‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 39 sur 212 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

verts sur le pied et aussi peu gracieux que possible ; pour coiffure une sorte de capote du même gris-poussière que la robe et taillée comme pour se rendre disgracieuse à plaisir.

Si vous entrez chez des quakers et que vous vous asseyez à leur table, vous boirez de l’eau, vous mangerez dans la même assielte des légumes bouillis sans sel et sans beurre, avec l’élernelle tranche de roast-beef.

Quand la cuisine, grâce à l'influence des nombreux étrangers, tend à s'améliorer à New-York, les quakers résistent à tout progrès sous ce rapport. Ce n’est certes pas d’eux qu’on pourra jamais dire qu’ils font un Dieu de leur ventre. Ils ne s’en servent, nous l'avons vu, que comme d’un moyen d'appeler les lumières du Très- Haut.

Sir James fit une observation :

— Dans toutes les églises que nous avons visitées, dit-il en s'adressant à Arthur, je n'ai aperçu aucun nègre, Les nègres ne manquent pourlant pas à New- York, sij’en juge par le personnel de l'hôtel,

— Les nègres, répondit Arthur, ne manquent pas en effet à New-York, !ais ils ne seraient point reçus dans les églises, pas plus que dans les théâtres, dans les omnibus, dans les wagons de chemins de fer et sur les steamboats, où prient, s'amusent et voyagent les blancs. Les nègres ont ici leurs églises spéciales desservies par des nègres, et, quand ils voyagent, ils ont leurs compartiments spéciaux, comme les chiens ont les leurs. Pour ce qui est des théâtres, ils leur sont tous fermés, et il serait presque aussi scandaleux de voir un nègre au spectacle que de le voir essayer d'user de son droit de citoyen en votant pour une nomination quelconque. En outre, l'usage ne leur permet aucun emploi public, et presque toutes les branches de l'industrie leur son’ interdites : il faut qu’ils soient ou (lomesti-

ques, ou taverniers, ou barbiers. Les nègres libres, à New-York, ont leurs rues à eux, — naturellement les plus laides et les plus malpropres ; — ils ont leurs maisons, ils ont leurs omnibus, sur lesquels on voit écrit en grosses lettres : For colored people ; et, quand, après avoir élé transportés dans des hôpitaux spéciaux, ils meurent, on les enterre dans des cimetières ad hoc, où un blanc, fût-il le plus grand scélérat de la terre, se croirait déshonoré d'aller reposer ses os. Du reste, cela n'empêche nullement les citoyens du nord de l’Amérique, jnsteiacut fiers de ne compler aucun esclave chez eux, d'écrire ct de débiter tous les jours, en faveur des noirs, de très-beaux discours, ma foi! dans lesquels respirent, avec le sentiment de l'égalité, toutes les vertus de la plus exquise philanthropie.

— Comment, dit sir James, il se peut que, dans un pays comme le nord de l’Amérique, qui se pique d’être la patrie de toutes les libertés et d’avoir secoué le joug des préjugés, un despoiisme et des préjugés aussi féroces pèsent sur toute une race! En vérité, j'aimerais mieux, si la nature m'avait fait noir, être esclave dans le sud que libre de cette liberté dans le nord. L1\ position aurait au moins l'avantage d’être plus nette,

— À toutprendre, répondit Arthur, j'aimerais mieux, . étant nègre, vivre dans le nord, car de tous les malheurs dont un homme puisse être affligé sur la terre, le plus grand, certainement, est celui d’être esclave. Mais je ne prétends point justifier les Américains du nord dans leur conduite à l'égard des noirs. Elle est aussi barbare que cruelle, et de plus elle est en désaccord criant avec les institutions éminemment libérales du pay

— 5, demandai-je à Arthur, si un nègre entrait dans un omnibus en payant le prix de la place, en vertu de quelle loip ourrait-on l’en faire sortir ?

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eo CHAPITRE V, 73

— 11 paraît qu'il y a des lois pour cela, répondit Arthur ; un proc. : récent et des plus scandaleux vient de le prouver.

Et Arthur nous raconta le trait de mœurs suivant :

Une jeune négresse dans un état de grossesse avancée, ayant à se rendre à une distance très-éloignée de Canal street, où stalionnent les cars (omnibus américains), se décida, ne pouvant plus marcher, à monter dans l’omnibus. Elle alla se blottir dans le fond de la voilure, et dissimula, autant qu'elle le put, son visage noir dans son mouchoir de poche blanc.

D'abord le conducteur ne s’aperçut pas de cette liberté grande. Mais bientôtil découvrit la négresse. Alors il fit arrêter les chevaux et lui enjoignit de descendre, en lui faisant observer que les nègres étaient exclus de toutes les voitures publiques à New-York.

— Je suis bien fatiguée, dit la pauvre négresse, et, si ma présence dans l’intérieur de la voiture est un outrage pour les voyageurs, je demande comme une faveur, tout en payant ma place, de sortir de la voiture et de me tenir debout sur la plate-forme extérieure.

— Cette faveur, reprit le conducteur, ne peut vous être accordée. Pour la seconde fois, je vous somme de descendre.

La pauvre jeune femme fit un effort pour obéir au conducteur, mais, harassée de faligue, elic retomba sur la banquette.

Alors le conducteur, insensible à tout sentiment de pitié, entra dans l’omnibus et la saisit brutalement pour la chasser hors de sa voiture. Cette malheureuse, désolée de tant de sévérité, mais ne désespérant pas de toucher le cœur des assistants et du conducteur luimême, se mit à pleurer en se cramponnant à la balustrade du marchepied. Impatienté de ce retard, et en quelque sorte encouragé par l'indifférence des voya-

geurs qui restaient sourds aux supplications de l'infortunée créature, le conducteur ': saisit violemment par le milieu du corps et la jetle sur ja voie ferrée où elle reste évanouic. Puis il ordonne au cocher de continuer sa roule.

La chute que fit cette femme, au moment où elle allait devenir mère, faillit lui coûter la vie. L'enfant périt, ct elle garda le lit pendant deux mois. Pauvre, ne vivant que de son travail, elle intenta contre le conducteur une action en dommages-inlérêts.

Devant les tribunaux, le conducteur avoua les faits et se borna, pour sa défense, à dire qu’il était dans son droit,

Avant de remettre les questions aux jurés, le juge Thompson, de la Cour de marine de New-York, crut de son devoir de leur adresser le discours suivant :

« Ciloyens,

« Mon devoir est de vous faire connaître la loi. Les nègres ne possèdent point les mêmes droits et priviléges que la race blanche.

« La plaignante, appartenant à la race nègre, n'avait aucun droit de pénétrer dans la voiture de la sixième avenue, et le conducteur avait celui de la chasser pour obéir aux prescriptions de ses chefs. La Compagnie a parfaitement fait d'établir ces règlements pour vous éviter, à vous comme à moi, l'inconvénient d'être assis à côté de nègres. La seule question qui pourrait faire hésiter vos consciences est la violence qui a été employée vis-à-vis de cette femme et dont les résultats ont été fâcheux pour elle; mais elle a été victime de son entêtement, et ne peut s’en prendre qu'à elle-même des blessures qu’elle a reçues. Celui qui viole la loi

- doit être puni, et la Joi qui punit les nègres de vouloir s'arroger cerlains priviléges dont jouissent exclusive-

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