‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 68 sur 212 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ville de New-York tout entière, qui s'était portée sur le port! Il n'a eu d’égal, dans l'histoire de la civilisation, que le jour où Gutemberg tira de son atelier le premier livre imprimé, la fameuse Bible en latin dite aux quarante-deux lignes.

Les péripéties de ce jour à jamais mémorable nous on été transmises par Fulton lui-même dans une lettre qu’il écrivit à un ami,

Lisons ces lignes curieuses qui sont aussi un enseignement salutaire, une sorte de leçon de morale et de philosophie.

« Lorsque j'entrepris, dit l'inventeur, la construction de mon premier steamboat, le public de New-York regarda mon projet avec indifférence ou mépris. Certaines personnes, et des plus savantes, me trailèrent de visionnaire ; d'autres ne craignirent pas de m'accuser de charlatanisme, Mes amis seuls m'encourageaient ; encore laissaient-ils percerleur incrédulilé, A la vérité, ils écoulaient patiemment mes explications, mais d'un air distrait et complétement dénué de conviction. Souvent je me mêlais aux groupes des passants. Là je pouvais recueillir les opinions dont mon bateau était l’objet. Quelques-uns demandaient de quel usage sérieux pourrait être celte nouvelle et étrange machine, bonne tout au plus pour amuser les badauds. D’autres en par- * laient avec mépris. Beaucoup en riaient, et tous appelaient mon invention une folie. Malgré tout, mon bateau fut construit, et le jour de l’épreuve arriva. On peut penser si mes sensations à ce moment durent être vives! J'avais prié plusieurs amis de monter à bord pour être témoins du succès de mon premier voyage. La plupart acceptèrent, mais il était évident pour moi qu'ils ne le faisaient que par amitié; en eff"t, ils paraissaient naécontents de partager ma déconvenue, car ils ne pensèrent pas un instant que ce pût être un triomphe. Je

sais très-bien qu’on avait le droit de douter de mon succès; la machine était nouvelle, et beaucoup de ses parties avaient été construites par des ouvriers qui n’y entendaient absolument rien ; on pouvait raisonnablement s’atlendre à quelque déboire. Cependant, moi, j'étais confiant.

« Le moment arriva de donner l’ordre du départ. Mes amis étaient groupés sur le pont. Ils semblaient en proie à une anxiélé mêlée de crainte ; tous étaient silencieux, tristes même. En les voyant ainsi, je fus près de regretter d’avoir entrepris mon œuvre, Mais tout mon courage me revint quand le signal fut donné de mettre en marche le bateau.

« Il marcha, mais au bout de quelques instants il s'arrêta court.

« Alors, au silence qui avait régné jusque-là succédèrent des murmures de mécontentement. J’entendis des phrases dans le genre de celle-ci : «Je vous l’avais « bien dit, cela n’a pas le sens commun. » Ce fut un terrible moment et un moment décisif. Je montai sur une plate-forme et demandai la parole. Quand le silence fut rétabli : « Je sais, leur dis-je, la cause de l'arrêt « subit; si vous voulez attendre tranquillement une de- « mi-heure, je m'engage à continuer le voyage, ou bien & j'abandonne à jamais mes projets. » On m'accorda une demi-heure. Je descendis dans la machine, et je ne fus paslongtemps à m’apercevoir que ma nouvelle tribulation était causée par deux pièces mal ajustées. On y remédia immédiatement ; le bateau reprit sa marche et atteignit enfin Albany !... Malgré cela, l’entêlement du public et surtout des savants persista; ne pouvant nier que mon bateau avait marché de New-York à Albany, on soulint qu'il ne marcherait pas de cette dernière ville à la première, Au bout de toutes les discussions, il y avait cette question posée : De quelle

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