PETITE CREDENCE FRANC >IS
pas lire bigornes ?) petites ou grandes ; — un guillaume ; — une cognée."
Peut-être, à la fin de ce chapitre, sera-t-on désireux de recueillir quelques indications sur les salaires que les " fustiers " pouvaient obtenir au xvie siècle en retour de leur habileté et de leur labeur ? L'opinion distinguée que l'on se fait aujourd'hui de X artiste qui a reçu de la nature des dons spéciaux et livre un travail de qualité rare et exquise, commence à peine à se faire jour sous les Renaissance. La veille encore, un tailleur d'images était payé au même taux qu'un tailleur de pierres. En 1493, a l'occasion des travaux faits à Bourges pour l'entrée de la reine Anne de Bretagne, " l'ymaigier " Guillaume était rétribué à raison de 5 sols par jour ; c'est aussi ce que reçoivent les menuisiers Lyonnais Claude Leonez et Gilles Huart. Les habiles fustiers Amienois, auxquels nous devons les merveilleuses stalles de la cathédrale d'Amiens — dont il sera question au chapitre suivant — Jehan Turpin et Arnoul Boullin, sont payés à raison de 7 sous tournois par jour. Le sou parisis valait un cinquième en plus que le sous tournois. Encore dans ce modeste salaire, celui d'un apprenti se trouve-t-il compris pour chacun des deux maîtres. A l'occasion des embellissements et des décorations que l'on voulut faire faire en grande hâte, pour fêter l'entrée de Louis xn à Troyes, Jacquint Cordonnier, qui passait pour le meilleur menuisier de la ville, recevait 6 sols 6 deniers par jour. Edmond Bonnaffé, qui cite ces chiffres, fait observer que, un demi siècle plus tard, dans la même ville, Dominique Florentin et François Gentil, chargés de travaux du même genre, à l'occasion de l'entrée de Henri 11, sont payés à raison, le premier de 30 sols et le second de 1 5 sols par jour. Le même érudit observe une augmentation de salaires semblable au cours du xvie siècle sur tous les points de la France. La journée moyenne du menuisier est de 3 sols en 1508 (Amiens), de 4 sols en 1520 (Bourges), de 6 sols en 1551 (Amboise). Et comme ces chiffres ne cessaient de monter, quelques municipalités, comme celle de Dijon, crurent devoir édicter des règlements restrictifs, des " maximums " de salaires, comme nous dirions aujourd'hui. En 1580, on fixe donc par édit échevinal la journée du menuisier, en été, à 4 sols " et nourri," en hiver à 4 sols " et nourri" ; ou bien 9 sols sans nourriture. A Amiens, en 1508, la journée du menuisier était de 3 sols sans nourriture. Mais il ne faudrait pas voir dans cette hausse progressive une amélioration du sort des artisans. Par suite de l'afflux des métaux précieux,
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après la découverte du Nouveau Monde, après la conquête du Mexique par Cortès (1519-1524) et celle du Pérou par Pizarre (1 524-1 541), la puissance de l'argent avait, dans le courant du xvie siècle, considérablement fléchi : 9 sols, en 1580, ne valaient pas beaucoup plus que 3 sols en 1508.
Quant à la valeur relative de ces sommes d'argent, par rapport à ce qu'elles représenteraient de nos jours, il est difficile sinon impossible de la fixer, surtout qu'il s'agit de ce xvie siècle où la valeur de l'argent subit de si nombreuses et de si brusques fluctuations. On a estimé la valeur des livres tournois sous le règne de François Ier, vers le milieu du xvie siècle à quatre fois celle du franc d'aujourd'hui ; une livre représentait quatre francs d'aujourd'hui, un sol aurait représenté 20 centimes. Que si l'on veut ensuite obtenir la valeur de cette monnaie relativement à la puissance de l'argent aujourd'hui, il faut encore multiplier ce chiffre par 5. On aurait donc pour le salaire quotidien d'un huchier à Dijon en 1580, le chiffre de 20 centimes multiplié par 9, soit I fr. 80, somme qu'il faut multiplier par 5 à son tour, soit 9 fr. par jour, ce qui nous donne un résultat acceptable.
DESSIN I) ANDHOl'ET DU CERCEAU.
FIXONS en terminant notre attention sur quelques-uns des maîtres huchiers de la Renaissance, et arrêtons-nous tout d'abord devant le nom, brillant de plus d'éclat que nul autre, du Dijonnais Hugues Sambin.
Hugues Sambin a été plus qu'un artisan, il a été un grand artiste, un chef d'école. Il a publié des albums de dessins qui ont servi de modèles, dans toutes les parties de la France et au delà des frontières, aux meilleurs ouvriers. Il passa les monts et fréquenta l'atelier de Michel-Ange qui l'honora de son amitié. Il était né, vers 1520, à Talant, aux environs de Dijon. Son père, menuisier lui-même et lui-même nommé Hugues Sambin, vint s'établir à Dijon où il mourut vers 1542. En 1548 notre huchier épouse la fille d'un menuisier de Troyes, Jean Boudrillet, qui était venu établir son atelier à Dijon, depuis 1527.
Dès l'année 1535, — Hugues Sambin avait quinze ans — on le voit travailler au portail de l'église Saint-Michel. Mais il ne fit son chef-d'œuvre que bien des années plus tard. Il fut reçu maître dans la corporation des charpentiers-menuisiers Dijonnais le 8 mars 1 549. A partir de cette date, il ne quitta plus que rarement la ville de Dijon, où ses confrères de la corporation l'élurent "maître-juré," à quatre reprises différentes, en 1553, en 1554, en 1556 et en 1560.
Semblable à un grand nombre des artistes de la Renaissance, Sambin ne borna pas son activité au métier dont il faisait son occupation principale. Il n'était pas seulement huchier, mais dessinateur et sculpteur et architecte, voire ingénieur militaire, ainsi qu'en témoignent les nombreux et importants travaux que
nous le voyons exécuter : construction des abattoirs de la ville (on disait alors la " tuerie ") ; — construction d'un abreuvoir et d'un moulin, également pour le compte de la ville de Dijon. En 1558, on le trouve inspecteur de "l'artillerie" de la ville; il propose " plusieurs modèles pour l'équipage d'icelle." Il travaille aux portes des remparts. En 1560, il est chargé d'étudier un projet de canalisation à fin d'amener les eaux nécessaires aux fontaines publiques ; l'année suivante, on lui confie le soin de diriger le curage du Suzon encombré d'immondices. Puis la municipalité requiert ses bons offices pour la décoration des édifices et des rues lors de l'entrée de Charles ix.
De 1566 à 1571, on perd ses traces. Les érudits supposent que, pendant cet espace de temps, il résida à Vienne (Isère) où on lui aurait confié des travaux d'architecture. Son célèbre recueil de cariatides est publié à Lyon, petit in-folio, en 1572. L'ouvrage est intitulé : Œuvre de la diversité des termes dont on use en architecture, réduict en ordre par maistre Hugues Sambin, demeurant à Dijon. Il est dédié à Léonor Chabot, grand écuyer de France, lieutenant-général du roi en Bourgogne. Ce puissant seigneur employa Sambin aux travaux qu'il faisait faire pour la décoration de son château de Pagny, où notre maître huchier réside pendant vingt-deux mois. Il rentre à Dijon en 1 574, où il va être occupé, pendant plusieurs années, aux charpentes du Palais de justice, à dresser des plans pour une nouvelle Chambre des requêtes, à la maçonnerie des fortifications de la ville, enfin à la canalisation de l'Ouch.
En 1 58 1 , la municipalité de Besançon, mécontente des plans que lui avait soumis un architecte de la ville pour la construction d'un bâtiment communal, demande de nouveaux dessins à Hugues Sambin, qui les livre et voit ses projets adoptés tout aussitôt. Après quoi il se remet à ses travaux de menuiserie et de sculpture sur bois. C'est la clôture de la chapelle du Palais de justice de Dijon qui est sculptée par lui, puis la porte du serin (archives). En 1592, le Parlement de Franche-Comté lui commande des plans et dessins pour un jubé destiné à l'église de Dôle ; en 1595, il redevient ingénieur militaire et se rend à Salins pour les travaux jugés nécessaires aux fortifications et à la défense de la ville menacée par Henri iv. De Salins il revenait à Dijon, où l'on constate encore son existences en juin 1600. On ignore la date de la mort de ce puissant artiste : on sait seulement qu'en 1602 il n'existait plus.
Fils de menuisier, Hugues Sambin vit deux de ses fils menuisiers comme lui ; un troisième fut " orlogeur " et un quatrième peintre à Salins. Une de ses filles épousa le peintre Dijonnais, A. de Recouvrance. L'" orlogeur " se nommait Jacques et eut un fils qui rentra dans la menuiserie : il fut reçu "maître" à Dijon en 161 8. Le nom de Sambin parait s'être éteint à Dijon en 1678, en la personne de Claude Sambin, maître menuisier.
On possède quelques œuvres que l'on peut attribuer avec certitude à Hugues Sambin : tout d'abord la clôture de la chapelle et la porte du serin du Palais de justice de Dijon. Cette porte a été sculptée vers 1583. C'est une œuvre charmante, d'une rare habileté d'exécution et de l'inspiration la plus heureuse. Certaines parties en sont peut-être surchargées d'ornements. C'était le goût de l'époque, et, il faut le dire, l'un des caractères de l'art de Sambin lui-même. Emile Molinier attribue également à Sambin la porte extérieure du Palais de justice et A. de Champeaux a cru retrouver la marque de son ciseau au plafond de la grande salle de la Cour des comptes de Dijon. Le dessin des stalles de Saint-Bénigne fut également donné par notre artiste, ainsi que celui d'une partie des stalles de Saint-Etienne.
Quant aux meubles proprement dits, on s'accorde généralement à attribuer à Hugues Sambin une armoire et une table aujourd'hui conservées au Musée de Besançon. Elles avaient été faites pour Ferdinand Gauthiot d'Ancier, l'un des commissaires chargés d'examiner en 1581 le projet de façade du Palais communal de Besançon. L'armoire porte la date de 1581 et les armoiries de la famille Gauthiot d'Ancier, "d'azur à un faucon d'argent, armé et couronné d'or et commençant son vol."
Une admirable armoire de la collection de la marquise Arconati-Visconti est également inscrite par Emile Molinier dans l'œuvre de Hugues Sambin. L'éminent érudit la décrit ainsi : " Une armoire à deux vantaux, décorée à sa partie antérieure de trois fortes cariatides, deux hommes et une femme à demi vêtus de draperies et reposant sur des gaines toutes recouvertes de guirlandes de feuillage, de lauriers ou de bouquets de fruits. Chacune des figures porte sur sa tête une corbeille remplie de fruits à laquelle se superposent une série de moulures qui accentuent le rôle de véritables pilatres joué par les cariatides." Ce qui fait de ce meuble un monument unique dans l'histoire de notre art national, ajoute Emile Molinier, "c'est que l'extérieur en a conservé dans sa
presque totalité son décor polychrome primitif. Les cariatides font encore éclater leurs dorures répandues à profusion, entremêlées de décorations vertes, rouges ou bleues, exécutées au vernis, ce qui en accentue l'éclat."
A Sambin peut encore être attribuée, selon toute vraisemblance, l'admirable crédence conservée au Musée du Louvre dont nous donnons ici en frontispice la reproduction en une planche en couleur. La patine en est merveilleuse. Sur l'image que l'on voit plus haut, on a complété l'impression Renaissance qui se dégage de ce meuble en posant sur la plinthe un chauffe-pied de la même époque ; tandis que les deux monstres en cuivre, placés sur le haut de la crédence — d'une époque un peu plus ancienne — représentent des aiguières conservées au Musée de Cluny. Les lambris qui garnissent la muraille, en arrière du meuble, sont dessinés d'après un appartement du château de Beauregard, près de Blois.
On a appliqué au style, dont Sambin a orné les meubles sortis de son atelier, l'épithète de " ronflant." Il est certain qu'on n'y rencontre pas la simplicité harmonieuse, au moins dans l'aspect d'ensemble, les lignes élégantes et délicatement balancées qu'on est charmé de trouver aux meubles des huchiers de Paris, ses contemporains ; mais aussi quelle exécution aisée et admirable de hardiesse et de vigueur !
Les atlantes et les cariatides, les têtes d'animaux et les grotesques, les monstres et les chimères, que Sambin et ses élèves ont répandus à profusion sur les meubles qu'ils ont exécutés, sur les édifices qu'ils ont décorés, sur les portes, les stalles et les clôtures où se sont promenés leurs ciseaux, sont d'une incomparable robustesse, d'une vie et d'un mouvement qui, dans le même ordre, n'ont plus été égalés. Leur art est d'une habileté sans pareille à " tailler " le bois de noyer dont la plupart de leurs œuvres sont faites. Le défaut de ces brillantes créations est dans une certaine lourdeur et dans un " enrichissement " si luxuriant et si abondant, qu'il en pourrait sembler outré et dépasser par moments la mesure du bon goût.
Après le nom de Hugues Sambin on peut placer — longo intervalh — celui d'un autre menuisier Bourguignon qui vécut à la même époque : Aubry Tournebert.
Hugues Sambin exerça son influence sur les Lyonnais. Ceux-ci possédaient, depuis le Moyen-Age, des ateliers de menuisiers-sculpteurs et de ciseleurs en bois très célèbres. Au xvic siècle, Jehan de Lyon était employé par le duc de Savoie. A
l'époque dont nous nous occupons, les Romains font venir de l'antique métropole des Gaules les frères Pierre et Mathieu Guillemard, qui sont qualifiés dans la Ville Eternelle d'intagliatori. Les Lyonnais Pierre de Loches, Jean de Rouen, Guillaume Huart acquièrent encore au xvie siècle une grande renommée dans la fabrication des meubles, la décoration des lambris et l'art de " tailler " le bois. Au reste l'industrie du bois sculpté devait continuer de jouir à Lyon d'une situation florissante et cela jusqu'à l'époque de la Révolution. Les Coysevox et la dynastie des Coustou ne sont-ils pas sortis d'ateliers de menuisiers Lyonnais, et eux-mêmes, fiers de leurs origines, ont-ils dédaigné de suivre les traces de leurs ancêtres en sculptant à leur tour le chêne ou le noyer !
Entouré d'une réputation égale à celle du Dijonnais Hugues Sambin, se présente à nous, dans le courant du xvie siècle, le Toulousain Nicolas Bachelier. Il naquit en 1485. Comme Sambin il alla étudier en Italie dans l'atelier de Michel-Ange, et, comme lui, il fut à la fois huchier, sculpteur et architecte. En 1545 il voyait élever sur ses plans l'église d'Assier (Lot) pour le gouverneur du Languedoc, Galiot de Genouilhac, dont il sculpta le tombeau placé dans cette même église. Les châteaux d'Assier et de Montai furent également construits sur ses plans, ainsi que le pont Saint-Subra (Saint-Cyprien) à Toulouse. Il se transformait ainsi en ingénieur des ponts et chaussées. On lui doit aussi le portail de Saint-Saturnin. A l'exemple de Hugues Sambin, il répandait donc son activité sur les terrains les plus divers. Ses principaux travaux décoratifs sont admirés aujourd'hui dans la cathédrale de Rodez, pour laquelle ils lui furent commandés par l'évêque François d'Estaing. Dans cette même cathédrale, la porte qui sert de nos jours encore d'entrée à la sacristie, est l'œuvre qui peut être mise aujourd'hui avec le plus de certitude, sous le nom de Nicolas Bachelier. Au fait, elle constitue un admirable morceau de l'art décoratif de la Renaissance. On attribue encore au célèbre artiste l'hôtel d'Assezat et l'hôtel de Las Bordes à Toulouse, la décoration de l'église de la Dalbade, enfin les stalles de Saint-Bertrand de Comminges. Quant aux meubles provenant de la collection Soulages, aujourd'hui conservée au Musée du South Kensington à Londres, et qui souvent ont été inscrits dans l'œuvre de Bachelier, on a très justement fait remarquer que le style en indique nettement la fin du xvie siècle, époque à laquelle l'illustre artiste était depuis longtemps décédé.
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Bachelier exerça sur la fabrication et la décoration du meuble Toulousain une influence égale à celle de Sambin à Dijon. L'un et l'autre artiste ont ainsi fortement marqué sur la production de leur temps, l'un et l'autre ont fait école. Bachelier et ses continuateurs restent plus italiens, et par la façon et par les matériaux employés. Ils arrivent à la marqueterie d'ivoire et de nacre et de bois teint. Les formes qu'ils affectionnent sont plus fines, plus élégantes que celles des Dijonnais et le goût en est plus ordonné. Les meubles de la collection Soulages au South Kensington, s'ils ne peuvent être attribués à Bachelier lui-même, comme il vient d'être dit, peuvent donner du moins une idée des procédés et du style de ses élèves.
Avant de quitter le Midi, arrêtons-nous encore aux admirables stalles de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch ; elles sont peut-être les plus belles stalles d'église qui existent en France. Elles furent commencées par un " fustier " du nom de A. Picquepoidre qui a pris l'heureuse précaution de laisser sa signature gravée en une place de son œuvre elle-même. Dans les grandes figures on a cru retrouver la main de Bachelier. Enfin l'artisan qui termina cet ensemble de toute beauté, fut un menuisier qui, comme Bachelier, était de Toulouse — Dominique Bertin. Incomparable série de cent-treize stalles, dont l'exécution fut commencée en 1520 et terminée en 1546. Elles sont en bois de chêne. Le brunissement du temps et un frottement incessamment répété par l'usage qui en a été fait depuis quatre siècles et demi, leur ont donné une patine qui fait penser à la cornaline du ton le plus beau.
Remontons à présent vers la Normandie dont les productions occupent une si grande place dans l'art décoratif de la Renaissance, bien que nous n'y puissions pas citer de nom d'une importance égale à ceux des deux maîtres dont il vient d'être question. Les huchiers-menuisiers de Rouen avaient groupé leurs demeures dans la rue de la Vanterie, qui formait le quartier de leur corporation. On a conservé les noms de plusieurs de ceux qui y " ouvraient " au xvi' siècle, Jehan Lehucher, Guillaume Basset, Pierre du Lys, Pierre Danten, Pierre Souldavis, Guillaume de Bourges dit le Grand peintre, Richard et Guillaume Taurin, Nicolas Flamel, Martin Guillebert. C'est dans cette rue de la Vanterie qu'ils avaient construit cette admirable série de maisons en bois sculpté — dont quelques-unes étaient décorées sur leur façade de grands bas-reliefs en terre cuite — qui parvint jusqu'au xix* siècle, où une municipalité de Vandales — semblable au reste à toutes les
municipalités du monde, — -les fit abattre sous couleur d'élargir la voie. L'une de ces maisons a été rebâtie, avec les matériaux mêmes dont elle avait été construite, rue de la Tour Saint-André. La plus remarquable de ces maisons, celle qui dépendait de l'abbaye Saint-Amand, a été transportée et reconstruite à Paris. On a conservé le dessin de la plupart d'entre elles grâce à l'ouvrage de M. de la Quérière, Maisons de Rouen. Les dates de construction s'échelonnent entre 1480 et 1550.
Mais le principal titre de gloire des menuisiers de Rouen au xvie siècle a été le château de Gaillon, bâti et décoré par les soins des cardinaux d'Amboise. Plusieurs des contrats passés pour la décoration de cette résidence seigneuriale ont été conservés, notamment celui qui concerne le " marquetier " Michelet Guesnon, qui fut chargé de " faire la marqueterie aux armoires du cabinet." Il y fit entrer du bois aux teintes et aux dessins veineux variés ; il y employa du bois rouge. Mais le nom qui domine parmi les menuisiers de Gaillon est celui de Colin Castille. Il revient incessamment dans les comptes relatifs à la construction du château que le temps a laissés parvenir jusqu'à nous. Il était menuisier de la fabrique de la cathédrale de Rouen. Ailleurs il est nommé " tailleur d'antiques." Parmi ses collaborateurs on relèvera les noms de Pierre Cornedieu, Richard Delaplace, René Delance, Jehan Dubois, Richard Lemaryé, et surtout Richard Guerpe : fustiers qui étaient tous, comme Colin Castille, établis à Rouen.
L'admirable menuiserie de Gaillon paraît avoir été faite presque tout entière sous l'inspiration de Colin Castille, en particulier les stalles du chœur, ces stalles merveilleuses, qui ont été arrachées d'une manière sauvage, à l'époque de la Révolution, du lieu où elles étaient placées et pour lequel elles avaient été faites, puis sauvées en partie par Lenoir, placées par lui en son Musée des Monuments français aux Petits Augustins d'où elles ont passé à Saint-Denis, où elles sont aujourd'hui, plus ou moins heureusement installées dans la nef de la basilique. Elles sont au nombre de douze, admirable témoignage des procédés de la marqueterie italienne appliqués à l'art français. Nulle part aussi n'apparaît d'une manière plus frappante la juxtaposition des deux styles dont il a été question plus haut : le style gothique — que les documents du temps appellent très justement le "style français" — et le style de la Renaissance italienne que l'on nommait " le style moderne." Voyez notamment un des panneaux de bois sculpté provenant de Gaillon et conservé aujourd'hui au Musée de Cluny. Les bases
en sont du plus pur gothique, reproduisant des profils qui semblent dater du xive siècle. Elles servent de supports à des pilastres du plus pur caractère italien, entre lesquels s'encadrent des baies gothiques surmontées de pinacles où reparaît, avec une absolue franchise de formes, le style italien. Et l'adresse, le goût, le sentiment d'harmonie des artistes qui ont conçu et exécuté ce chefd'œuvre de style décoratif étaient si fins et si sûrs, que cette juxtaposition de styles d'un caractère différent, loin de donner une impression de désaccord, s'harmonise d'une manière parfaite.
Auprès des stalles de Gaillon et des stalles d'Auch, dont il a été question plus haut, on placera les cent-vingt stalles, réduites au xvni^ siècle, au nombre de cent-seize, de la cathédrale d'Amiens. Ici encore nous avons conservé le plus heureusement du monde les noms des ornemanistes et des artisans auxquels nous devons cette œuvre maîtresse de la sculpture picarde à l'époque de la Renaissance. Le dessinateur Jehan Turpin nous a laissé son nom, voire son portrait, sculptés sur l'œuvre même dont il avait donné les modèles. Les stalles du côté droit du chœur sont dues au ciseau d'Alexandre Huet et celles du côté gauche à celui d'Arnould Boullin. Quant aux bas-reliefs des sièges, le " tailleur" en fut Antoine Avernier, tailleur d'images à Amiens, qui entreprit l'exécution de ce beau travail à raison de 32 sous la pièce.
La riche décoration des stalles d'Amiens les a rendues célèbres depuis longtemps : tout y est chargé, surchargé d'ornements, depuis les dais, les entreclos et les accoudoirs, jusqu'aux montants, aux traverses et aux panneaux du dorsal. Cette décoration a été guidée par un sentiment réaliste qui en accroît l'intérêt pour nous, car on y trouve la reproduction fidèle de maints détails de la vie coutumière, des costumes et du mobilier du temps.
De Picardie nous arrivons naturellement à l'Ile de France, où nous trouvons encore les noms de maîtres huchiers et de menuisiers employés pour la plupart à la décoration et à la fourniture du mobilier des résidences royales : c'est Gilles Bauger, Noël Millon, Riolles Richault, Martin Guillebert, Michel Boudin, Louis Dupuis, Severin Nubert, Léon Sagoine, Nely Selany, Jean Bignon, Lardant, Rolland Vaillant, David Fournier, Jehan Huet, Clément Gosset, Raoulland Maillart, Nicolas Broulle, Georges Beaubertrand, Balthazard Poirion, d'autres encore.
Pierre Le Fort, menuisier-coffreticr et doreur, fournit, en 1 572, le " grand coffre couvert de peau rouge, doré et rehaussé d'argent et de noir, aux armes de la ville," que la municipalité
Parisienne offrit à de Thou, à l'occasion de sa nomination au siège de Premier président du Parlement.
Ambroise Perret était, comme nombre de ses confrères, un sculpteur de grand talent. Ne lui doit-on pas une partie de la sculpture en marbre dont s'orne à Saint-Denis le tombeau de François Ier ? Il travailla au Louvre sous la direction de Philibert de l'Orme et y exécuta, à la suite d'un contrat passé en 1557, la décoration du plafond de la chambre à coucher de Henri 11 et du cabinet y attenant. Il en fournit notamment le motif central, où l'on voyait le char du Soleil tiré par des chevaux emportés, avec les figures de Mars et de Vénus dans des compartiments, parmi un semis de planètes. Ambroise Perret fit aussi, en collaboration avec Jacques Chanterel, la sculpture des lambris du cabinet du roi, également dessinés par Philibert de l'Orme.
Cet appartement de Henri 11, au Louvre, passait à juste titre pour l'un des chefs-d'œuvre d'art décoratif, et plus particulièrement de menuiserie, que la Renaissance eût laissés à Paris. Dès le xvii* siècle, les écrivains qui s'occupent de la description de la capitale, en parlent avec enthousiasme. On en peut juger, partiellement du moins, aujourd'hui encore, puisque des fragments de ce bel ensemble décoratif ont pu être réunis dans les salles de la colonnade du Louvre. Les " enrichissements " de la chambre et de l'antichambre du roi étaient l'œuvre d'Etienne Cramoy : ils furent exécutés sous la direction de Pierre Lescot. L'œuvre fut commencée vers 1558 et terminée en 1565, avec le concours de quatre menuisiers nommés Raoulland Maillart, Francisque Seibecq, Richault et Noël Biart. Jean Tacquet exécuta le plafond de l'antichambre de la Reine, dont il ne subsiste malheureusement plus rien ; enfin nous pouvons croire que le " fustier " attitré de Catherine de Médicis, François Rivery, prit part à cet imposant ensemble de décorations relevant de son métier.
A Beauvais surgit à cette époque le nom d'un menuisierhuchier fameux, Jean le Pot. C'est à lui que nous devons la belle porte de la cathédrale de cette ville qui a été moulée pour le Musée du Trocadéro où l'on peut en admirer la reproduction. Ce travail, du plus beau style et d'une exécution ferme et délicate tout à la fois, fut terminé en 1535. L'inspiration en est encore toute "française," gothique dirions-nous aujourd'hui, bien que déjà la salamandre de François Ier s'y glisse parmi des feuillures et des rubans de l'ancienne mode. On ignore la date de naissance de Jean le Pot. En 1520 il épousa à Beauvais la fille d'un célèbre
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peintre-verrier, Engrand de Prince. Sa mort survint en 1563. Il fut enterré dans le cimetière de l'église Saint-Etienne.
Le menuisier Jean Jacques se fit à Reims une renommée égale à celle de Jean le Pot à Beauvais. Il était le frère de Pierre Jacques, auquel nous devons le tombeau de saint Rémy érigé dans l'abbaye placée sous son vocable. L'œuvre de Jean Jacques la plus connue est une porte qu'il sculpta pour le préau du chapitre métropolitain et qui se trouve aujourd'hui au Musée de Reims : deux vantaux cintrés, décorés de monstres affrontés dont les corps se terminent en arabesques. Ils s'encadrent de pilastres soutenus par des figures ailées et par des hommes accroupis.
Tels sont les principaux huchiers, fustiers, menuisiers et sculpteurs en bois qui émergèrent à l'époque de la Renaissance, dans les diverses provinces de France. Nous avons dit et répété l'influence qu'exercèrent sur eux les maîtres italiens. Il nous reste, en terminant, à mentionner parmi ces derniers les principaux de ceux qui furent attirés en France par les rois et par les grands seigneurs et y exercèrent une action directe, y fondèrent, sous l'inspiration du Primatice et d'autres peintres illustres, une école devenue fameuse sous le nom d'École de Fontainebleau. Parmi les ouvriers Italiens appelés d'outre-monts par Charles vin, on trouve : Maitre Bernardin de Brissac — de son vrai nom " Brissia " — "ouvrier de planches et menuisier de toutes couleurs." Il est employé par Charles vin à raison de vingt livres par mois ; et le fameux Domenico de Cortone (Boccador) " faiseur de châteaux et menuisier de tous ouvrages de menuiserie " rétribué également à raison de vingt livres par mois.
Le plus important de ces menuisiers Italiens, qui vinrent exercer leur art en France au xvie siècle, fut Francisque Seibecq, dit de Carpi. Il est nommé dans les documents du temps "menuisier Italien," ou bien "menuisier ordinaire du roi." Son rôle paraît s'être élevé à celui d'un directeur de travaux et d'un fournisseur de dessins, que réalisaient ensuite les artisans placés sous ses ordres. A Fontainebleau, Carpi parait avoir fait entièrement les boiseries de la galerie d'Ulysse, restaurées depuis lors d'une manière si maladroite : ce fut lui également qui fournit les dessins des boiseries de la chapelle Saint-Germain-en-Laye. Pour cette même chapelle, il sculpta le jubé dont les dessins avaient été fournis par Philibert de l'Orme. Enfin les érudits et les amateurs d'art retrouvent son style et sa manière dans les boiseries du ( hâteau d'Anet faites pour Diane de Poitiers.
Le temps, ou plutôt les architectes et les restaurateurs n'ont pas respecté les boiseries de Fontainebleau dont l'ensemble eût constitué pour la postérité une source d'enseignement et d'admiration, et lui eût fourni des éléments de critique d'une incomparable valeur. Pour en juger aujourd'hui, nous ne pouvons plus que nous reporter à la série des gravures qui en ont été burinées, heureusement sur d'assez grandes dimensions, au xvne siècle.
Que si nous désirons trouver d'autres œuvres importantes laissées en France à l'époque de la Renaissance par des artisans Italiens, nous les rencontrerons au château de la Bastie que fit faire Claude d'Urfé et dans les stalles de la chapelle d'Ecouen, transportées depuis leur exécution au château de Chantilly.