‹ L'ameublement français sous la renaissanceChapitre 10 sur 36 · ARMOIRE. RENAISSANCE. CHATEAU D ANET · texte numérisé non relu

ARMOIRE. RENAISSANCE. CHATEAU D ANET

Jacques Androuet du Cerceau était également architecte. En cette qualité il fut appelé au château de Montargis pour y être chargé des réparations et embellissements que René de Ferrare voulait y apporter. On sait qu'il travailla également à la reconstruction du chœur de l'église de la Madeleine dans la même ville.

Son fils Baptiste (né vers 1544-1547), mort au début du xviie siècle, continua son œuvre ; ainsi que Jacques 11 Androuet du Cerceau, mort en 1614, que les comptes du temps montrent employé aux travaux du Louvre et à ceux des Tuileries.

Les du Cerceau eurent pour continuateurs Bérain, Marot, Lepautre, qui gravèrent spécialement pour l'industrie. On leur doit des modèles pour la ferronnerie, pour les fabricants d'armes. Ils ont donné de la grâce au xvne siècle. Leurs noms nous font sortir de la Renaissance où celui de Hugues Sambin va nous ramener.

Sambin était contemporain de l'aîné des du Cerceau, originaire de Dijon, où il ne cessa de travailler, après son retour d'Italie. Car Sambin, s'en fut également puiser aux sources italiennes et aux plus riches, aux plus renommées, puisqu'il fut à la fois l'élève et l'ami de Michel-Ange. Les modèles gravés qu'il publia exercèrent une action prépondérante sur toute l'école de Bourgogne et jusqu'à Lyon. Il sera plus longuement question de ce grand artiste dans un chapitre suivant de notre livre, car il fut lui-même huchier-menuisier de rare valeur.

A Lyon nous relevons le nom d'un ornemaniste qui mérite une mention spéciale, le nom de Bernard Salomon, dit le Petit Bernard. Les sculpteurs sur bois et huchiers Lyonnais se caractérisent par ce trait, qu'ils empruntent leurs modèles aux pages imprimées par les soins des nombreux libraires de la ville et dont les plus importants étaient Frellon et Gryphe, Roville, Jean de Tournes. Les huchiers de Lyon vont jusqu'à copier les frontispices et titres décorés des livres dont ils reportent les ornements aux panneaux, aux ceintures et aux montants de leurs tables et de leurs armoires. Quant aux dessinateurs, dont les compositions, traduites par la gravure, se retrouvent de la sorte en maintes parties du mobilier, ils se nommaient Wariot, Philibert de l'Orme et le Petit Bernard déjà cité.

A côté de ces ornemanistes en renom, il faut placer, parmi les directeurs du goût de l'époque, les mécènes riches, amis des demeures bien décorées, dont les commandes, orientées à leur gré, influèrent si puissamment sur la direction donnée au mouvement des arts.

Et parmi eux se placent naturellement, au premier rang, les souverains eux-mêmes, les rois de France qui, à partir de Charles vin, adoptèrent le goût italien pour la construction et la décoration de leurs châteaux et de leurs palais, François Ier le roi de Fontainebleau, et, à plus juste titre encore que Henri 11, sa femme Catherine de Médicis, la Florentine, la fille de Laurent de Médicis, duc d'Urbin. Et à côté de Catherine de Médicis sa rivale, la belle Diane de Poitiers. Pour son château d'Anet, qu'elle avait fait construire à neuf sur les plans de PhiliDert de l'Orme, à la place d'un vieux manoir, propriété de la famille de Brézé, Diane de Poitiers commande aux artisans employés par Henri 11 au Louvre et à Fontainebleau, un ensemble de décorations dans le goût le plus pur et le plus caractéristique du temps.

Des travaux exécutés pour elle, la plus grande partie est malheureusement perdue pour nous. Quelques plafonds en ont été conservés, les portes de la sacristie, la tribune de la chapelle et des fragments de sculpture décorative qui ont été transportés à l'école des Beaux-Arts. Il est permis de dire, par un rapprochement qui ne surprendra pas, que Diane de Poitiers avait ainsi réalisé, en son château d'Anet, ce que la marquise de Pompadour réaliserait au xvme siècle en son château de Bellevue, sur la hauteur des coteaux CAB,NET EN N0VER' AVEC PAN"

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qui dominent la Seine, une résidence DUBE> EP0QUE DE HENRI m où, de l'ensemble aux moindres détails,

tout s'harmonisait en une concordance parfaite, dans le style et dans le goût du temps, depuis l'œuvre des architectes jusqu'à celle des peintres et des sculpteurs, des ornemanistes et des ciseleurs, des ferronniers et des huchiers : délicieux reflet, à Anet, de l'art du xvie siècle, à Bellevue, de celui du xvme ; et où le charme d'une femme gracieuse et aimée, le doux parfum qu'elle laisse sur ce qu'elle a inspiré, sur ce qui est né de son caprice ou de sa fantaisie triomphante vol. m. — 3

4o BIBLIOTHEQUE DE L'ART DECORATIF

devait répandre une grâce et une beauté d'une incomparable émotion.

Enfin une mention d'honneur revient à cette place au célèbre cardinal Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, et à son frère Jacques d'Amboise, qui fut évêque de Clermont de 1506 à 1 5 1 6. Georges d'Amboise fit bâtir à Rouen le palais de Justice, la maison de l'archevêque ; et il constitua en son château de Gaillon en Normandie un ensemble décoratif d'une beauté, d'une richesse et d'une puissance auquel rien, à la même époque, ne put se comparer, pour la perfection et la pureté du goût tout au moins. A son instigation, Louis xn fit de son côté construire à Paris la délicieuse Chambre des comptes du Palais et achever Amboise que Charles vin avait commencé. Le rôle de Georges d'Amboise fut immense dans le gouvernement de son temps. On disait que, sous Louis xn, il constituait " tout le gouvernement." C'était un homme fin et éclairé, du goût le plus sûr : et il se trouva par là exercer sur le mouvement des arts l'influence la plus heureuse ; quant à son frère, Jacques d'Amboise, il fut le véritable initiateur de la Renaissance en Auvergne.

Les comptes des " dépenses de la construction du château de Gaillon " ont été publiés. Ils nous donnent les noms des principaux maîtres artisans qui y ont été employés : celui de Richard Guerpe, qui travailla à Gaillon de 1504 à 1508, et celui de Colin Castille, menuisier de la cathédrale de Rouen. Colin Castille n'était pas seulement menuisier, mais architecte. Il décora le château de Gaillon de ses plus beaux lambris et termina la décoration des appartements que son prédécesseur, Guerpe, avait commencée. Pierre Cornedieu, le menuisier de la résidence archiépiscopale de Rouen, fit à Gaillon une partie du mobilier ; Michelet Guesnon fut chargé de la marqueterie du " cabinet."

Pour juger de cet ensemble décoratif, qui paraît avoir été le plus beau monument de la menuiserie française au xvie siècle, nous ne possédons malheureusement plus aucun meuble qui puisse être authentiqué avec certitude. A l'époque de la Révolution, où tout était saccagé avec un vandalisme brutal, Lenoir eut l'heureuse inspiration de sauver des fragments décoratifs dont la chapelle était ornée et de les faire transporter en son célèbre Musée des Monuments français. Admirables stalles qui, depuis la dispersion du Musée des Monuments, ont été placées à Saint-Denis où elles ornent le chœur d'hiver des chanoines et, un panneau ajouré, provenant également du château de Gaillon, aujourd'hui au Musée

du Louvre, donne un des exemples les plus délicats et, tout à la fois, les plus caractérisques, de cette juxtaposition d'enrichissements gothiques, clochetons et nervures et rosaces de style flamboyant, encadrant des arabesques "renaissance ": panneau qui faisait partie de l'ancienne clôture du chœur.

ON peut dire d'une manière générale que, à l'époque de la Renaissance, la plus grande partie des meubles ont été faits, dans les ateliers situés au nord de la Loire, en bois de chêne ; en exceptant toutefois la Bourgogne où, comme au sud de la Loire, domine l'emploi du noyer. Cette observation est pour la première période de l'histoire de l'art décoratif sous la Renaissance car, à partir du règne de Henri n, le noyer remplace presque partout le chêne. Le grain en est plus fin, en sorte qu'il se prête mieux au travail du décorateur. A travailler un panneau de noyer le sculpteur se sent plus à son aise : la taille des arabesques, des figures et autres enrichissements y est plus facile. Aussi les huchiers Bourguignons, qui donnèrent à la sculpture une si grande importance dans leurs travaux, employèrent-ils presque toujours le noyer.

Que si l'on veut, à propos des observations qui précèdent, jeter un coup d'œil d'ensemble sur les différentes espèces de bois employées par les huchiers et les ébénistes aux différentes époques de l'histoire du meuble français, on dira qu'au Moyen-Age domine le bois de chêne ; sous la Renaissance le bois de noyer ; au xvne siècle, le bois d'ébène ; au xvmc siècle régnent les bois des Iles ; enfin le xixe siècle verra l'avènement de l'acajou.

Mais ne quittons pas la Renaissance.

En sa Maison rustique (158g), Charles Estienne fait l'éloge du noyer : " bon et gentil à estre mis en œuvre, à faire beaux ouvrages, à cause qu'il est lisse et poly de son propre naturel." Bernard Palissy recommande en sa Recepte véritable, de se servir de préférence du bois provenant de vieux noyers : " Prends garde au bois

de noyer, écrit-il, et tu trouveras que, quand il est vieux, le bois est madré ou figuré et de couleur noire par le dedans du tronc ; et, pour ceste cause, les vieux noyers sont plus estimés à faire menuyserie que non pas les jeunes ; car le bois des jeunes est blanc et n'y a aucune figure."

Pour leurs placages, les ébénistes aimaient à utiliser le frêne : " On le scie en ais tenues, écrit encore Bernard Palissy, dont sont faictes tables précieuses ; leur beauté native consiste en variété subtile et ondoyante."

Quant au tilleul, on en faisait grand usage dans le Midi. Il se recommandait par sa légèreté et servait, à cause de cette qualité, pour les grandes pièces de menuiserie. Le beau plafond de la salle Henri 11 au Louvre est, partie en tilleul, partie en noyer.

Le cèdre et le cyprès sont également d'un emploi assez fréquent, dans la première moitié du xvie siècle surtout : ils servent aux meubles de toutes sortes ; et, dans la seconde moitié du siècle, quand l'usage du noyer se répandit de plus en plus, on employa encore le cyprès pour construire " coffres, cabinets et garde-robes, parcequ'outre la bonne odeur qu'il rend, écrit Charles Estienne, il dure une infinité de temps sans se corrompre, ni ne se vermoult aucunement."

Tous ces bois étaient choisis avec grand soin et soumis, avant que d'être mis entre les mains de l'artisan, à des préparations spéciales. On les conservait dans les lieux un peu humides ; il arrivait aussi qu'on les fît brunir à la fumée. L'artisan lui-même les soumettait à diverses manipulations ; il les frottait " d'écorces de noix vertes," voire de brou de noix. L'huile de lin y était également de grand usage. " Le meuble que vous aurez frotté de lie d'huile, écrit un contemporain, et que vous aurez poly, aura une merveilleusement belle et gentille couleur " ; " quand les tables ont bu l'huile de lin, dit un autre, la splendeur et la couleur est adjoustée, non caduque, mais durable à jamais." Enfin, après avoir reçu la teinte voulue, le bois était lustré avec un " filet de cire." C'était là une partie du métier qui n'était pas commune à la corporation. En matière de teintures et de vernis, chaque maître avait son secret qu'il gardait avec un soin jaloux. De là ces parties chaudes, rissolées, qui vont des teintes du bronze sombre à celles de l'or fauve, où l'art des hommes a eu autant d'action que les siècles, les siècles pendant lesquels s'exerce le frottement journalier, 1' " huile de coude " comme disent les Anglais, merveilleuses patines, qui font aujourd'hui notre admiration. Hâtons-nous d'ajouter que

les meubles de luxe, ceux qui étaient destinés à la décoration des salles autant qu'à l'usage pratique, étaient dorés et argentés sur une grande partie de leur surface, et quelque fois entièrement. De cet usage de dorer les moulures, ornementations et figures, sortira au siècle suivant l'emploi des bronzes. " Quant aux meubles de bois, observe un contemporain, nous voulons qu'ils soient tous dorés, argentés, et marquetés."

Les autres parties des armoires, coffres, bahuts, tables et chaises, étaient très fréquemment entièrement couvertes de peinture. Cette peinture a disparu par l'usure et le frottement et aussi parce-

qu'aux siècles suivants on l'a fait disparaître, quand elle ne répondit plus au goût qui s'était modifié.

Les stalles elles-mêmes, les ivoires, voire parfois les bronzes, étaient couverts de cou- 1 eur s "au naturel," ce qui veut dire imitant celles de la nature.

Nos ancêtres de la Renaissance vivaient donc dans des intérieurs polychromes : les plafonds, compartis en caissons, on divisés par des rangées de solives saillantes sur des traverses, étaient entièrement chargés de décorations colorées, peintures allégoriques avec encadrements de fleurs, ou plus simplement fonds de couleur brune ou verte, avec rehauts rouge-vif, verts, blancs et jaunes. On connaît d'autre part le bariolage des toilettes et habits du temps. Les femmes se fardaient, se couvraient de peinture. On imagine le coup d'œil de joyeuse et juvénile harmonie que devait donner cette polychromie mouvante parmi la polychromie immobile des meubles, des plafonds et des tentures. Les pages de Louis xn portaient des bas apparents, l'un rouge, l'autre jaune ; leurs hauts de chausses

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