CHAPITRE VIN
boken, où se trouve un café en plein air renommé pour son lager beer. Les habitués de cet établissement se comptent par centaines, et c’est un plaisir que de voir de cet endroit défiler dans l’Æudson la procession des bateaux à vapeur et à voiles, grands et petits, qui ne cessent d'animer le paysage.
Ce café serait un endroit délicieux sans les musiciens ambulants qui viennent, avec une sorte de rage, y déployer leurs fausses notes, C’est de la meilleure foi du monde, avec la certitude qu'ils vous charment, que ces harmonieux assassins, nés en Germanie, viennent, avec les circonstances aggravantes de la plus atroce préméditation, exécuter (c’est le mot) les symphonies de Beethoven, d’'Haydn, de Mozart et de Mendelssohn, arrangées — les monstres ! — pour une clarinelte, un cornet à pistons, un trombone, un cor et une grosse caisse. C'est à les tuer, et je me demande s’il se trouverait un jury dans l’ancien comme dans le nouveau monde pour condamner un dilettante qui aurait mis à mort de semblables symphonistes. Théophile Gautier, en écoutant un jour une mauvaise tragédie, s’écria d’un air pénétré : « Il est pourtant si facile de ne pas faire de tragédie!» Serait-il plus difficile de ne pas arranger les symphonies des maîtres et de se borner à jouer des pièces plus modestes dans le genre du Sire de Framboisi ?
Quoi qu'il en soit, nous perdons de vue Hoboken pour voir à notre gauche les hauteurs de Bergen, tandis qu’à notre droite se déroulent, sur toute la longueur des piers ou quais, les douze à quinze cents navires venus de tous les points du globe, et dont les mâts, qui à distance semblent entremélés, forment comme une forêt d'arbres dénudés.
Un peu plus haut apparaîl le fort Lee, où commencent ce qu’on appelle les Palissades,
Donner à ce poste le nom de fort, c’est en vérité lui faire trop d’honneur. C’est tout simplement un baraquement gardé, on ne sait pourquoi, par un faible détachement de troupes régulières. Les Palissades comprennent une ligne de rochers de vingt-cinq milles de long formant la rive gauche de l’Hudson. Ces rochers varient en hauteur de cinquante à deux cents pieds et plongent à pic dans la rivière. Le voyageur qui passe de nuit devant les Palissades les prendrait volontiers pour les murailles d’une formidable forteresse.
Le bateau file grand train, et les yeux ne se reposent pas longtemps sur les mêmes objets.
Notre plume fera comme nos yeux.
Voici Manhattanville, charmant village situé dans une vallée etentouré de collines de l’effet le plus pittoresque. C'est ià qu'avait sa résidence le fameux naturaliste américain Audubon. Toute cette rive est semée d’élégantes villas où va respirer dans la belle saison une partie de l'aristocratie financière (il n’y en a pas d'autre) de New-
York, la ville par excellence du négoce.
Les arrêts du bâteau sont fréquents, ce qui est un agrément de plus pour le touriste et donne lieu à une observation de mœurs que voici :
A la distance d’un mille ou deux avant chaque station, un nègre fait le tour du bateau en agitant une cloche qu'il tient à la main. Il dit à haute voix le nom de la station et engage les voyageurs qui vont descendre à ne pas perdre de vue leurs bagages. Il yaen effet toujours à bord des steamboats un certain nombre d'étourdis qui mêlent vos bagages aux leurs, si vous ne tenez pas compte de l’utile observation du nègre à la
. cloche.
Quelques tours de roues encore, et nous passons Æigh Bridge, majestueux aqueduc construit sur la rivière
d'Harlem, qui sert également de pont aux piétons et