand Dieu! peuton volontairement se faire chauffeur de steamers !.…. On les paye pour cela, dit-on. Tant il est vrai que tout | s’'achèle et que tout se vend, jusqu’à la santé ei jusqu’à la vie des hommes.

Le spectacle est digne du crayon d’un grand artiste. Qu'on se figure, dans un endroit où la chaleur est pour ainsi dire insupportable, des hommes presque cntièrement nus, noircis par le charbon, couverts de sueur, et sur le torse desquels se reflèle une lueur rougeâtre et fantastique. Ils marchent dans l’eau qui s’est échappée des pompes alimentaires, et sont armés de longues tringles de fer, avec lesquelles ils attisent le feu. A droite et à gauche, viennent aboutir deux voies ferrées, sur lesquelles roulent, à de courts intervalles, des caisses remplies de charbon, aussitôt dévorées par l’immense brasier. Ce spectacle, étrange et saisissant, rappelle l’enfer de Dante et toutes les scènes de diableries qui y sont décrites. Rien de plus diabolique, en effet, que ce métier de chauffeur, qui, lorsqu'on le fait un peu trop longtemps, rend pulmoniques les hommes les plus robustes.

A de rares intervalles, les passagers, indifférents à tout ce qui se passe au-dessous d'eux, voient avec surprise sortir d’une écoutille une lête charbonnée, livide sous le charbon et baignée de sueur, qui vient pendant quelques secondes respirer un peu d'air pur et frais.

C'est un chauffeur qui, sentant que la vie l’aban-

Page 1