CHAPITRE XIX
La cantinière de l’harmonieux régiment ne pouvait être qu’une prima donna. C’est en effet un soprano, femme d’un ténor, qui la première eut l’honneur de désaltérer tous ces braves musiciens. J'ai oui dire que ce n'était pas une mince besogne. Quelle belle occasion pour cette cantinière assoluta de chanter le refrain si connu de la Fille du régiment :
Le voilà, le voilà, morbleu !
IL est là, il est là, morbleu, Le beau vingt et unième.
Comme on le voit, de toute part les volontaires accoururent pour la défense de la constitution menacée, et ce ne furent ni les hommes ni l'argent qui manquèrent, ce furent les armes. Les Yankees, dont l'esprit inventif est si plein de ressources, se mirent, avec une touchante unanimité, à chercher des instruments de destruction qui suppléassent au nombre par la puissance, et fussent de tous points dignes d’une grande nation civilisée qui n’aime pas à faire les choses à demi. On fit un nouvel appel à la vapeur, et un industriel proposa pour le service d’une partie de l’armée de formidables canons à vapeur, lesquels, pour fonctionner comme tout honnête canon doit le faire, n’avaient besoin d’aucune espèce de poudre. Cet engin, auprès duquel le canon rayé n’avait guère d’autre valeur que celle d’un pistolet de poche, était posé sur quatre roues et muni d’une chaudière à peu près semblable à celle d’une pompe à feu ordinaire, et s’appuyait sur un pivot. Il se chargeait au moyen d’une trémie qui entrait dans le canon immédiaternent au-dessous du pivot. Par l’effet d’un mécanisme assurément fort ingénieux, le canon à vapeur tournait sur lui même avec une rapidité effrayante, quelque chose comme mille six cents rota-
tions à la minute, Cet aimable instrument lançait, non pas des boulets, mais des balles d’un poids de soixantedeux grammes. Il est vrai qu'il se rattrapait sur la quantité, car il vomissait trois cents de ces balles par minule, ce qui avait bien son petit mérite. Les projectiles élaient introduits dans le canon au moyen d’une soupape qu'on faisait agir à volonté. Dès que la balle arrivait à un certain point de la soupape, une autre soupape laissait sortir le projectile, qui se trouvait ainsi lancé par la vitesse seule avec laquelle le canon tournait sur lui-même. La portée du tir était de cent yards, c’est-à-dire environ cent mètres. Enfin son poids, loul compris, était de trois mille trois cent cinquante kilogrammes.
Ce canon eut ses fanatiques, qui ne parlèrent des autres armes de guerre qu’avec un sourire dédaigneux. D'après les amants passionnés du canon à vapeur, cet engin, dans de bonnes mains,'devait surtout avoir pour effet de vaincre l’ennemi ense bornant à lui casser les jambes.
— O mon Dieu! exclama ironiquement Arthur, faites qu'il en soit ainsi. Les philanthropes applaudiront à un résultat si modéré.
Le canon à vapeur enflamma l'imagination d’un inventeur, qui construisit un modèle de citadelle roulante, également à vapeur.
Cette citadelle était moins faite pour l'attaque que pour la défense des ouvriers employés aux terrassements.
Après la citadelle roulante, ce fut le tour de la locomotive de guerre à vapeur, dont l'application devait avoir pour effet inévitable d’anéantir complétement, dans l’espace de quelques minutes, une armée si nombreuse el si aguerrie qu’elle püt être. Les inventeurs ont, en général, pour vanler leur découverte, un langage