CHAPITRE XV. SOI
trouva face a face avec un riche planteur qu'il avait eu occasion de voir à Londres, et à qui même, je crois, il avait rendu quelque service. Après un échange de compliments, le planteur nous engagea très-aimablement à venir passer dans sa propriété la fin de l'été. Il nous fit connaître le motif qui l'avait appelé à Charleston pour quelques jours, et dans ce qu'il nous apprit il se trouvait un trait de mœurs que je n'ai point oublié.
— J'avais, nous dit-il, prêté quelque argent à un petit boutiquier qui fit mal ses affaires, et suspendit ses payements. Déclaré en faillite, il ne se trouva à l'actif du malheureux commerçant qu'un nègre qu'il avait tout récemment gagné à une lolerie organisée au profit de je ne sais quelle bonne œuvre. On apposa les scellés sur cette unique propriété du marchand, ainsi que l'exige la loi pour tous les objets de valeur indistinctement, mobiliers ou immobiliers. Mais comme le sceau de la justice imprimé sur une partie quelconque du corps de l'esclave, ne parut pas une garantie suffisante aux créanciers, on obtint, par un référé, l'incarcération du nègre dans la prison de la ville...
— Pardon, interrompit le colonel ; et celui qui avait fait faillite?
— Celui-là resta libre. Pendant dix-huit mois que dura l'instruction de cette affaire, le nègre fut tenu en prison. 11 vient d'en sortir, afin d'être vendu aux enchères, pour le produit en être distribué au marc le franc à tous lés créanciers. Je suis venu toucher ma part de cet homme; c'est peu de chose, mais vaut mieux peu que rien.
Tels sont les lois et les usages dans le Sud qu'un esclave innocent des malheurs ou de la mauvaise foi de son maître a pu être mis, à cause même de ces malheurs ou de celle mauvaise foi, en prison. Et cela dix-
huit mois, pendant que son maître jouissait d'une entière liberté. Le planteur qui nous raconla ce fait, n'y vit rien à reprendre, et le nègre lui-même, dans sa captivité, n'a peut-être pas songé un seul instant à l'acte d*arbitraire révoltant dont il était victime. Tant il est vrai que le sentiment des droits les plus naturels peut être faussé par l'éducation, et môme disparaître entièrement du cœurdeThomme dégradé par la servitude.
Nous acceptâmes l'hospitalité qui nous était offerte par M. B... c'était le nom du planteur, et nous partîmes avec lui pour son habitation de la Géorgie.
Le temps que je passai dans cette plantation fut pour moi plein d'intérêt. C'est là que je pus étudier la vie du nègre et m.e former une idée complète de la culture du colon.