‹ L'ameublement français sous la renaissanceChapitre 11 sur 36 · CABINET INCRUSTÉ D EBÈNE ET D IVOIRE. HENRI IV. COLLECTION PEYRE · texte numérisé non relu

CABINET INCRUSTÉ D EBÈNE ET D IVOIRE. HENRI IV. COLLECTION PEYRE

(culottes) étaient de mêmes couleurs, mais disposées en sens inverse ; le pourpoint à l'avenant. Les costumes des pages d'Anne de Bretagne étaient écartelés, du haut en bas, de jaune et de noir. Louis xii lui-même portait des huques cramoisies, brodées en or d'A couronnés (lettre qui représentait l'initiale de sa chère Anne de Bretagne). Le costume de ses laquais était de velours et drap d'or. Rabelais n'a pas dédaigné de nous décrire les costumes des dames de son temps :

" Chausses d'écarlate ; souliers escarpins et pantoufles de velours cramoisi, rouge et violet, déchiquetées à barbes d'écrevisse." " Par dessus la chemise, elles vêtaient la belle vasquine, de quelque beau camelot de soie et, sur cette vasquine, étaient la vertugale de taffetas blanc ou rouge ; au-dessus, la cotte de taffetas d'argent faite à broderies de fin or entortillé à l'aiguille, ou bien, selon la disposition de l'air, de satin, damas, velours orange, tanné, vert, cendre, bleu, jaune clair, rouge cramoisi, blanc, de drap d'or, de cannetille (étoffe de soie), d'argent ou d'or bouclé en spirale. Les robes, selon la saison, en toile d'or à frisure d'argent, de satin rouge couvert de cannetille d'or, de taffetas blanc, bleu, noir, tanné : de serge de soie, camelot de soie, velours, drap d'argent, toile d'argent, or tiré, velours ou satin parfilé d'or en diverses portraictures."

Les soldats eux-mêmes étaient bariolés, empanachés et partaient en guerre vêtus comme pour des noces.

Et l'imagination se représente aisément, dans les salles comme tendues de couleurs vives, sans que le moindre espace fût laissé aux tons ternes et plats, parmi l'éclat des meubles polychromes, le coup d'œil que cette vivante et joyeuse bigarrure devait présenter.

On a très justement fait observer combien il devait paraître surprenant que les artisans français n'aient pas adopté davantage les procédés de la Renaissance italienne alors qu'ils s'en appropriaient, avec tant d'empressement, le style et les dessins ; car ce ne fut que dans la seconde moitié du xvie siècle qu'ils se décidèrent à pratiquer à leur tour la marqueterie, les incrustations d'ivoire, de nacre, de marbre poli, les incrustations de ce qu'on appelait " la pierre dure." Nous reproduisons ici deux remarquables exemples, l'un d'un cabinet en noyer avec incrustations de "pierre dure," datant du règne de Henri m (p. 39), l'autre d'un cabinet d'ébène incrusté d'ivoire, qui nous reporte déjà au règne de Henri iv (p. 44).

Les Lyonnais, sans doute parcequ'ils se trouvaient voisins des

Italiens, essayèrent de reproduire plus exactement leurs procédés. Dès la première période de la Renaissance, on voit sortir de leurs ateliers quelques meubles décorés " à la moresque," pour reprendre l'expression du temps. Elle désignait des incrustations en pâte blanche, sorte de mastic d'ivoire, que l'on coulait dans le creux du bois ; mais les Lyonnais eux-mêmes abandonnèrent bientôt ce procédé pour le remplacer par des arabesques sculptées en relief.

LES LITS

APRÈS avoir jeté un coup d'oeil sur l'ensemble du style décoratif sous la Renaissance et sur son évolution, il nous reste à passer en revue, par le détail, les différents meubles qu'il a produits. En un livre, auquel sa singularité même a valu un grand succès, livre intitulé d'une manière assez bizarre les Blasons domestiques (publié pour la première fois en 1539), un libraire du xvie siècle, Gilles Corrozet, a passé la revue de l'ameublement. Chacune des parties en obtient de sa plume un " blason," où les mérites en sont énumérés et célébrés d'une plume à la fois précise et pittoresque, comme s'il s'agissait des différentes parties d'un écu ou d'une armoirie.

Corrozet débute par le " blazon " de la Salle et de la Chambre :

Chambre très claire et bien quarrée, Chambre au corps humain préparée, Chambre basti-e d'ung maçon, Par très excellente façon ; Chambre dont les vitres sont telles Qu'on n'en vit jamais de plus belles, Chambre où, pour faire un doux marcher, On a lembrissé le plancher, Chambre nattée en toute place. . . .

Nous avons déjà dit que ces lambris et nattes étaient une des innovations de la Renaissance, le Moyen-Age n'ayant guère connu que des pièces dallées. Aux murs sont tendues des tapisseries :

Chambre tapissé-e si bien

Qu'on ne sauroit dire combien,

Où on voit ruses et détours

D'armes, de chasses et d'amours,

Les boys, les champs et les fontaines,

Les monts et vauls et vertes plaines. . . .

CHEMINÉE. LOUIS Mil. CHATEAU DE COHMAT1N.

Et voici, outre les tapisseries, des tableaux dans leurs cadres :

Chambre i]lustré-e de tableaux,

Tant bien faicts, tant riches, tant beaulx

Chambre de si grande beaulté,

Que l'amoureuse déité

De Cupido, à chascune heure

Y vouldroit bien faire demeure ; Chambre belle tant que peult estre, Ressemblant paradis terrestre, Pourveu que l'homme et femme aussy

Y soient sans guerre et sans soucy ; Chambre où le vent rude et divers N'entre jamais es froids hivers, Chambre bien seurement fermée. . . .

Le parquet, ainsi que nous l'avons déjà noté, est semé de joncs et d'herbes odorantes :

Chambre d'herbe verte semée. . . .

Enfin voici mobilier :

le détail du

Chambre garnie d'un buffect,

Et d'autre mesnage parfaict,

Comme de lict, de banc, de table,

De placet (tabouret), de selle et scabelle.

Ainsi qu'il vient d'être dit, la chambre est entièrement peinte et dorée, brillante de couleurs abondantes et vives :

O chambre très garrière et belle, Chambre doré-e, chambre paincte, Chambre de riches couleurs taincte, La couverture et la deffense Contre tout ce qui faict offense, Chambre d'honneur, chambre bragarde, Chambre d'amour, chambre gaillarde, Si tost que la nuyct je verray En toy je me rctireray.

Et déjà Corrozet indique que, après la cheminée peut-être, autour de laquelle la famille se groupe en de longues, tantôt graves, tantôt rieuses causeries, après le foyer si cher à nos ancêtres, la partie la plus importante de la décoration de la chambre est formée

LES LITS

par le lit. Le " blason " qu'il lui consacre est d'une inspiration toute poétique :

Page 1