CHAPITRE IX. lo'J
Je cheminai péniblement pendant un temps qu'il me fut impossible d'apprécier au juste. Le nègre me suivait de près. Tout à coup il fit entendre un formidable stop qui produisit sur moi un effet électrique. Je m'arrêtai brusquement, comme vous le pensez. Il était temps; j'étais à deux pas du précipice.
Nous revînmes sur nos pas.
Je suis heureux, me dit naïvement sir James, qu'il ne vous soit pas arrivé malheur. Je craignais pour mon portrait commencé.
— Vous êtes bien bon, colonel, répliquai-je ; en effet, une toile commencée par un artiste et finie par un autre est rarement bonne.
Quand, après avoir repassé par le même chemin, nous fûmes rendus à la lumière, noire guide nous délivra un certificat constatant que nous avions traversé la cataracte centrale. Ce certificat, assez original, est illustré, des deux côtés de la feuille de papier, par des dessins représentant les chutes. Au milieu sont des vers anglais, dont voici la traduction littérale en simple prose :
Quelles scènes augustes saluent les yeux étonnés !
Les Ilots tombent comme d'un espace sans bornes,
Plongent d'une sphère de lumière dans les ténèbres,
Rejaillissent en écume et tonnent dans l'abîme,
D'une haute muraille de vagues ils barrent le large courant et
voilent ses grottes humides.
Pendant que la chute étale ses radieuses splendeurs, Les échos répondent aux échos de la cataracte, Bondissent de roc en roc comme des êtres réels, Fantômes vain?, nés du choc des ondes.
Après ces vers vient le certificat, ainsi conçu :
'( Ceci est pour certifier que M. (tel ou tel) a passé sous la chute centrale et dans la grotte des Vents, sur la rive américaine, au pied de l'île de la Chèvre.
(( Donné de ma main^ aux chutes de Niagara (ici la date).
« Signé : N. H. Johnson, propriétaire. »
Conrime vous le voyez, lecteur, la grotte des Vents et les anfracluosités qui y conduisent sont une propriété particulière. Celle-là du moins est originale.
Nous vîmes dans la cabane du guide, où nous quittâmes notre costume de laine et de toile cirée pour reprendre nos habits ordinaires, un registre sur lequel chacun des explorateurs écrivait son nom, avec ses impressions.
Le colonel écrivit :
((Séjour agréable, mais un peu humide. »
Arthur traça ces lignes :
(( Dans la grotte des Vents je n'ai pensé qu'à trois choses : à la grotte, au vent et à mon associé infidèle. »
Moi, j'écrivis :
c( La salubrité, à Paris, ordonnerait certainement à M. Johnson des réparations dans sa propriété. Mais il règne une si grande incurie dans l'administration partout en Amérique ! »
Encore quelques détails. ^
La chute américaine a neuf cents pieds anglais de large, et tombe perpendiculairement d'une hauteur de cent soixante-trois pieds.
La chute canadienne a deux mille pieds de large, et tombe inégalement d'environ centcinquante-huit pieds.
Le fleuve, qui lime sans cesse le lit du rocher sur lequel il roule avec fureur, finira-t-il un jour par rompre la digue qui sépare les deux lacs? on n'en saurait douter; c'est une affaire de temps, c'est-à-dire l'affaire des siècles. Toujours est-il que^ d'après les géologistes de Queenslown, les chutes, depuis qu'elles existent, auraient reculé de sept milles au-dessous de remplace-