CHAPITRE I
les émigrants reçoivent une hospitalilé loule gratuite. New-York est le point de Gébarquement de la plupart des émigrants. Ils y arrivent, en moyenne, au nombre de douze mille par mois, soit cent quarante-quatre mille par an, sans compter les voyageurs plus aisés qui prennent passage sur les steamers, et qu’on peut évaluer à quinze cents par mois. Les trois quarts des émigrants qui partent pour l’Amérique sont Allemands, le dernier quart est presque tout irlandais. Les Allemands forment le plus précieux élément de colonisation pour l’Oucst, vers lequel ils se dirigent presque tous. On les estime à juste titre pour leur sobriété, leur amour du travail, leur excellente santé qui résiste, dans une certaine mesure, aux exhalaisons du défrichement des forêts, et leur stabilité. Les Allemands qui se rendent aux États-Unis y vont avec là résolution de se faire naturaliscr citoyens américains, d'y vivre en travaillant et d'y mourir. Ils font tous à la mère patrie un éternel adieu, et la nostalgie, cette consomption de l’âme, ne les atteint jamais. Il est vrai que les Allemands émigrent avec leur famille et tout ce qu'ils possèdent. Car, il faut qu’on le sache, si hospitalière que soit l'Amérique, elle a pourtant interdit l'entrée de son territoire aux émigrants qui ne justifient pas de ressources suffisantes pour subvenir aux premiers frais de déplacement et d'installation dans les terres. Desémigrants convaincus d’indigence ont été renvoyés dans leur pays par l'intermédiaire de leurs consuls respectifs.
— Ab! dit sir James, qui avait entendu ces dernières poroles, si l'argent n’est point une vertu humaine, comme ne craignent pas de l’affirmer les moralistes, il y touche du moins de si près, que le plus habile appréciateur ne pourrait pas souvent déterminer au juste la part de ces deux éléments dans l’estime de chaque homme aux yeux de la sociéli.
— Aussi, répondis-je en riant, est-il toujours prudent, quand on tient à mériter l'entière estime des hommes, de joindre à beaucoup de vertus le plus d'argent possible.
— Avant que la municipalité de New-York cût affecté le Castle-Garden au débarquement des émigrants, c'est-à-dire depuis 1855, reprit l'employé qui me donnait ces renseignements, les malheureux Allemands étaient en butte à tous les vauriens de la ville, qui les volaient à l'heure et à la course. C'était pitié de voir ces pauvres diables, ne sachant pas un mot de la langue, poursuivis d'obsessions et de mensonges et volés souvent jusqu’à leur dernière pièce d'argent et jusqu’à leur malle par cette catégorie de fripons que nous appelons ici runners, el dont le bas de la ville était autrefois infecté. Grâce au Castle-Garden, qui peut contenir jusqu’à dix mille personnes, et grâce aux conseils et à l'appui qui leur sont donnés par l'autorité, les émigrants gagnent à celte heure précisément ce qu'ils perdaient autrefois avec les runners. Aujourd'hui l'émigrant passe directement du paquebot qui l’a porté d'Europe à l'ancien Castle-Garden. 1l déclare son âge, sa profession, ses ressources pécuniaires, le lieu où il désire se fixer, etc. Tous ces renseignements sont inscrits sur un registre. Puis, en attendant qu'il soit expédié au lieu de sa destination, un médecin constate l'état de sa santé et lui fait prendre un bain.
— Cette dernière opération, observai-je, ne doit pas être la plus désagréable aux émigrants, entassés dans l’entre-pont des navires un peu comme le sont les sardines dans les barils.
— Pas toujours, me dit mon interlocuteur. On s’est beaucoup réjoui dans toute la ville, il y a quelques mois, de la terreur d’une vieille Allemande qui se crut perdue quand on voulut lui faire prendre le bain ré-
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