CHAPITRE V
— Dans le paradis, mes chers frères, les bienheureux élus du Seigneur ne sont exposés à rencontrer ni balles de coton, ni caisses de sucre, ni sacs de café. Il n’y a point de navires en charge, et les nègres y mangent sans cesse les meilleurs haricots, assaisonnés d’un lard dont le plus excellent lard de ce monde ne peut donner qu’une idée affaiblie et misérable.
Beaucoup de nègre., à ces dernières paroles, rirent et se parlèrent entre eux ; d’autres se léchèrent les lèvres en silence. La vieille négresse dont nous venons de parler plus haut se leva une seconde fois de son siége. Le prédicateur lui fit signe de se rasseoir.
— Ainsi donc, mes chers frères, comparez, d’un côté, l'enfer avec ses frimas et ses glaces incessantes, ses balles de coton, ses caisses de sucre et ses sacs de café, qu’il faut portier sans cesse à bord de navires en charge qui ne se chargent jamais ; de l’autre, les délices du paradis, avec sa chaleur éternelle, son loisir perpétuel, et les succulentes friandises que vous savez.
— Le lard! oui, le lard! cria naïvement un nègre dont le choix paraissait être fait.
Nous n’exagérons rien. Tout ce que nous pourrions inventer sur les excentricités des nègres aux offices divins ne semblerait pas pius extraordinaire que la vérité même. C'est que, il faut bien le reconnaître, outre le peu d'instruction que les nègres reçoivent partout en Amérique, il y a chez cetle race une infériorité marquée sur la race blanche qui les porte à se quereller sans cesse. Il est arrivé que le prédicateur, impuissant à calmer la foule qui discute bruyamment pendant les sermons, a enjambé la chaire et s’y est téwu à califourchon, en criant à tue-tête et en faisant des géses d'ancien télégraphe.
Ce n’est pas sans un vif plaisir qu’en sortant de cette
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église nous respirâmes le grand air. J'avais, quant à moi, l'odeur de nègre si profondément imprégnée dans mon cerveau, que j’eus peur de ne pas pouvoir m'en débarrasser de la journée. Arthur nous proposa, pour nous rafraîchir les narines, et aussi comme un exceltent emploi de la fin de notre journée du dimanche, de prendre à la Batterie (the Battery) un des bateaux à vapeur qui font le service de Staten-Island, A l’idée de monter sur un steamboat, sir James fit une légère grimace.
— Ne pourrait-on pas, dit-il plaisamment à Arthur, faire cette excursion en mer et aborder dans cette île par terre ?
— Colonel, répondit ce dernier, si votre estomac à des craintes, qu'il se rassure ; Staten-Island est dans la baie à une heure de distance de la Batterie, et: ateau glisse sur les eaux tranquilles du port comr, glisserait sur une mer de glace.
— S'il en est ainsi, dit sir James, allons donc à Staten-Island.
Au moment où nous arrivions à la Ballerie, le bateau de Staten-Island, chargé de monde à couler bas, venait de quitter l’embarcadère. Nous avions une heure devant nous, le steamboat ne partant que toutes les heures. Nous ulilisämes ce temps à étudier cette partie de la ville de New-York, la plus intéressante incomparablement au point de vue historique.
En effet, c’est à la Batterie, ou plutôt au numéro 1 de Broadway, qu’on voitencore la vieille Xenmedy house, célèbre par les personnes illustres qui l’ont tour à tour habitée. Pendant la guerre de l’indépendance, cette maison fut occupée par lord Cornwallis, commandant des troupes anglaises, par le général Clinton et par lord Howe. Le vent de la révolution, qui chassa si violemment du Kennedy house ces lieutenants impuissants