‹ L'ameublement français au grand siècleChapitre 16 sur 44 · II. Coffres de mariage — Commodes — Armoires · texte numérisé non relu

II. Coffres de mariage — Commodes — Armoires

III. Bureaux et tables X écrire— Luxe des tables— Leurs formes— Tables A jeu- Consoles— Tables de nuit— Tapis de tables.

LE meuble de luxe par excellence, au xvii^ siècle, celui où les ébénistes mettent tout leur art, celui que l'on construit des bois les plus rares et des matières les plus précieuses, c'est le cabinet.

En principe, le cabinet est un coffre, s'ouvrant par un abattant, et comprenant des tiroirs. Ce coffre se pose nécessairement sur quelque table : aussi bientôt trouvera-t-on plus logique qu'il fasse corps avec son support ; pourtant il en restera souvent indépendant, et l'Inventaire des meubles de la Couronne de 1673, par exemple, nous signalera : " une table en ébeine servant de pied à un grand cabinet, enrichie d'un grand bord d'argent, ciselé de roses et godrons à jour." En somme, jusqu'à la fin, le cabinet aura les formes et les dimensions les plus variées : tantôt édifice monumental, tantôt simple coffre aisément transportable.

M. Emile Molinier pensait que le cabinet est un meuble d'origine orientale et qu'il a été importé en Europe à la fois par les Espagnols ou les Portugais et par les Vénitiens. Quoi qu'il en soit, les cabinets qu'on trouve le plus souvent chez nous jusqu'au début du xvii'= siècle sont flamands ou allemands, tout de même que les ébénistes en vogue à cette époque viennent pour la plupart des Pays-Bas et d'Allemagne, comme Laurent Stabre, Van Opstal, ou Ostermayer, sinon de Suisse comme ce Boulle dont on n'a jamais pu déterminer la parenté exacte avec André-

Charles Boulle. Certes il est facile de discerner l'influence de l'Italie sur ces cabinets flamands ou allemands, et d'autre part nos inventaires français mentionnent bien dès lors quelques cabinets italiens ; toutefois, avant Richelieu et Mazarin, on ne verra guère chez nous d'ébénistes italiens ; ce sera seulement au temps des deux cardinaux, du second surtout, que les œuvres et les hommes d'au-delà des Alpes envahiront notre pays et qu'ils y détrôneront l'ébénisterie à la flamande.

Ces premiers cabinets " d'Allemagne " étaient relativement assez peu luxueux, généralement en ébène incrusté d'ivoire, sans beaucoup d'ornement, ou même en bois noirci. Au contraire, les stipi italiens étaient décorés de pierres et de métaux précieux, comme ce "cabinet d'ébène, fileté d'argent à la mode d'Italie," garni de jaspe et de colonnes d'améthyste que nous révèle en 1625 l'Inventaire de Charlotte Fachon, femme de Charles de L'Hôpital.

Louis XIII en avait deux, fort magnifiques pour le temps, " de bois de brésil, à compartiments profilés d'ivoire, ayant vingtet-un tiroirs enfermés par deux battants, ornés de six pilastres d'ébène cannelés, de trois fleurs de lys dans trois ronds aussi d'ébène et des chiffres de Louis xiii, portés sur un pied à quatre colonnes godronnées surmontées de quatre tiroirs fermans à clef." Mais ces beaux meubles paraissent bien modestes, en comparaison de ceux que nous révèle l'Inventaire de Mazarin en 1653. -^^ fastueux Cardinal ne possède pas moins de vingt et un cabinets, non plus simplement sculptés et rehaussés d'ivoire, mais ornés de colonnes de lapis, de jaspe, d'améthyste "profilée d'or," d'écaillé de tortue, d'étain, de camées, de bronze doré et de peintures en miniature. En voici un, à colonnes cannelées corinthiennes " avec terrasse au-dessus et balustrade de bronze et dans le fronton de délicates petites figures couchées." Un autre, fait par Glode, en ébène profilé d'étain, porté sur un pied fait de douze termes bronzés et dorés avec les signes du Zodiaque, " orné de cinq niches entre quatorze petites colonnes de marbre à chapiteaux de bronze doré ; dans la niche du milieu est la figure du Cardinal Mazarin, sous un pavillon, et dans les quatre autres. Minerve, la Peinture, la Sculpture, et l'Astrologie sous une galerie à balustres, sous quatre vases et deux figures représentant la Force et la Justice, et audessus du fronton les armes du Roi." Un autre " tout uni par le dehors," a sa face " divisée en trois arcades, au milieu desquelles sont six niches et dans quatre d'icelles, dans le rang d'en bas,

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sont quatre vases d'ébène portant des bouquets d'argent, lesdites portes ornées de huit colonnes de lapis marbrin, les bases et les chapiteaux d'argent d'ordre composite, le devant des portes et le devant du cabinet ornés de diverses pièces rapportées, à savoir : cornaline, agate et jaspe, enchâssés d'argent, et au-dessus des arcades sont trois masques, en pierre de jaspe, et douze roses de même, entremêlées de six cornalines ovales ; le reste orné d'argent rapporté dans l'ébène, à cartouche et feuillage."

Un autre montre sur sa porte Apollon, sur ses tiroirs les Neuf Muses, et sur " les quatre coins de la face de chaque tiroir " quatre médailles représentant " deux poètes anciens et deux modernes," recouvertes de cristallin, lui-même " enfermé dans une petite corniche de feston de cuivre vermeil doré." Un autre est décoré, sur chacun de ses sept tiroirs d'un pot de fleurs fait de lapis, calcédoine, cornaline, jaspe et marbre jaune. Plusieurs enfin sont tout en marqueterie d'écaillé et rehaussés de cuivre doré ou profilés d'étain, et tout pareils à ce que seront plus tard les meubles de Boulle, qui, encore un coup, n'a nullement inventé sa manière, mais s'est contenté, avec ses collaborateurs, de la porter à un très haut degré de perfection.

Mais toutes ces merveilles ne sont que peu de chose auprès de celles que sut rassembler Louis xiv. Dès 1667, les Comptes des Bâtiments nous montrent Domenico Cucci recevant 30,500 livres pour deux cabinets nommés : le Cabinet d'Apollon ou Temple de la Gloire, destiné à la galerie d'Apollon au Louvre, et le Cabinet de Diane ou Temple de la Vertu. Ces deux meubles étaient portés par des termes de bois doré, et des peintures à la gouache, pour lesquelles l'Allemand Joseph Werner reçut 3600 livres en 1664, décoraient l'intérieur de leurs volets. On voyait sur le couronnement du Temple de la Gloire Louis xiv en Apollon conduisant un char à quatre chevaux, et sur celui du Temple de la Vertu Marie-Thérèse menant le char de Diane attelé à quatre cerfs. Trois des compositions peintes sur vélin par Werner pour les deux cabinets sont conservées au Louvre : l'une représente Louis XIV vainqueur du serpent Python, l'autre Louis xiv dirigeant le char d'Apollon, le troisième Diane au repos après la chasse.

Cucci avait fait d'autres cabinets non moins beaux, en ébène également à filets d'étain, dont l'un, le Cabinet de la Paix, nous est décrit comme " tout couvert de jaspe, lapis et agates, enrichi sur le devant de quatre figures de héros de bronze doré sur un fond de lapis ; au milieu est un portique soutenu de deux colonnes

de lapis, avec bases et chapiteaux de bronze doré, ayant sur le frontispice les armes de France couronnées sur fond de lapis, supportées par deux anges, le tout de bronze doré ; dans l'enfoncement du portique est la statue de Louis xiv assise, tenant de sa main gauche un bouclier ciselé de la devise de Sa Majesté ; ayant sous ses pieds un tapis et un carreau, le tout de bronze doré ; le corps d'en haut est orné d'une petite niche dans laquelle est la figure de la Paix ; le cabinet porté sur un pied de bois doré, soutenu par devant de deux pilastres fond d'azur, et de quatre figures qui représentent les quatre principaux fleuves du monde ; haut de huit pieds, sur cinq pieds trois pouces de large et dix-neuf de profondeur." Le cabinet qui faisait pendant à celui-là était semblable mais représentait sur le portique central Marie Thérèse en costume de Pallas.

De telles merveilles revenaient cher. En 1673, Domenico Cucci que nous avons vu six ans plus tôt recevoir 30,500 livres, en touche 27,568. En 1678, Gole est payé 25,800 livres pour deux grands cabinets en ébène plaqué sur chêne. Et ces beaux meubles étaient très nombreux : il y a quatre cabinets ornés de vermeil et de miniatures, " tout chargés d'argenterie," dans l'appartement préparé en 1679 au Palais-Royal à l'occasion du mariage de Mademoiselle avec le roi d'Espagne, et les galeries n'en contiennent pas moins de quinze ou seize, " très riches et remplis de miniatures." Aussi bien, la matière comme la forme de ces meubles royaux varie-t-elle infiniment : les Inventaires de la Couronne nous en siarnalent en cuivre doré et argent ciselé, en glace, en filigrane d'argent, en acier. Le Roi chargera les ambassadeurs de Siam de plusieurs petits cabinets d'ambre délicatement travaillés, ou de cristal de roche taillé à facettes, ceux-là " un peu plus grands que des cassettes ordinaires, mais beaucoup plus élevés," et entourés de colonnes de vermeil ; enfin il leur donnera pour leur souverain un grand cabinet de cristal de roche orné de fleurs de vermeil. Un autre genre, alors très en vogue, ce sont les cabinets de la Chine, dont plusieurs sont encore conservés au garde-meubles. Enfin, en 1689, Louis xiv fit présent à la reine d'Angleterre d'un cabinet qui se transformait tantôt en prie-Dieu et tantôt en autel.

Ce n'était pas que chez le Roi qu'on trouvait de ces beaux meubles : les particuliers en ornaient aussi leurs maisons. En 1673, Molière possède un cabinet de la Chine; en 1694, l'Inventaire du maréchal d'Humières nous en cite deux ;

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l'Inventaire d'André Le Nôtre, en 1700, en mentionne un. L'abbé d'Effiat, en 1698, a un superbe cabinet, et jusque dans des maisons relativement modestes, on en rencontre d'une richesse extrême et d'un luxe surprenant.

C'est à la foire St. Laurent que la Grande Mademoiselle se procurait ceux qui lui étaient nécessaires pour parer son logis. Mais les plus beaux étaient signés de BouIIe, d'Oppenord et de leurs émules. Ce n'est qu'au début du xviii" siècle que commencera la décadence des cabinets ; mais ils se démoderont vite : bientôt on n'en voudra plus entendre parler, et, seuls, les cabinets de la Chine garderont quelque temps la vogue.

Le cabinet est une transformation du coffre du moyen-âge, mais il n'a pas fait disparaître les coffres de mariage, et, s'il a remplacé l'ancien dressoir de luxe, en bois plein, sculpté avec amour, le dressoir de service s'est maintenu, au xvii^ siècle, sous la forme plus simple du buffet dans les demeures bourgeoises, et de l'immense et rustique vaisselier, vaste armoire à vaisselle des gens du commun.

Meubles de luxe par excellence, on confiait le soin de fabriquer les coffres de mariage aux ébénistes les plus réputés, et deux d'entre-eux, provenant de l'ancien cabinet du Dauphin, et exécutés à l'occasion du mariage de ce prince, nous fournissent l'exemple de la beauté qu'ils atteignaient parfois. Jadis conservés au Palais de San Donato, ils appartiennent aujourd'hui à un amateur américain, M. Mortimer L. Schiff : montés sur des consoles que portent des balustres carrés, ils sont à double couvercle et s'ouvrent encore par des panneaux cachant une quantité de tiroirs à bijoux.

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