DÉCOR INTÉRIEUR
POUR surprenant que le fait puisse paraître au premier abord, il nous est moins facile de nous représenter l'aspect intérieur d'une demeure à l'époque de la Renaissance, qu'au Moyen-Age ; car nous n'avons plus, pour le xvie siècle, ces précieuses miniatures, si précises, fidèles et minutieuses en la reproduction des moindres détails, jusqu'à noter le petit miroir en acier poli ou la brosse en chien-dent accrochée auprès de la toilette, ou bien l'herbe qui croît au pied du mur d'enceinte d'un donjon, l'usure dont les pas ont creusé le milieu des marches d'un escalier de pierre.
Comme au Moyen-Age, on distingue encore à l'époque de la Renaissance deux pièces principales dans la plupart des châteaux ou des maisons importantes : la Salle et la Chambre. La Salle correspondait à ce que nous appelons aujourd'hui le Salon et à la Salle à manger ; la Chambre était la chambre à coucher, mais une chambre à coucher où se déroulait la plus grande partie de la vie et où l'on prenait même ses repas, quand on n'avait ni hôtes ni invités.
Les demeures étaient généralement très vastes et l'on y voyait souvent deux "Salles" distinctes, la Salle basse pour l'été et la Salle haute pour l'hiver. Durant les premières années tout au moins, la Renaissance ne connut qu'une extrême simplicité de décoration intérieure : de hautes murailles nues ou blanchies à la chaux, quelquefois ornées de fleurs, fleurons ou autres ornementations tres simples à la détrempe.
Le parquet était formé par des dalles, par des carreaux de pierre grise, par des carreaux "plombés" ou des carreaux de
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faïence, par des dalles de marbre dans les riches demeures ou dans les maisons princières. On y répandait de l'herbe fraîche ou des joncs — d'où le mot jonc/ier — renouvelés quotidiennement ; des fleurs quand on voulait donner à la maison un air de fête. Très peu de meubles : les tables étaient " dressées " au moment du repas. Elles se composaient de tréteaux sur lesquels se posaient des planches. Les sièges étaient pour la plupart des " fauteuils," ce qui représentait originairement des pliants, que l'on apportait, puis qu'on enlevait selon les besoins. Des bancs étaient placés le long des murs et, dans la " Chambre " des coffres, des bahuts, qui servaient tout à la fois d'armoire et de siège. En ses importantes études sur l'art décoratif de la Renaissance, Emile Molinier a appelé cet aménagement " un mobilier de nomades et rien de plus."
Mais la Renaissance s'épanouit et la vie se complique : les exigences de la société moderne commencent à pénétrer les mœurs de la Cour royale, de la noblesse, de la bourgeoisie : le mouvement que nous allons décrire s'accomplira progressivement, plus ou moins rapidement selon les lieux, selon la condition des personnes et les mille circonstances qui font la trame de la vie quotidienne.
Aux parois de la haute Salle voici qu'apparaissent des vitraux de couleur ; aux murs de la Salle et de la Chambre sont tendues des tapisseries, des " bocages " comme on disait alors, représentant des scènes de chasse ou de mythologie, des "verdures," comme on dira au xvne siècle : elles viennent presque toutes de Flandre, du Brabant, ou du Hainaut, de Gand, Bruges, Bruxelles, Valenciennes et Tournai. Car l'industrie de la tapisserie, qui avait été très florissante en France aux xive et xve siècles, y avait été depuis, presque entièrement délaissée. François Ier essaiera de lui redonner vie et prospérité, il installera des ateliers de tapisserie à Fontainebleau. Henri 11 en installera à Paris. On en vit d'autres à Tours. On ne tarda pas à en voir sortir des productions remarquables, dans le goût italien, mais d'un grand sentiment décoratif et de couleurs à la fois vives et harmonieuses. D'autres fois les murailles étaient tendues de panneaux de cuir ouvragé, à fond de couleur brillante, verts, rouges, oranges ou bleus, avec des rehauts d'or et d'argent. Dans les maisons riches, ces tentures, de tapisserie et de cuir, étaient changées de temps à autre, ce qui donnait aux pièces un aspect varié.
Le parquet est formé de nattes de bois, il est lambrissé. Ces planchers de bois sont une invention du xvie siècle. En 1537,
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Robert de Paris, " prince des nattiers " — nous avons aujourd'hui un prince des poètes — est mandé à Nancy pour y " natter " la chambre de la duchesse de Lorraine. Jean Douart, Jean Touroude, Denis Petit, Abraham Cossa étaient d'autres nattiers en renom.
Voici, dans la Chambre, une table fixe, séparée de la cheminée par un banc ; contre le mur le dressoir soutenu par des colonnettes ; en face le bahut ou coffre, richement ouvragé, où les robes de Madame sont pliées avec soin parmi de la lavande et des feuilles de roses. Dans un autre coffre les effets de Monsieur. Près du lit " l'étuy de chambre " que nous nommons aujourd'hui " la toilette " : on y voyait, ce qu'on y voit de nos jours encore, les cent petits objets élégants et charmants qu'exige la beauté de la femme : boîtes à onguents ou à poudre, flacons de parfum, ciseaux, brosses, peignes, pinces et miroirs. Les miroirs, de forme ronde généralement, étaient accrochés au-dessus de la toilette. C'était un morceau de verre ou de cristal " bruni," ce qui veut dire sans doute "étamé." Quelques miroirs, héritage de l'âge antérieur, étaient d'acier poli.
Grâce à des inventaires du temps qui sont venus jusqu'à nous, on peut fixer des détails plus précis. Nous voyons ainsi que le fameux Florimond Robertet, le secrétaire des finances de François Ier, fait tendre la chambre de la reine de " toile d'argent semée de cœurs, doublée de satin blanc." A cette tenture, de l'éclat le plus clair, une tapisserie de soie blanche servait d'encadrement. Charlotte d'Albret, duchesse de Valentinois, en sa résidence de La Motte-Feuilly, a fait placer une tapisserie de "satin violet broché à grandes et à petites roses d'or." Au célèbre château de Gaillon, qui occupe une place si importante dans l'histoire de l'art décoratif au xvie siècle, on admirait une tenture de " velours vert aux armes de Monseigneur (Georges d'Amboise), faites à roses de drap d'or et à chacune d'icelle quatre escripteaux de toile d'argent où sont escriptes les devises de Monseigneur."
Après la mort de Claude Gouffier, duc de Roannès, grand écuyer de France, son mobilier fut mis en vente (22 septembre 1572). Nous pouvons, grâce à l'inventaire fait à cette occasion, reconstituer exactement la décoration et l'ameublement de sa "Chambre." Elle était tendue, dit notre texte, "de huit pièces de tapisserie de Flandre à feuillages d'eau, au milieu desquelles il y a des lions, lièvres et aultres bestes, avec bordures et colonnes."
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Tapisseries qui étaient remplacées l'été par des " pièces de cuir doré fait à la moresque." Au-dessus de la cheminée était étendue une " toile paincte en huile, clouée sur un châssis, auquel est figurée la Royne, mère du Roy" (Catherine de Médicis).
L'usage de placer des glaces au-dessus des cheminées est bien postérieur au xvie siècle puisqu'il remonte à la Régence : c'est aux élèves de Mansard, à Robert de Cotte et à Lassurance que paraît en devoir être attribuée l'invention.
Des chenets d'airain, dont les pieds étaient à griffes, et des landiers de fer garnissaient la cheminée.
Lit, couchette, table, cabinet et buffet en marqueterie de bois, garnis de velours cramoisi, composaient l'ameublement, complété par de nombreux sièges : " six sièges à bas dossiers," quatre placets (tabourets), une "chaire" ployante à charnières, deux escabeaux et la chaire d'honneur de noyer marquetée comme les autres meubles, couverte " par le siège et dossier, de velours rouge cramoisi, à franges de soie cramoisie et fils d'or." Pour la toilette, une cuvette d'airain garnie de son pied de noyer.
Et si l'on veut connaître la valeur d'un pareil mobilier, les documents en question nous font connaître que " la garniture complète de la chambre du deffunct duc de Rouannays (Roannès) fut vendue à M. Villeroy pour la somme de 1800 livres."
Fréquemment encore la Chambre était décorée de tableaux dans leurs cadres. Les plafonds laissaient paraître leurs lambris peints de couleurs vives, avec rehauts dorés, où s'encadraient parfois des caissons chargés d'ornements divers, et, dans les maisons les plus riches, de peintures mythologiques.
Donnons encore, d'après un auteur du temps la description de la chambre d'une élégante :
" Toute la pièce est tendue de toile blanche merveilleusement brodée de blanc sur blanc, le pavement et le dessus (plafond) de même " ; la garniture du lit tout entière, comprenant le ciel, les rideaux, la courte-pointe, est " de toile fort déliée, tant bien ouvrée de blanc qu'il n'est possible de plus et la dame seule dedans avec son scofion (bonnet) et sa chemise toute couverte de perles et pierreries." Sur la toilette sont posées de fines touailles (serviettes), le miroir, "l'estuy de chambre" (nécessaire), avec "les peignes d'ébène, de blanc yvoire, de bouys (buis) à grosses et menues dents, pour galonner (peigner) les beaux cheveux, les ciseaulx, les poinçons, la brosse, le cure-dents, le cure-oreilles, la scie, la lime, la pincette, la ratissoire avec plusieurs autres choses."
PANNEAU KN" CHÊNE. 1550.
Dans les maisons importantes, outre la Salle et la Chambre, le visiteur admirait le Cabinet, auprès duquel était fréquemment aménagée l'Etude ou Librairie. Le Cabinet groupait les pièces de curiosité, les œuvres d'art, les bibelots précieux ; on y trouvait sur les tables des échiquiers, des dés, des cartes à jouer, chez les plus riches, des tableaux de maîtres, des bustes, des bronzes italiens, des vases de porphyre, des statues de marbre ; enfin les panoplies d'armes de valeur, les armures damasquinées, les vêtements
d'apparat.
L'Etude ou Librairie, était ce que nous appelons aujourd'hui la " Bibliothèque " ou le " Bureau."
Que si des pièces d'habitation ou de réception, nous descendons dans la cuisine, nous constatons que les inventaires n'y mentionnent jamais de vaisselle de faïence ou de poterie de terre cuite. Toute la vaisselle y est de cuivre ou d'étain. Quant aux plats précieux, aux aiguières ou aux "vaisseaux" de luxe, à la vaisselle d'or ou d'argent, elle était rangée dans le cabinet dont il vient d'être question.
Par un usage transmis du Moyen-Age, il arrivait encore que la cuisine fut aménagée dans un bâtiment séparé du corps même de l'habitation, d'où l'usage, comme les plats pour arriver sur la table devaient franchir certain espace en plein air, de les apporter toujours "couverts," et l'expression venue jusqu'à nous de " mettre le couvert."
LE STYLE DE LA RENAISSANCE
A CETTE transformation des mœurs, que nous venons de signaler, devait correspondre inévitablement une égale transformation du goût. Cette dernière fut précipitée par la même circonstance, nous voulons dire par la mémorable campagne de Charles vm en Italie (1494), où les Français furent amenés à ouvrir les yeux sur une culture dont les plus instruits d'entre eux n'avaient eu jusqu'alors qu'une idée superficielle et que la plupart d'entre eux avaient complètement ignorée. Les anciennes formes qui, durant des siècles, avec des modifications progressivement nées de ces formes elles-mêmes, avaient fait la force et la beauté de notre art national, parurent surannées, et ce fut vers l'esthétique antique, transformée par les Italiens, que se portèrent les regards. C'est ce que nous appelons aujourd'hui le style Renaissance, ce que les documents du temps appellent le style "moderne" ou le style "nouveau," par opposition au style " français," expression très remarquable, très juste et qui devrait être reprise, par laquelle les mêmes textes du xvie siècle désignent ce que nous appelons aujourd'hui si déraisonnablement— mais aussi si commodément, il faut l'avouer — le style gothique.
Les livres gravés, d'invention récente et dans toute la faveur de la nouveauté, contribuèrent beaucoup à cette orientation nouvelle, à cette " renaissance " de l'art antique, expression sous laquelle il ne faudrait cependant pas imaginer un art de qualité supérieure, des formes meilleures que l'art et les formes chers aux ancêtres, qui étaient si brusquement délaissés, car en architecture, comme dans l'art du meuble, les œuvres les plus accomplies du
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