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FAUTEUIL. PALAIS DE VERSAILLES

fois, en 1692, les princesses se mirent en grève, si l'on peut dire, contre la reine Henriette d'Angleterre qui ne leur présentait que des tabourets, et refusèrent de continuer à lui faire visite à de telles conditions. En revanche, à la Cour, Mme d'Elbeuf chercha vainement à obtenir la jouissance d'une chaise à dos ; en effet " les femmes et les veuves de vrais souverains, réels et existants, dont les ministres sont reconnus et reçus dans les Cours et les assemblées de l'Europe pour les négociations et les traités, ont eu constamment un siège à dos une seule fois au cercle de la Reine ; après quoi, jamais qu'un tabouret, et parmi tous les autres, sans distinction et sans différence des duchesses." Le Nonce même dut se contenter d'un pliant chez Mme la duchesse de Bourgogne, alors que la duchesse d'Orléans lui offrait une chaise à dos. — On "prenait le tabouret " avec cérémonie, au grand couvert ; la duchesse à qui sa naissance donnait ce droit était présentée au Roi qui lui disait : " Asseyez-vous, Madame." La politesse voulait qu'on se fît répéter cet ordre une seconde fois, et l'usage était de remettre une bonne somme à la première femme de chambre et 140 livres au porte-table.— Après les tabourets, il n'y avait plus que les carreaux, simples coussins posés sur le parquet, auxquels les femmes des maréchaux et les dames d'atour de la Reine avaient droit ; mais elles préféraient " d'être debout à s'asseoir si bas, tandis que les duchesses et les princesses sont assises sur des ployants ou des tabourets."

En somme, la hiérarchie des différents sièges était à peu près celle-ci : 1° Les sièges à dossiers et à bras (fauteuils et chaises à bras) ; 2° les sièges à dossier mais sans bras (chaises à dos) ; 3° les sièges sans dossier ni bras (tabourets, placets, selles, escabeaux et pliants) ; 4° les carreaux et coussins. A cela s'ajoute un certain nombre de sièges hors série, si l'on peut dire, faits pour plusieurs personnes, comme les banquettes et formes, ou destinés à des usages privés comme les " caquetoires," les " fauteuils de commodité," les lits de repos et canapés, et enfin la " chaise d'affaires."

Ce qu'il y a souvent de plus difîicile pour nous, c'est de déterminer à quelle forme de siège convient tel ou tel nom : quelle différence établir, par exemple, entre un fauteuil et une chaise à bras, garnie de coussins, tendue d'étoffe, confortable .?

Au moyen-âge, toutes les chaises étaient à bras : la chaise ou

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chaire (c'est le même mot) munie d'un très haut dossier sculpté, parfois complétée par un dais, fort pesante et difficile à transporter, était le siège du seigneur. Le fauteuil ou faudesteuil n'était pas inconnu : richement orné et garni, comme les documents nous le montrent, mais plus bas de dossier que la chaire, c'était aussi un siège très honorable. Le peu de hauteur du dossier permettait d'approcher aisément par derrière la personne qui s'y trouvait assise, et de lui poser la couronne sur la tête, aussi bien que de la coiffer ; c'est pourquoi l'on voit d'une part le fauteuil servir de siège au roi de France pour son couronnement, et d'autre part servir de meuble de toilette.

Vers 1580, l'immense ampleur que prirent les vertugadins des robes féminines forcèrent de supprimer les bras des chaises, et ce furent les " chaises à vertugadin." Mais la chaise à vertugadin ne fit pas disparaître la chaise à bras.

Le fauteuil reste très rare jusque vers 1640 environ, et son nom ne devient courant qu'à partir de la seconde moitié du xvii"" siècle. Si bien que ce que nous appelons "fauteuil Louis xiii " serait généralement mieux nommé chaise à bras. D'autre part, on rencontre le mot de " chaise à bras," quoique de plus en plus rarement, jusqu'à la fin du xvii" siècle. Y-a-t-il donc une différence entre ces deux sièges ?

Il semble que, dans la première moitié du siècle, le fauteuil ait un dos relativement bas, où les perruques ne risquent point de s'accrocher comme à celui de la roide, haute et solennelle chaise à bras. Sous Louis xiv, la perruque devenant de plus en plus volumineuse, le fauteuil remplace de plus en plus la chaise à bras. Comme, d'autre part, il élargit ses proportions et devient vaste et somptueux, c'est lui qui passe maintenant pour le siège le plus honorable. A Versailles, il est le siège du Roi par excellence. Dans toutes les pièces où Leurs Majestés ont accoutumé de vivre, on ne voit que deux fauteuils, l'un pour le Roi, l'autre pour la Reine. Aussi sera-ce une sorte de scandale que Louis xiv, après la mort de Marie-Thérèse, autorise Mme de Maintenon à s'asseoir, chez elle, en sa présence, et que Mlle Choin, épouse secrète du Grand Dauphin, demeure également sur son fauteuil devant le duc et la duchesse de Bourgogne, dans son " parvulo " de Meudon.

Chez les princes, le fauteuil a le même grade, si l'on peut dire, et, mariée au duc de Guise, la fille du duc d'Orléans prétend que son époux se contente en sa présence d'un simple pliant quand elle s'installe elle-même sur un fauteuil.

En revanche, chez les particuliers, on y mettait moins de façon. Alors qu'à Versailles le nombre des fauteuils était restreint, la maison de Molière n'en comptait pas moins de vingt-deux. C'était, à la Ville aussi, le siège le plus honorable, mais on l'accordait beaucoup moins parcimonieusement.

Quant à la chaise à dos — notre chaise d'aujourd'hui — elle se trouve en abondance à la Cour et à la Ville. On la rend souvent pliante, et en ce cas elle sert de préférence pour les repas : comme il n'y a pas encore de salle à manger, en effet, on s'applique à faire disparaître rapidement les traces du dîner ou du souper et à dégager la pièce qui a servi au repas. Ces petits sièges à dossier pliant se nomment "perroquets." "Monseigneur même, et tout ce qui étoit à table, avoit des sièges à dos de maroquin noir qui se pouvoient briser pour les voitures et qu'on appelloit des perroquets" (Saint-Simon).

Quant aux mots escabeau, selle, placet et tabouret, ils désignent tous un siège sans bras ni dossier, qui devient souvent pliant à partir du second tiers du xvii^ siècle.

En principe la selle est une sorte d'escabeau plus ou moins bas, plus ou moins grand, à trois ou quatre pieds. On en a fait de basses qui pouvaient servir de tabourets à poser les pieds, comme aussi de sièges. Mais il en est également de hautes ou même d'assez grandes pour que plusieurs personnes y trouvent place. Parfois, on les a recouvertes d'étoffe. Mais la selle proprement dite est plutôt un meuble simple et commun.

Le placet est une sorte de tabouret de petite taille, généralement carré, pense M. Havard, tandis que le tabouret serait de préférence rond. Souvent recouverte d'étoffe ou de tapisserie, la selle disparaîtra tout à fait au xyiii"^ siècle qui ne mentionnera plus que des tabourets.

Si le nom de tabouret ou " tambouret " a été donné, c'est à cause de la ressemblance du siège qu'il désigne avec un tambour, à ce qu'il semble, et le tabouret aurait donc été originairement de forme ronde. Au xvi'' siècle, il paraît généralement couvert d'étoffe et garni ; c'est probablement cela qui le distingue de la selle ou de l'escabeau : il y avait alors assez peu de meubles garnis, en efîet.

Dès le commencement du xvii'^ siècle, les tabourets sont très fréquents dans les Inventaires, et ils resteront un des meubles principaux du mobilier jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Au compte de M. Havard, Versailles, sous Louis xiv, n'en a pas contenu moins de 1323 : 48 en brocart, 61 en damas rouge, 6 en

drap violet, 12 en gros de tours, 514 en moquette généralement rouge, 24 en panne, 240 en peluche ou trippe, 12 en point de France, 12 en satin blanc, 93 en étoffe de La Savonnerie, 6 en serge, 193 en velours, enfin 102 dont la couverture n'est pas désignée. Outre ces 1323 tabourets, le Roi possédait encore 286 dessus de tabourets, pour la plupart en tissu de la Savonnerie, qui servaient pour les représentations théâtrales. Beaucoup d'autres étaient fort riches. Il y en avait 16 en broderie d'or sur fond argent, portant dans leur milieu un ornement rond en broderie d'or entourant une " devise de broderie de soie en tableau, dont les paroles latines sont en lettres de broderie d'or sur le devant " ; ceux-là étaient en outre garnis d'une campane de broderie d'or à jour, leurs bois étaient sculptés et dorés et ils avaient de fausses housses en taffetas. En 1708, les tabourets de la Grande Galerie ont des bois sculptés et dorés ; ils sont recouverts de brocart à fond de satin rouge à fleurs or et argent. Ceux de la salle de bal ont des bois semblables, mais un damas de Venise or et argent les revêt. Ceux de la Grande Galerie sont habillés de brocart or et argent à fond de satin vert. Quant à leur forme, elle est ronde, carrée, polygonale, ou même ovale.

Dans la hiérarchie des sièges, le tabouret et le pliant viennent au même rang : " Il n'y a point de différence pour ces deux sortes de sièges sans dos ni bras," dit Saint-Simon. Le nom de pliant ne devint courant que sous Louis xiv, mais l'objet qu'il désigne était connu depuis le moyen-âge. En 1604, l'Inventaire du château de Madame, sœur unique du Roi mentionne : "trois selles ployantes, couvertes de velours figuré." En 16 14, Héroard nous montre Louis xiii grimpant sur des " escabeaux qui se plient." On trouve, dans l'Inventaire du château de Turenne, en 161 5 " deux chaises qui se plient de cuir rouge et vert" — "une grande chaire qui se plie de velours cramoisi, toute neuve," etc. L'Liventaire de Mazarin, en 1653, signale 12 couvertures "de sièges pliants." Et nous avons parlé des perroquets qui apparaissent à cette époque.

A la Cour, le pliant tend à remplacer les tabourets qui sont bien moins commodes. Sous Louis xiv, Versailles en contiendra 466, recouverts de brocart, damas, satin, brocatelle, velours, étoffe de la Savonnerie, moquette, etc., plus une quantité d'autres dont l'étoffe et le bois s'harmonisent avec l'ameublement des pièces pour lesquelles ils ont été faits. Certains sont très beaux, habillés de satin blanc, brodés de personnages de la Chine et garnis de

frange d'or, par exemple, ou couverts de velours rouge à ramages et ornés de frange d'or de Milan.

Quant aux carreaux ou coussins, on s'en servait couramment depuis le moyen-âge, et ce n'est que dans la seconde partie du règne de Louis xiv qu'ils deviennent moins fréquents. On sait comment Lauzun posa cruellement le talon sur la main de Mme de Monaco, un jour qu'il trouva Madame, avec sa Cour, " assise à terre sur le parquet pour se rafraîchir."

Passons maintenant aux sièges qui n'ont pas de place bien nette dans la hiérarchie.

Les formes d'abord. C'étaient des banquettes. Au moyenâge, elles étaient nues, mais au xvii" siècle on commença de les couvrir d'étoffe. A Versailles, elles servaient surtout pour les fctes et les bals. M. Havard en a relevé 43g de toutes tailles dans les divers Inventaires de la Couronne, couvertes de toutes les étoffes usitées. Celles qui servaient pour les fêtes à St Germain étaient vêtues de brocatelle de Flandre rouge, aurore et blanc, celles des antichambres de Versailles de moquette rouge, jaune et noire.

La caquetolre, ou chaise à fe?nme, était une petite chaise basse et confortable, à bras et à dos, qu'on pouvait mouvoir aisément et approcher du feu selon la commodité du moment.

Il y avait aussi le jauteuil ou chaise de commodité, " dont le dossier se hausse et s'abaisse par le moyen d'une crémaillère et sur laquelle on peut dormir commodément," dit Furetière. Ce siège est assez fréquent à partir de Louis xiv. On en rencontre quelques-uns à Versailles. La chambre de l'abbé d'Effiat, en 1698, n'en contient pas moins de cinq, dont quatre à bois dorés, garnis de brocart à fleurs d'or sur fond blanc, et le cinquième en noyer, couvert d'un velours rouge cramoisi, chamarré d'un passement d'or cloué. Enfin signalons la " grande chaire de repos à crémaillère par le bas" que l'on relève dans l'Inventaire de Molière, et qui doit être assez semblable à celle " dans " laquelle on accommode le Malade imaginaire avec des oreillers et son manteau fourré.

Nous parlerons ailleurs des lits de repos. On commence à les appeler canapés vers la fin du xvii^ siècle ; le mot se trouve dans l'Inventaire d'André Le Nôtre en 1700.

Enfin, la chaise d'affaires. Nous l'avons vue trôner aussi bien chez le Roi que chez Mme de Maintenon, et c'est un avantage fort apprécié des courtisans que celui d'entretenir Louis xiv

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lorsqu'il siège sur la sienne. Plus ou moins ornée, superbement tendue chez Mme de Maintenon, elle n'est plus chez Mlle d'Aumale qu'un "tabouret de damas rouge et blanc." En voici une, fort belle, dont j'emprunte la description à l'Inventaire de Fontanieu : " Une chaise d'aftaires, fond de vernis noir et aventurine du Japon, à paysages et oiseaux de relief dorés et de couleur dans des bordures en mosaïque de nacre et de perle, ferrée de cuivre à la Chinoise, le dedans du couvercle et la lunette de laque rouge, le bourrelet de velours vert ; ladite chaise haute de dix-neuf pouces sur quinze de large et dix-neuf de profondeur."

Nous n'énumérerons pas les étoffes qui couvrent tous ces sièges : brocart, broderie, satin, damas, velours, tapisserie, etc. Ce sont toujours les mêmes richesses et les mêmes somptuosités. Quant aux " bois," peints de toutes les nuances, verts à filets d'or chez La Meilleraie, marbrés de blanc et de rouge chez Mazarin, rouges et or, tout dorés, sculptés, plaqués d'écaillé, garnis d'argent, voire même faits d'argent massif, leur magnificence, correspond à celle de l'étoffe qui les habille.

Beaucoup sont tendus de cuir, non pas toujours de cuir gaufré comme celui qui sert à vêtir les murs, mais aussi de cuir martelé (c'est-à-dire corroyé au marteau sur une planche gravée dont le dessin finit par s'imprimer sur la peau), damasquiné (incrusté de métal), écorché (gravé avec des outils spéciaux), etc. Enfin, beaucoup sont en maroquin, comme ces dix-huit chaires à perroquets, couvertes de maroquin du Levant rouge, cloués sur un bois de noyer avec clous dorés qui appartiennent à Mazarin. Tout le maroquin ne vient pas d'Orient, il s'en faut : on en apprête à Rouen des quantités considérables, et il en vient d'Espagne aussi. A la fin du siècle, un certain Garon obtiendra le droit d'établir une manufacture de maroquin au faubourg Saint-Antoine et la France ne sera plus guère tributaire de Smyrne, d'Alep ou de Turquie que pour les maroquins de couleur claire.

On connaît également les chaises et les fauteuils garnis de paille depuis Louis xiii. Leur légèreté et leur confort les rendent commodes et appréciés : c'est sur des chaises de ce genre que s'asseyent les seigneurs au théâtre. On les adoucit de coussins : tels sont les deux fauteuils que possède Magdeleine Tubeuf en 1676, et ceux de M. Jacques Quiquebeuf. conseiller, secrétaire du

Roi en 1677. C'est sur des sièges garnis de paille, sinon cannés (car on ne saura remplacer la paille par des bandes de rotin qu'à la fin du règne), que prendront coutume de s'asseoir les princes à Versailles pour simplifier le cérémonial, et le " Livre Commode," en 1691, nous apprendra que les "tourneurs qui vendent des chaises de jonc et de paille sont pour la plupart au Marché Neuf, rue Grenier-Saint-Lazare, et rue Neuve-Saint-Médéric."

Pour les autres sièges, ils sont confortablement rembourrés de plume, de laine, et de préférence, comme aujourd'hui, de crin. Mazarin possède douze pliants " garnis de crin et couverts de toile rouge " que l'on embellit par des couvertures de velours brodé. M. de La Meilleraie en 1664 en a douze aussi, "garnis de crin et couverts de velours vert."

Enfin, pour rendre les sièges tout à fait confortables, on les munit non seulement d' " oriliers," mais encore de matelas ; les canapés en seront recouverts comme les lits de repos, et voici dans l'Etat des Meubles de la Couronne du 30 janvier 1681 : " un matelas de maroquin, garni de petites toutFes or et argent et d'un galon tout autour "

I. Lb ut à colonnes— Les quenouilles et les bouquets de plumes— Les rideaux— Les matelas et les couvertures— Les autres sortes de lits — Les lits de hepos.

IL Lits de Louis XIII, de Richelieu, de Mazarin, de Fouquf.t— Lits de V'eesailles —Lits de grands seigneurs et autres- Le pot de chajibre.

JUSQU'À la fin du règne de Louis xiv, jusqu'à l'invention des salons, la chambre à coucher resta, comme nous l'avons dit, la pièce principale de la maison. Or, le lit étant le meuble principal de la chambre à coucher, on s'etTorça naturellement de le rendre aussi magnifique que possible. C'est à orner et à décorer leurs lits que les gens modestes mettaient tous leurs soins, et, par les descriptions que nous avons déjà eu l'occasion de faire, on a pu voir à quelle fabuleuse richesse atteignaient ceux des personnes de qualité, et à plus forte raison ceux du Roi (voir le chap. i).

On sait quelle vie errante menèrent les rois de France durant tout le moyen-âge et le xvi^ siècle. En ce temps-là, le Roi se déplaçait sans cesse, et la Cour était continuellement sur les grandes routes. Or, le souverain n'était pas si riche que d'avoir des mobiliers autant que de châteaux : il en transportait un, toujours le même, qui le suivait partout. Lorsqu'après quelque séjour dans l'un de ses domaines, le monarque changeait de résidence, on détendait les murailles, on enlevait les meubles, on empaquetait les bardes, et on chargeait le tout sur des " sommiers," comme on nommait les bêtes de somme ; de la sorte, c'étaient toujours les mêmes ameublements, ou peu s'en faut, qui servaient en tous lieux. Louis xiii ne rompit pas avec cette coutume de ses ancêtres, et c'est peut-être à elle que la France dut la naissance de l'enfant qui devait être Louis xiv : un soir de décembre que le

Roi était venu à Paris visiter la noble et charmante Mlle de La Fayette, son amie, un temps affreux l'empêcha de regagner Versailles où il logeait, et il lui fallut se réfugier au Louvre ; mais là, tout était démeublé et il ne restait d'habitable que la chambre de la Reine ; c'est donc chez Anne d'Autriche que Louis xiii, malgré qu'il en eût, dut passer la nuit : et voilà comment, dit-on, le 5 septembre 1638 suivant, le futur Louis xiv vint au monde.

Le lit se démontait en autant de pièces qu'il le fallait pour qu'on pût le mettre dans un coffre, plusieurs coffres même, car je doute fort qu'une seule caisse ait jamais pu renfermer un de ces édifices monumentaux qu'étaient alors les lits. Ils étaient tous "à quenouilles," en effet, c'est-à-dire que des quatre coins du "châlit," ou bois de lit, s'élevaient des colonnes qui portaient le " ciel," ou " pavillon," ou " dais." Ces lits à quenouilles resteront en honneur durant tout le xvii'' siècle, et ce n'est qu'à la fin du règne de Louis xiv que le ciel et le châlit deviendront généralement indépendants l'un de l'autre. Mais leurs bois ni leurs colonnes n'ont plus, au Grand Siècle, de ces dorures et de ces sculptures qui ornaient les lits de la Renaissance. Les quenouilles sont entièrement recouvertes de fourreaux d'étoffes et les châlits disparaissent sous les courtes-pointes : nous sommes à l'époque où triomphe l'art du tapissier. En revanche, du sommet des quenouilles s'élancent des panaches de plumes. Mazarin possède ainsi " quatre pommes de velours à mettre en haut des colonnes " de son lit, chacune garnie de panaches fort luxuriants, puisqu'ils se composent de cinquante grandes plumes, vingt-deux moyennes, vingt-trois petites, avec quatre aigrettes. De même encore, chez le maréchal d'Humières (1694), le lit réservé à Mme la Dauphine s'orne aux quatre angles de son ciel de pommes de brocart or et argent, avec des bouquets de plumes jaunes, vertes et blanches. Et à Versailles comme ailleurs, sur la plupart des lits de luxe, les inventaires nous font voir des panaches de cette sorte : je ne citerai que les quatre bouquets de plumes blanches à aigrettes qui décorent le lit de Mme de Maintenon.

Tout autour du lit, s'étendent les rideaux qui enveloppent non seulement la couche, mais encore la ruelle, formant ainsi une sorte de réduit dans la grande chambre. La nuit venue, on les ferme hermétiquement, et l'on se trouve à l'abri du froid ; au matin, ce sera un homme ou une femme de confiance qui viendra écarter les courtines (chez le Roi, le premier valet de chambre). "Nous allâmes, Mme de Guise, Monsieur le Prince et moi, visiter M. de

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Reims, frère de M. de Nemours, où nous eûmes encore assez envie de rire : il étoit dans son lit tous les rideaux fermés, et parloit au travers" {Mémoires de Mlle de Montpensier). "De Sourches alla chez le Roi, et, selon le commandement qu'il avoit reçu de la Reine, il leva le rideau de ce jeune monarque, le regarda longtemps dormant d'un profond sommeil, puis sortit du Palais-Royal." Ces rideaux se composent d'un certain nombre de pièces. Il y a d'abord les gouttières, pentes ou lambrequins qui garnissent le ciel. Puis, derrière le chevet du lit, une pièce d'étoffe tombant le long de la muraille : le "chevet," "cheveciel," "dossier," etc. Enfin les "courtines," glissant le plus souvent sur des anneaux.

La literie, comme nous disons aujourd'hui, se compose des mêmes éléments qu'à présent. Les matelas d'abord, ordinairement rembourrés de laine (ce n'est qu'à la fin du règne de Louis xiv que les matelas de crin apparaîtront), mais souvent habillés avec somptuosité : chez Mazarin, aucuns sont revêtus de maroquin, de moquette, v^oire de damas à bandes de brocatelle, avec de l'or sur toutes les coutures, et le lit que Louis xiv donnera à La Vallière aura également ses matelas garnis de satin rouge. Les couvertures sont moins riches qu'au moyen-âge parce que l'on recouvre maintenant toute la couche d'une magnifique housse ; pourtant on en fait encore de velours et de panne : j'en relève de cette sorte dans l'Inventaire de Mazarin (1653), et, à Versailles, il s'en trouve en satin ou ratine blanche, en taffetas incarnadin ou rayé. D'ailleurs, elles n'ont rien perdu de leur confort : on n'use plus de ces couvertes fourrées de l'ancien temps, mais on en sait faire qui sont douillettement rembourrées de laine fine ou de duvet. Quant au traversin, il est le plus souvent revêtu simplement de futaine ou de coutil, et ce n'est qu'exceptionnellement, à Versailles même, qu'on l'habille de maroquin, garni de glands et de dentelle, ou bien de " roussy." Au reste, tout cela revient à un prix assez élevé, et La Bruyère pourra s'écrier non sans amertume : " Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu, suis-je dans ma chambre à l'abri du Nord, ai-je un lit de plume, après vingt ans entiers qu'on me débite sur la place ? "

Telles sont les caractéristiques du modèle de lit le plus répandu, mais il en est bien d'autres encore. Il y a le lit de banc ou banlit pour coucher les domestiques, qui se peut refermer comme un banc ; le lit bandais ou baudet qui est un lit de sangle ; le lit de garde-robe destiné aux gens de service ; le lit à tombeau, qui ne passe pas pour fort élégant et dont les piliers sont moins hauts au

pied qu'à la tête, en sorte que le ciel s'incline en pente de la tête au pied (on l'appelle à double tombeau quand le ciel est à double rampant) ; le lit clos, usité surtout dans les campagnes comme il l'est encore aujourd'hui, et enfermé dans un placard muni de portes. Tous ces lits sont plutôt ceux des personnes d'une condition modeste ; mais voici maintenant le lit à housse dont les courtines, au lieu de glisser sur des tringles fixées au ciel se relèvent et s'attachent au haut ; le lit en dôme, dont le ciel est en dôme ; le lit à l'impériale dont le ciel ressemble assez vaguement à une couronne impériale ; le lit à pavillon, à dais conique ; le lit tournant, dont le ciel est entouré d'une tringle sur laquelle on fait glisser un rideau léger, dispositif qui s'adapte à tous les lits dont les rideaux ne peuvent se clore, comme les lits à l'impériale ou en dôme dont nous venons de parler et le lit d'ange dont nous parlerons tout à l'heure ; le lit de travail, fort bas et construit de façon spéciale pour les femmes en gésine ; le lit bâtard, de petite dimension ; le lit d'ange enfin, qui ne comporte pas de quenouilles et dont le ciel n'est pas relié au châlit : cette dernière forme de lit devint à la mode à la fin du règne de Louis xiv, et finit par remplacer tous les modèles à colonnes, qui parurent bientôt gothiques et affreux.

Jusqu'au milieu de xvii' siècle, il fut d'usage, pour les femmes, de recevoir couchées, nous l'avons dit. Par la suite, cette mode fut réservée aux grandes dames, et l'on finit même par ne plus la suivre que dans certains cas particuliers, au lendemain du mariage par exemple, ou en signe de deuil, après la mort du mari. C'est que les lits de repos s'étaient alors généralisés. Mazarin déjà en avait de fort beaux. Fouquet en posséda un de velours à fond d'or, rehaussé d'une crépine or et soie. En 1656, les lits de repos furent adoptés à la Cour et quinze ans plus tard on en trouvait partout. C'est ainsi que le seul Molière en avait cinq, dont un en bois ordinaire, bordé de bois doré, à pieds d'aigle, couvert de deux matelas, un autre en satin à fond vert, etc. A Versailles, on en vit de toutes sortes, construits en bois plus ou moins rares, garnis de crin ou munis de matelas, et couverts de brocart, *de brocatelle, de damas, de velours, etc.

Voici maintenant, en grande partie d'après les dépouillements de M. Havard, une petite revue de quelques-uns des lits les plus

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intéressants que nous révèlent les Inventaires du temps que nous étudions.

Louis XIII coucha dans un lit de damas violet foncé à broderies d'or, et dans un lit de velours noir à galons d'argent. Anne d'Autriche, après son veuvage, fit tendre sa chambre en gris, et aussi son lit ; mais, au Val de Grâce, où elle allait souvent faire retraite, elle dormait dans un lit de velours noir.

Richelieu eut des lits magnifiques : l'un en velours soutaché de crépine et passements d'or tin ; l'autre, moins solennel, en satin blanc couvert de broderie d'or ; et certes on a peine " à se figurer la sévère figure du Cardinal émergeant d'un lit pareil." Quant au fastueux et douillet Mazarin, il dormait dans un lit à rideaux de satin gris perle, à fleurs et compartiments incarnadin, vert et isabelle, dont la courte-pointe était également du même satin gris perle à fleurs incarnat, le tout garni de fleurs or et argent. D'autres jours, le cardinal, d'humeur plus grave, " s'étendait dans une couche de velours vert tout uni, chamarré d'une grande dentelle par bandes or et argent doublée de laine d'argent à roses de soie." Enfin, son lit de parade était couvert de bandes de velours cramoisi brodé de fleurs d'argent, alternant avec des lames d'argent brodées de fleurs d'or ; les rideaux doublés de taffetas cramoisi ; toute la garniture, de même que la courte-pointe, rehaussée d'une crépine d'or et d'argent ; les quatre quenouilles dissimulées par des fourreaux de lames d'argent, et portant à leur sommet quatre vases de couleur cramoisie, renfermant eux-mêmes, chacun, un grand bouquet d'argent massif.

Le surintendant Fouquet possédait un lit de velours vert, garni de broderies, crépines et mollets d'or et d'argent, dont le fond, le dossier, les pentes intérieures, les fourreaux de piliers et la courte-pointe étaient d'un magnifique brocart or et argent, incarnat et vert. Louis xiv confisqua ce meuble superbe, dont la richesse fut pourtant infiniment dépassée par ceux que réunit plus tard le château de Versailles. Il n'y eut pas là moins de 413 lits, tous du plus grand luxe — de toutes formes : lits d'ange, lits à housse, lits en tombeau, à l'impériale, à pavillon, en dôme, garnis de brocart, de drap d'or et d'argent, de damas, de broderie, de velours et de satin de toutes sortes, de toile des Indes, de tissus de Perse, de mousseline (alors très rare), le tout rehaussé de toutes les franges et dentelles possibles de soie, d'argent et d'or.

Nous avons cité déjà plusieurs de ces lits merveilleux, et notamment celui où Louis couchait à Versailles sa personne solaire.

loo BIBLIOTHÈQUE DE L'ART DECORATIF

Celui de Marie-Thérèse était un lit d'ange, de brocart à fond vert orné de tieurs d'or et d'argent, rehaussé de nœuds de ruban de brocart à fond rouge, rayé d'or et d'argent, et d'une campane de brocart argent. Celui que donna le Roi à La Vallière était large de cinq pieds, couvert d'une riche étoffe " de taillure d'or et d'argent, par carreaux, fond rouge avec des chiffres d'or," laquelle se doublait, à l'intérieur du lit, d'un satin " vert naissant, parsemé de broderies légères avec des chiffres entrelacés et des bouquets de fleurs " ; enfin ses quatre quenouilles étaient surmontées de pommes décorées de galon et de glands d'or. Il y avait encore le " lit à fond d'argent où l'on voit tous les rois et les reines de France, avec les princes et les princesses du sang, en habits de leur temps, d'une excellente exécution," et le lit " d'une broderie toute rehaussée d'une quantité de perles de très grand prix," que Germain Brice put examiner au garde-meubles. II y avait le /// des Satyres, le /// de P EnlevemeîJt d'Hélène, le lit du Cerf fragile (lisez Cerf agile), le /// de Messaline, et bien d'autres meubles au moins aussi magnifiques, tel celui qu'on fit voir en 1686 aux ambassadeurs du Siam et qui n'était pas estimé, rapporte le Mercure, moins de 2,400,000 fr. de notre monnaie.

Les grands seigneurs n'ornaient pas leurs chambres de couches moins luxueuses, relativement à leur fortune.

C'est ainsi qu'on adjuge pour 2400 livres (et qui vaudraient peut-être 10,000 fr. aujourd'hui), à la mort du maréchal d'Humières, le "lit du Roi," à quenouilles, tout de velours rouge brodé, d'étoffe d'or et d'argent, de brocart rouge à fleurs d'or, et garni de franges et de mollets d'argent fin. A la même vente passe aussi le lit destiné à la Dauphine, à hauts piliers, avec impériale, portant au sommet de ses colonnes des bouquets de plumes vertes et blanches, et garni " de drap d'or et argent à fleurs, avec une broderie de petit point tout autour, relevée en or, le tout doublé de satin aurore." Le lit dans lequel repose l'abbé d'Efîiat à l'Arsenal, en 1688, large de quatre pieds et demi, long de six pieds, haut de huit, a son tour, ses cantonnières, ses pentes et ses rideaux de velours violet " en broderie de découpure " ; la garniture intérieure en est doublée de satin jaune, tandis que la courte-pointe, l'impériale et le chevet sont du même satin jaune, mais ornés de broderie en découpure ; et j'imagine que ce velours violet et ce satin jaune devaient être d'un puissant effet.

II n'était jusqu'aux gentilshommes de moindre importance qui ne tinssent à honneur de décorer leurs chambres à coucher de

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV

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