LE LUMINAIRE
chevet du lit, où il y a une cassolette et trois petits chande îers à mettre bougie, garni de flambe d'or, esmaillé de rouge, et, au pied, des chiffres tous esmaillés de doubles C. Le derrière dudit bougeoir est fait en forme de ferrière avec une chaîne et un entonnoir, prisé, ensemble, cent escus."
Fréquemment on leur donnait une forme de salières, comme en témoigne encore l'inventaire de Louise de Savoie (1531). On y faisait entrer, non seulement des métaux précieux, mais des pierres rares, recherchées pour leur beauté. François 11 se servait de bougeoirs en vermeil à manche de cornaline, et nous trouvons dans l'inventaire du château de Pau : " Un petit bougeoir d'agathe garni d'or ; un bougeoir d'ébène garni d'or." Charlotte de Savoie possédait " un petit chandelier à queue de cristal."
Quant aux chandeliers proprement dits, ils se divisaient encore au xvie siècle, en chandeliers à pointe, où la chandelle était fichée par le bas, et chandeliers à douilles ou à bobèches, où la chandelle était introduite comme dans les chandeliers ou bougeoirs modernes. La plupart étaient en bronze, faits au tour. On lit dans les statuts des fondeurs de Limoges, publiés par Victor Gay en son Glossaire archéologique : " Pour essay, ou chef-d'œuvre devant estre reçu (l'apprenti) sera tenu de faire une paire de chandeliers planiers de tournierie et bonne ordonnance, une autre paire de chandeliers ouvrés ; et, à l'article 12:" Tous chandeliers de salle, chandeliers de table et landiers seront faits de bonne matière, bien fondus, taillés et tournés."
Ici encore le style de la Renaissance italienne fait son invasion, surchargeant la tige d'objets divers et parfois jusqu'à une excessive profusion. Le chandelier se compose normalement d'un pied, d'une tige et d'une cuvette. Sous les ornements dont nous parlons, ces éléments disparaissent et l'objet en perd sa naturelle physionomie. Il est vrai que la beauté du travail, la finesse de l'exécution, la variété de l'invention font excuser le défaut indiqué ici. Ces objets d'ameublement sont également prétexte à grand luxe, puisque nous voyons à la Cour du roi, non seulement des chandeliers en argent, mais en or massif. Quant aux chandeliers d'autel, ils prennent alors ces grandes dimensions qu'ils ont conservées jusqu'à nos jours.
Les " chandeliers à la romaine " jouissaient d'une assez grande vogue. Ils étaient plus simples. Les différentes parties, pied, tige, cuvette, en demeuraient bien franchement apparentes. On les faisait en cuivre, en bronze, en argent : " Deux chandeliers à
So BIBLIOTHÈQUE DE L'ART DÉCORATIF
la romaine, d'argent tout blanc, pesant ensemble cinq marcs sept onces," lisons-nous dans l'inventaire de Gabrielle d'Estrées. De ces chandeliers un grand nombre sont parvenus jusqu'à nous ; on en a fait aux siècles suivants exactement sur le modèle de ceux qui furent exécutés à l'époque de la Renaissance ; et de nos jours il arrive d'en rencontrer dans les intérieurs les plus modestes. Les chandeliers à sujets, des figures, des nymphes, des lions ou autres animaux tenant la cuvette où le luminaire est placé, sont infiniment plus rares. Us semblent surtout de fabrication allemande. Cependant on trouve dans un inventaire dressé à Rouen en 1563 : " Deux Sereynes (sirènes) portant chendeliers " et dans les comptes royaux (1587): "Un chandelier d'argent, faict en lyon (lion), portant un flambeau en la gueule."
Arrivons aux chandeliers composés de pierres rares ou précieuses : le cristal de roche, le jais, la cornaline, le corail entrent dans leur composition. Voyez le bougeoir dit de Catherine de Médicis conservé au Musée du Louvre (Galerie d'Apollon). Les plus beaux étaient faits en cristal de roche, enchâssé dans une garniture de métal, argent, vermeil ou or. Mais la valeur n'en atteint plus aujourd'hui celle des objets de même nature fabriqués au xvie siècle en simple terre cuite ; nous faisons allusion aux célèbres " services " fabriqués pour Henri 11 à Oiron (Deux-Sèvres) et à Saint-Porchaire (Deux-Sèvres). On sait qu'un simple chandelier, dépareillé, en pâte d'Oiron, a été payé à une vente récente 12,000 fr. Il est orné des armes de France. Trois figures d'enfants, nus, le cou et la poitrine parés de colliers de perles à plusieurs rangs, y sont adossés, chacun posé sur une petite console soutenue par une tête de satyre ou de faune cornu. La pâte en est une terre de pipe très blanche, sur laquelle se détache un lacis d'ornements de couleurs vives, où domine le rouge, ornements en reliefs.
Les deux chandeliers offerts en 1530 par la ville de Paris à la reine Eléonore d'Autriche, sœur de Charles-Quint, la seconde femme de François 1", lors de son entrée dans la capitale, peuvent nous donner une idée de ce qui se faisait alors en ce genre de plus magnifique. Ils étaient estimés à 10,000 livres, somme énorme pour l'époque : " Et estoient lesdicts chandeliers d'ouvrage à l'antique, avec cornes d'abondance, servans de drageoirs, pleins de triomphes et personnages dansans, taillés à demi-taille et les autres à la taille ronde, avec dictons à la louange de la reyne et dévotion des Parisiens envers elle."
LE LUMINAIRE Si
" Item, premièrement, le pied garny de feuilles portans griffes et pommes rondes et au-dessus une fleur godronnée et un pot revestu de rouleaux et de feuilles.
" Plus un vase couvert de testes de peupliers, triomphes et nœuds d'antiques portans frize et escritures, sur laquelle frize y avoit deux seraines (sirènes) avec longues queues tortillées, revestues de feuillages, portans chascune un vase en forme de bassin pour servir de drageoirs avec un chandelier, et portans deux targuettes lesquels estoient les armes de ladicte dame, couronnées d'une couronne impériale. Au-dessus dudict chandelier une grande frise en laquelle y avoit des batailles et triomphes, le tout pesant ensemble 48 marcs, deux onces et demi.
" Plus, au-dessus, un grand collet en forme ronde garny de feuilles d'antique, sur lequel il y a 18 satyres et femmes en forme de danse ; au-dessus une assiette ronde et carrée, garnie d'une cornice et arc qui traîne, portant rondeure, carrure et frize, en laquelle y a écriture sur laquelle sont assis deux satyres sous un siège d'antique portant un cornet partant de leurs bouches, duquel il sort une fleur servant à porter les flambeaux. Au milieu d'iceux est un bassin revestu de feuilles servant de pyramides, auquel est attachée la devise de ladicte dame, et sur la teste d'iceluy, y a une terrasse portant flambes et forme de bois et triomphes pendans ; et, sur icelle terrasse, un grand phœnix, lequel démontre par ses ailes vouloir faire du feu. Tout ce que dessus pesant ensemble 63 marcs, cinq onces et demi. — Un deuxième semblable."
Que si des chandeliers nous passons aux lampes, nous rencontrons le nom d'un inventeur célèbre, celui du fameux médecin Cardan. Ce fut lui qui achemina les lampes vers les perfectionnements modernes, car on en était encore au xvie siècle au système antique en sa rudimentaire et primitive simplicité : un récipient de forme quelconque, percé de deux trous qui servaient l'un, à donner passage à l'huile qu'on y versait, l'autre à la mèche qui y était introduite. C'est alors que Cardan inventa ces perfectionnements qui nous semblent aujourd'hui bien simples. Les rédacteurs du Dictionnaire de Trévoux, les ont définis ainsi :
" La lampe de Cardan se fournit elle-même son huile ; c'est une petite colonne de cuivre ou de verre, bien bouchée partout, à la réserve d'un petit trou par en bas au milieu d'un petit goulot où se met la mèche, car l'huile ne peut sortir qu'à mesure qu'elle se consume et qu'elle fait découvrir cette petite ouverture."
Signalons aussi cette curieuse lampe du xvie siècle, dont le
Musée de Cluny possède un précieux exemplaire : le récipient de verre en était gradué en sorte qu'elle donnait, non seulement de la lumière, mais la mesure du temps qui s'écoulait pendant qu'elle brûlait.
Le xvif siècle continua encore de produire des chandeliers de bois, mais ce fut aux lustres, souvent de grandes dimensions et de forme luxeuse, que cette matière fut longtemps encore appliquée. On lit dans les Comptes des 'Bâtiments Royaux à la date de 1567 : "A Jean Tacs, tailleur en bois, la somme de 50 livres, pour avoir vendu 4 chandeliers de bois de noyer ayant chacun cinq branches tout enrichies de vases avec gauderons (godrons), feuillages, masques, guillochies et autres ornements antiques, pour estre pendus à l'antichambre et à celle de la reine audict bastiment neuf du Louvre. . . ." Dans l'est de la France on fabrique des lustres en corne de cerf : mode venue d'Allemagne où elle est encore très en faveur aujourd'hui. L'origine de ces lustres était dans les couronnes ornées de simples godets, ou les chandelles étaient fourrées, que l'on rencontre fréquemment dans les documents de tous genres qui nous viennent du Moyen-Age. Cependant les lustres et les candélabres de bronze deviennent dès cette époque d'un usage de plus en plus fréquent, et ceux qui étaient fabriqués pour les églises se distinguaient par leur richesse décorative autant que par leurs dimensions. Mais les plus beaux lustres de l'époque étaient ceux qui se composaient principalement de cristal taillé. L'art de tailler le cristal remontait en France au Moyen-Age même, puisqu'il est question des " cristalliers " dans les statuts d'Etienne Boileau (xme siècle). Dans l'inventaire des meubles du prince de Condé (1588), on trouve mention d'un chandelier à quatre branches suspendu en la salle, "façon de croustalle (cristal) faict au tour et figure de plusieurs couleurs," et dans celui de Catherine de Médicis : " Unze boîtes dans lesquelles y a en chascune un chandelier de croitelle (cristal)."
Comme on le voit, jusqu'à la récente invention de la lumière électrique et l'introduction qui en a été faite dans nos intérieurs, invention qui a complètement modifié, non seulement notre système d'éclairage, mais la décoration à laquelle elle donnait lieu, nous n'avions guère innové sur le xvic siècle, qui connut déjà, et sous les formes les plus variées, les différents modes de chandeliers, lustres et candélabres qui ont été en usage jusqu'au temps de la troisième république.
QUELQUES historiens ont cru devoir noter que la Renaissance avait apporté l'indépendance dans la pratique des arts. En nous en tenant aux artisans qui font l'objet de cette étude, on les voit en effet échapper alors, par instant, aux règlements si étroits et si minutieux de leurs corporations : ils ne se contentent plus, au xvie siècle, de reproduire avec docilité les modèles enseignés par les " maîtres " ; ils écoutent des voix qui leur viennent de l'étranger ; ils s'inspirent directement des ornements gravés que leur transmet le talent d'un Jacques du Cerceau ou d'un Philibert de l'Orme ; ils emploient même des matériaux qui étaient inconnus à leurs devanciers. Mais, dans la pratique de la vie journalière, ils n'en continuent pas moins de demeurer docilement soumis aux règlements de leur " métier."
Une intéressante miniature de la fin du xV siècle, œuvre du célèbre miniaturiste Tourangeau, Jean Bourdichon, nous fait pénétrer dans l'intérieur d'un de ces ateliers d'où sortirent tant de chefs-d'œuvre, honneur des galeries contemporaines. Elle représente un menuisier-huchier revêtu d'une sorte de cotte ou blouse à manches courtes : il a ceint le tablier de l'artisan. Il pousse le rabot sur une planche qu'il est occupé à lisser. Sa femme, à côté de lui, coiffée d'une guimpe, un tablier serré autour de la taille, une quenouille sous le bras, semble suivre son travail avec sollicitude. La plupart des outils qui sont posés sur l'établi, ou accrochés aux murs, sont les mêmes que ceux dont se servent de nos jours encore les ébénistes et les menuisiers.
Au Moyen-Age, les huchiers avaient fait partie de la corporation des charpentiers. Cette puissante " communauté," dont l'importance n'avait cessé de croître, se divise à la fin du xive siècle
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en " charpentiers de la grande cognée " et " charpentiers de la petite cognée." Ces derniers deviennent les " huchiers," auteurs des meubles qui font l'objet de cette étude.
La patronne des huchiers était, dans presque toutes les villes de France, " Madame Sainte-Anne."
Nous avons très heureusement conservé les statuts des huchiers Parisiens. La rédaction en date de 1396. Règlements qui furent confirmés en 1467 par Louis xi, pour demeurer en vigueur pendant toute la Renaissance, puisqu'aussi bien nous en avons la confirmation sous le sceau de Henri m, " donné à Paris, le dix-septième jour de juin, l'an de grâce 1580."
Un apprenti ne pouvait devenir maître et tenir boutique à Paris, qu'après avoir fait son "chef-d'œuvre," au jugement de quatre maîtres de la corporation, un chefd'œuvre " garni d'assemblages, liaisons et moulures, et cela en la maison de l'un des jurés du métier."
Les fils de maîtres eux-mêmes, et cela contrairement aux règlements de bien d'autres corporations, étaient tenus de faire leur chef-d'œuvre pour acquérir la maîtrise.
Nul ouvrier ne pouvait être admis à la maîtrise, ni demander à en subir l'épreuve, avant d'avoir fait un apprentissage de six années au moins et dans un atelier de Paris. Seul un " don du roi " pouvait dispenser de ces six années d'apprentissage, encore fallait-il, pour passer maître, subir l'épreuve du chefd'œuvre devant les jurés de la corporation.
Tels sont les cinq premiers articles des statuts des huchiers - menuisiers Parisiens ; ceux qui suivent concernent spécialement la qualité des travaux que chaque artisan était tenu de livrer.
<-.lu.ci.on won. Tous ouvrages, y lisons-nous,
devront être "bien et dûment faits, tant en ornements, architecture, assemblage, que tournure et taille," " les liaisons et assemblages devront être bien et dûment observés, garnis de tenons, pitons et mortaises." Un ouvrage serait-il jugé indigne du métier par les jurés de la corporation, il serait brûlé devant la maison de l'ouvrier et celui-ci frappé de dix livres d'amende.
C'est grâce à de pareilles réglementations, appliquées d'une manière rigoureuse par les soins des maîtres-jurés élus par les artisans eux-mêmes, que l'industrie du meuble à Paris atteignit et conserva, durant des siècles, une supériorité incontestée.
Les statuts de nos huchiers entrent dans les moindres détails.
S'agit-il de charpenter une " grande porte," pour " églises, portes de villes, châteaux et devant de maisons " (article VII), elle devra être en bois de chêne, "sec, vif et loyal," d'une épaisseur proportionnée à ses dimensions. Les panneaux " ouvragés par devant, rempliront leur rainure tant en hauteur qu'en largeur, collés et assemblés à clef et languettes dedans les joints, barres en losanges par derrière, lesquelles losanges seront un tiers plus hautes que larges, dont l'assemblage desdites losanges portera tenons assemblés à mortaises dedans lesdits battans, traversans et montans, les tenons épaulés comme il appartient tant au bout des battans
que au droit des rainures, remplissant leur mortaise sans estre découverts."
Des détails aussi minutieux sont consignés avec soin pour la fabrication de tous les objets sortant des mains des huchiers Parisiens. Quelque intéressante que l'étude en doive être pour des spécialistes désireux de reconstituer la façon dont les meubles étaient fabriqués dans l'ancien temps, nous devons borner ici cette exposition, qui nous entraînerait trop loin, si nous voulions la poursuivre en ses objets divers.
Ces prescriptions occupent les articles 6—43. L'article 44e interdit à un maître d'occuper dans son atelier plus d'un apprenti à la fois et l'oblige à garder son apprenti