I' \ N S K AU DK PORTE. MISEE VICTORIA ET ALBERT À LONDRES
x\ie siècle resteront — et de beaucoup — inférieures aux œuvres correspondantes de l'époque dite "gothique." Cette transformation, très brusque par endroits, ne se fit d'ailleurs pas d'une manière aussi complète que l'on serait au premier abord porté à le croire. Pendant bien des années encore, les artistes mêleront les ornements qui leur auront été transmis par leurs vieux maîtres français, à ceux qui leur seront importés d'Italie. Pendant bien des années on verra, et dans les mêmes œuvres, l'ogive — ou pour parler plus scientifiquement, l'arc en tiers point — mêlé au plein cintre, les balustres à fuseaux alterner avec les piliers à pyramides, des frises à rubans onduler autour d'entablements romains. Jusque vers le milieu du xvie siècle, les nervures, les pinacles, les clochetons et les rinceaux gothiques, en de nombreux motifs d'architecture et de décoration intérieure, continueront de se mêler, ou plutôt de se juxtaposer aux ornements venus d'Italie, les " enrichissements " d'ordre végétal chers aux Français des xme et xive siècles, le chardon, le chou, le lierre, la feuille de chêne, faire ménage avec les perles, les godrons et les oves, avec les glyphes et les volutes, avec les feuilles d'acanthe et les méandres ; des pilastres à clochetons d'un flamboyant à peine adouci apparaîtront sur les mêmes panneaux que des figures inspirées par la mythologie antique, sur les mêmes trumeaux que des mascarons ou des grotesques apparentés aux créations des artistes d'outre-monts.
Au sujet de cette expression de " grotesques," qui va prendre une si grande place dans l'art décoratif du xive siècle, nous trouvons dans les mémoires de Benvenuto Cellini une page qu'il nous semble utile de reproduire ici :
" Les Toscans et les Romains, écrit-il, imitent les feuilles de l'acanthe, que l'on nomme ' branche-ursine,' avec tous ses rejetons et ses fleurs contournés de diverses façons. Ils y entremêlent aussi des oiseaux et quelques petits animaux. Les gens, qui ne s'y connaissent pas, appellent ces ornements des 'grotesques.' Ils ont reçu ce nom des modernes, parceque des curieux les découvrirent dans les cavernes de la campagne de Rome, qui étaient autrefois des chambres, des étuves, des salles d'étude ; . . . mais, par la suite des temps, le terrain s'étant élevé de côté et d'autre, ces constructions se sont trouvées dans des fonds. Comme on se sert à
BAHUT À D^UX CORPS. ÉCOLE DE TO'Jl
LE STYLE DE LA RENAISSANCE
Rome du mot ' grotte ' pour désigner ces endroits, ils reçurent le nom de ' grotesques,' qui n'est pas leur vrai nom. En effet les anciens, qui se plaisaient à composer des monstres avec des chèvres, des génisses et des cavales, leur donnaient le nom de monstres. Ces artistes entremêlaient ces espèces de monstres avec leurs feuillages : c'est donc ' monstres ' qu'on doit les appeler et non ' grotesques.' "
Aux portes des églises surtout, la juxtaposition des ornements provenant des deux écoles, des ornements " français " et des ornements "modernes," apparait d'une manière frappante. Voyez notamment les portes de l'église Saint-Sauveur à Aix. Les boiseries du château de Gaillon, aujourd'hui au Musée Cluny, en sont un autre exemple remarquable. Des pilastres décorés d'arabesques d'une inspiration tout italienne y encadrent ou soutiennent des niches du plus pur flamboyant, où sont posées des figures de prophètes. Bien mieux, à ces figures de l'ancien Testament se mêlent des sibylles qui nous reportent aux rêves devenus classiques de l'antiquité.
Il faut ajouter que si nos artisans imitent de plus en plus généralement des motifs de décoration qui leur viennent de la Toscane ou de la Lombardie, les formes mêmes de leurs meubles, leurs dispositions essentielles, leur architecture, s'il est permis de parler ainsi, demeurent ce qu'elles avaient été, c'est-à-dire essentiellement françaises. Au reste la forme générale de nos meubles, malgré les variations incessantes du goût et de la mode, est restée dans leurs parties essentielles ce que le Moyen-Age l'avait faite, et cela jusqu'au seuil de l'âge moderne.
Ce n'est guère qu'au xvme siècle, quand la France se prépare à jeter bas l'édifice séculaire de sa constitution sociale, et de nos jours, sous l'influence tout originale sur ce point des Américains, que l'on est parvenu à abandonner partiellement ces traditions anciennes. Les meubles de la Renaissance restent donc chez nous de forme française sous des ornements fréquemment inspirés par l'art italien. Outre les traditions fortement enracinées, outre les conditions mêmes de l'existence, il y eut