‹ L'ameublement français au grand siècleChapitre 27 sur 44 · PIEDS DE TABLE. MUSEE DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

PIEDS DE TABLE. MUSEE DES ARTS DÉCORATIFS

ii8 BIBLIOTHEQUE DE L'ART DÉCORATIF

émigré aux Gobelins. Certains, comme le graveur Varin, l'orfèvre Ballin et l'ébéniste Boulle y étaient demeurés.

On pense même que Charles-André Boulle naquit vers 1642 dans ces galeries du Louvre où il resta jusqu'à sa mort : élevé là, au milieu des artistes de toutes sortes qui y habitaient, il eut l'occasion de s'instruire dans la pratique des différents arts, et c'est ainsi que le brevet qui lui accorda en 1672 le logement occupé jusque-là par Jean Macé le qualifie de marqueteur et ébéniste, tandis qu'un autre acte lui conférant, sept ans plus tard, la moitié d'un logement voisin l'intitule " ébéniste, faiseur de marqueterie, doreur et ciseleur " ; encore n'ignorait-il pas la peinture et la mosaïque, ni même l'architecture, s'il en faut croire tel de ses contemporains. On ne sait rien de lui avant 1672, mais après 1673 il apparaît souvent dans les Comptes royaux. En 1697, il a des difficultés avec le financier Crozat qui lui avait commandé un ameublement, et il perd le procès qu'il avait entamé contre lui. 11 ne travaillait pas que pour le Roi en effet : il fournissait aussi, à des prix excessivement élevés, ses beaux meubles aux particuliers assez riches pour les acquérir, comme le financier Samuel Bernard ; et malgré cela il était sans cesse tourmenté par des ennuis d'argent. C'est qu'il avait une manie coûteuse : il était collectionneur, probablement désordonné, aussi. En 1704, ses créanciers ayant obtenu contre lui la contrainte par corps, il fut sauvé par le Roi qui s'entremit. Mais peu à peu sa manière se démoda, il se vit moins goûté et, pour achever sa ruine, une calamité l'atteignit seize ans plus tard : ses ateliers brûlèrent et il estima la perte que lui causa cet incendie à 383,783 livres. L'Etat des ouvrages de commodes brûlés et péris à quoi les sieurs Boulle faisoient actuellement travailler cite, outre plusieurs plâtres et cires de Michel- Ange, de Lecomte, de Girardon, qui servaient de modèles, des lustres, des feux de cheminées, des bras de lumière et bien entendu toutes les sortes de meubles que l'on connaissait alors, ou peu s'en faut, aussi bien en bois de couleur qu'en marqueterie d'écaillé et de cuivre — ce qui prouve que l'on a tort de croire que Boulle fabriquait exclusivement des meubles du style auquel on a donné son nom.

André-Charles Boulle mourut en 1732, le 29 février, âgé de 90 ans environ. Il avait quatre fils, dont les deux premiers travaillaient avec lui, tandis que les deux autres s'étaient établis isolément dans Paris.

Il faut se garder de lui attribuer tous les meubles dits " de

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV

DESSIN DE CHAPITEAU DE JEAN BÉRAIN

Boulle," comme de croire que lui-même n'en fabriquait pas d'autres. Et ce serait une grave erreur également que de lui attribuer l'invention de cette riche marqueterie de cuivre, DESSIN DE CHAPITEAU d'écallle, d'ébène et d'étain dont

DE JEAN BÉRAIN. JJ ^ ^^^^^ J^ gj ^^^^^ gp^^j

mens. Mazarin possédait déjà divers cabinets où ces matières étaient employées : voici, tirée de l'Inventaire du cardinal en 1653, la mention d'une "chaire qui se plie de toile d'or cramoisi, y^/Vé" en écai//e" et les cabinets n'y manquent pas, plus ou moins semblables à ce meuble, " d'écaille de tortue et d'ébène, profilé de cuivre doré par les côtés." Même le bureau de Marie de Médicis conservé à Cluny allie déjà l'ébène et l'étain.

D'autre part, Boulle avait beaucoup de collaborateurs, et d'abord Bérain, sur les dessins duquel il travailla très souvent ; puis Cucci, l'ébéniste des Gobelins, qui fit beaucoup de pièces pour lui ; puis l'orfèvre Ballin, le doreur Cloquemain, et bien d'autres encore.

Les artistes du xvii^ siècle n'avaient pas l'amour-propre de ceux d'aujourd'hui, en effet : c'était à leurs yeux l'œuvre plus que l'auteur qui comptait et, pour avoir été aidé de la sorte, Boulle n'en fut pas moins regardé par tous ses contemporains comme le premier des faiseurs de meubles de son temps.

Celui de ses ouvrages qui passa pour son chef-d'œuvre, il le composa aux environs de 1680 : ce fut l'ameublement du cabinet du Dauphin à Versailles, en marqueterie et en glaces, pour lequel il usa des dessins de Bérain, et s'associa divers collaborateurs, notamment Pierre Golle. Félibien nous apprend qu'on y voyait sur les murs et sur le plafond " des glaces de miroirs, avec des compartiments de bordure dorée sur un fond de marqueterie d'ébène ; le parquet étoit aussi fait de bois de rapport et embelli de divers ornements, entre autres des chiffres de Monseigneur et de Madame la Dauphine." Malheureusement, en 1683, le Dauphin dut transporter ses appartements au rez-de-chaussée de Versailles : il fallut tout démonter, les bronzes, le parquet de cuivre et

Page 1