CHAPITRE XIX
— Mon avis, je vous l'ai dit : il ne faudrait pas avoir trente-deux francs dans sa poche pour se priver du plaisir de bouleverser les buttes Montmartre, qui semblent avoir l'honneur de votre préférence.
— Oh! monsieur, mon intention n'est point d’apporter le trouble dans les populations amies, encore moins de causer la ruine de mes compatriotes ; mais il m > semble que, en temps de guerre, il serait fort agréable à un gouvernement, comme le gouvernement français, par exemple, de faire sauter, moyennant une modique somme de trente-deux francs, soit Londres, soit Vienne, soit Saint-Pétersbourg, soit toute autre grande capitale avec laquelle des contestations auraient pu s'élever,
— Sans doute, quitte à s'expliquer plus tard quand les trente-deux francs seraient dépensés, c’est-à-dire quand il ne resterait plus de la ville ni maisons ni habitants.
— Vous ne trouverez pas mauvais, j'ose l’espérer, monsieur le rédacteur, que je garde pour moi seul le secret de cette grande et heureuse découverte, et que je nele dévoile qu’au gouvernement,
— Comment donc, monsieur, mais je vous en prie.
— La seule chose que je désirerais de votre obligeance, serait de vouloir bien me donner une lettre
d'introduction auprès du ministre de la guerre. C’est un homme charmant, dit-on, et qui ne peut manquer de me comprendre et d'apprécier mon idée.
— J'ai le regret, monsieur, dit avec un imperturbable sérieux Louis Desnoyers, de n’avoir ni villes ni riantes campagnes pour les soumettre à vos jolies expérimentations. D’un autre côté, je ne suis point assez dans les bonnes grâces du ministre de la guerre pour prétendre avoir l’honneur de vous recommander à lui. Mais présentez-vous seul, el je ne doute nullement
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qu’il n’accucille vos offres avec empressement et melte immédiatement une butte à votre disposition.
— J'avais pensé au mont Valérien,
— Oui, ce serait très-bien ; c’est une belle butte, ct vous pourriez profiter, pour l’anéantir, d’un jour de grande fête,
— Je cours, monsieur, de ce pas, chez le ministre de la guerre.
Le terrible inventeur s’y présenta en effet, et voici ce que lui dit le maréchal Soult :
— Votre esprit inventif est des plus remarquables ; trouvez-moi un nouveau genre de fusil qui rate deux fois sur trois, et je l'adopte immédiatement,
Je reviens à New-York.
Pendant que les unionistes ou fédéraux armaient avec une fiévreuse activité, les sécessionnistes ou confédérés ne perdaient pas de temps. Pour échauffer l’ardeur des populations, les meneurs du parti esclavagiste provoquèrent force meetings, et improvisèrent des speechs abracadabrans. Le vice-président des États confédérés, M. Stephens, prononça les paroles suivantes dans une allocution imitée des imprécations de Camille :
« Le Sud est en état d'armer immédiatement un million d'hommes, Si ce million de braves vient à succomber, il peut en armer un second million, puis nn troisième, jusqu’à ce que le dernier combattant tombe frappé dans un fleuve de sang. Oui, plutôt mille fois la destruction de tous les hommes du Sud que le triomphe insolent des hommes du Nord, que la dictature odieuse qu’ils veulent nous imposer ! États du Nord, objet de notre ressentiment, c’est la guerre à mort entre vous et les États du Sudl »
Mettez cela en vers de douze pieds, et vous pourrez faire beaucoup d’effet au théâtre de la rue Richelieu, Le Sud comme le Nord voulut avoir des régiments