‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 180 sur 212 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

à part qu'il serait bien difficile d’imiter. Voici comment s'exprimait l’inventeur de cette belle découverte : « Ma locomobile de guerre est à l'épreuve du boulet. Munie de nombreuses pièces d'artillerie, elle lancerait la mitraille partout aulour d'elle et culbuterait tout sur son passage dans une course réglée qui n'aurait pas une rapidité moindre de quarante kilomètres à l'heure. Outre le nombre incalculable de victimes qu’elle est appelée à faire, surlout en rase campagne, elle aurait pour effet, par ses évolutions subites et désordonnées en apparence, de rendre impossible toute tactique de la part de l’ennemi, d'effrayer extraordinairement les chevaux et de causer aux homries un désespoir stérile. Pour oblenir ces résultats, si précieux dans les circonstances présentes, je ne demande que l'uutorisation de me porter sur le champ de bataiile, quand l'heure aura sonné, avec deux de mes locomobiles de guerte et cent hommes dévoués sous mon commandement, »

Voyez-vous d’'iciun champ de bata.llie, après l'adoption de tous ces jolis joujoux ?

L'inventeur de la locomobile de guerre me rappela l'histoire d’un inventeur français que j'ai eu l’avantage de voir une fois.

— On tue mal, disait-il, et on tue cher; c'est piloyable. L'homme qui résoudra ce problème : tuer beaucoup, sûrement et à bon marché, sera le plus grand homme de son siècle.

Un jour il crut avoir déc:x:7ert le moyen de saccager une ville entière pour trenie-deux francs. Ce jour fut certainement le plus heureux de sa vie. Il se présenta chez M. Louis Desnoyers, rédacteur en chef de la partie littéraire- du Siècle, qui a, je crois, lui-même raconté cetle entrevue dans une de ses humoristiques Revues musicales, où il était question de toutes choses, même de musique parfois.

C'élait sous le règne de Louis-Philippe, au Lemps de la paix à tout prix.

— Je viens, monsieur, dit l’inventeur au rédacteur du journal, vous faire part d’une découverte qui m'’appartient.

— Parlez, monsieur, je vous écoute, répondit le rédacteur en chef.

Notre homme jeta sur ce dernier un regard doux et langoureux, qu'il accompagna d’un gracieux sourire.

— Monsieur, j’ai trouvé le moyen de bouleverser les buttes Montmartre, par conséquent de démolir toutes les maisons de ce quartier pittoresque, et de causer les plus graves désordres dans un cercle assez vaste en apportant de grandes perturbations dans loute la ville de Paris, et cela pour trente-deux francs.

— Ce n’est pas cher, dit M. Desnoyers, et je ne vois pas pourquoi vous ne vous donneriez pas ce plaisir; il faudrait vraiment ne pas avoir trente-deux francs dans sa poche. Toutefois, il faut que je vous le déclare, votre invention n’est pas de ma compétence. Je m'occupe de littérature, etle bouleversement des villes est essentiellement lié à la politique. Sans doute il y a dans le bouleversement des villes un côté littéraire et poétique, et nous voyons que les faits de cette nature ont donné lieu à des poëmes épiques très-longs, très-estimés et très-ennuyeux : mais, pour que le bouleversement des villes rentre dans le domaine de la littérature, il faut que la politique y ait déjà passé. En un mot, monsieur, si vous aviez une ville saccagée à me proposer, je pourrais vous écouter et en tirer profit pour nos lecteurs ; mais les villes à saccager ne sont nullement de ma compétence, ce que je regrette vivemeht, croyez-le bien.

— Je le regrette comme vous, monsieur ; aussi ne réclamé-je de votre bienveillance qu'un avis officieux.

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