‹ L'ameublement français sous la renaissanceChapitre 5 sur 36 · PANNEAU DE PORTE. MUSEE VICTORIA ET ALBERT X LONDRES · texte numérisé non relu

PANNEAU DE PORTE. MUSEE VICTORIA ET ALBERT X LONDRES

encore un autre motif qui contribua à laisser à nos artisans leur originalité : c'est qu'ils étaient généralement dans la pratique de leur art d'une habileté très supérieure à celle de leurs confrères d'outre-monts. Et cette supériorité fit qu'ils conservèrent dans une large mesure ce qu'on peut appeler leur " tour de main." Ainsi que le constate un critique anglais, " bien que d'une couleur moins brillante qu'en Italie, le meuble de la Renaissance française est demeuré plus pittoresque, l'invention y montre plus de souplesse et un esprit plus pratique." En Italie la peinture et la marqueterie régnent en souveraines maitresses sur le mobilier ; on y voit de grands artistes, des peintres en renom, ne pas dédaigner de couvrir de leurs œuvres les surfaces planes que l'ébéniste a réservées aux vantaux de son armoire, aux panneaux de son bahut ; la sculpture est reléguée aux bordures, aux moulures, aux encadrements. En France, au contraire, le meuble reste presque entièrement, à l'époque de la Renaissance, l'œuvre du sculpteur qui promène magnifiquement son ciseau sur toutes les parties susceptibles de recevoir une décoration, " un enrichissement," pour reprendre l'expression du temps.

Ajoutez l'inrluence du génie national, qui s'harmonise à l'esprit de la race, qui s'adapte à la couleur même de notre ciel. Edmond Bonnaffé en rapporte le trait suivant :

Un jour que M. Delaborde comparait deux boiseries sculptées, l'une française, l'autre italienne :

— Elles ressemblent, disait-il, aux langues des deux pays. L'italien n'a que des syllabes sonores, le français est tempéré, adouci par son adorable " e " muet ; voyez comme cette sculpture est française : elle est toute remplie d' " e " muets."

Et il en est ainsi de toutes les créations du génie français, qu'il s'agisse de la littérature ou de la musique, de l'art du meuble ou des différents arts du dessin. Aux parties éclatantes et accentuées, ne cesse de servir de contraste, en son effacement et en sa douceur, la finesse de 1' "e " muet.

Il faut enfin noter que, dans l'extrême variété de la production des meubles, dans la diversité des ateliers provinciaux, dont plusieurs ne reçurent que tardivement les rayons de l'astre levant, nombre d'artisans restèrent, de longues années encore, obstinément fidèles aux formules anciennes et continuèrent de produire des meubles entièrement gothiques alors que, de toute part, fiorissait la Renaissance.

De cette persistance, par endroits, de l'art français au

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xvie siècle, on ne saurait citer d'exemple plus remarquable ni plus frappant que cette merveille de style gothique, la tour Saint- Jacques, qui jaillit encore du sol parisien au début du règne de François Ier, vigoureuse protestation contre ceux qui prétendent que, à cette époque, notre beau style national avait épuisé sa sève.

Ainsi l'histoire du meuble en France au xvie siècle, comprend deux périodes : une première période pendant laquelle la fabrication en subit l'influence italienne sans bien se l'assimiler ; la seconde pendant laquelle, sous l'autorité de grands architectes et d'habiles sculpteurs, on voit les artisans produire des œuvres personnelles en leur donnant une ornementation inspirée de l'art antique plus ou moins bien compris.

La première période correspond aux règnes de Louis xn (1498-1515) et de François Ier (1515-1547).

Sous le, règne de Henri 11 (1547-1559)5 la fabrication du meuble atteint à sa perfection. Le meuble français est alors un modèle d'élégance, tout y est équilibre, bon sens et harmonie.

On en jugera par la planche colorée représentant un bahut et une chaise sculptés datant du règne de Henri 11. Le bahut a été crée par des menuisiers du centre ou du nord de la France. Il faisait partie de la collection Peyre, où il a été acheté par le gouvernement anglais. Il se trouve aujourd'hui au Musée d'Edimbourg. Ce meuble, à la fois très simple, très élégant et très gracieux, réunit dans sa perfection la beauté du dessin à l'utilité pratique ; quant à la chaise, qui date peut-être du règne de l'un des trois fils de Henri 11, du règne de François 11, de Charles ix ou de celui de Henri m, elle est vraisemblablement sortie d'un atelier Lyonnais. Jamais elle n'a été enduite de vernis ni cirée ni polie à l'huile, ce qui en fait le charme aujourd'hui ; mais l'action de l'air et des vers y a exercé plus facilement son œuvre destructrice, au point qu'il serait presque nécessaire de la conserver désormais sous verre, pour éviter que, certain jour, elle ne tombât en poussière.

Ce beau bahut suffit à indiquer à quel point, vers le milieu du xvie siècle, les artisans s'entendent à découper des profils sobres, aux lignes précises, nettement conçues, nettement réalisées. De place en place des rehauts d'or, des incrustations de pâte blanche ou de marbre de couleur égaieront la sévérité du bois de chêne ou de noyer et les reliefs accusés par la sculpture se garderont de toute exagération.

C'est alors que le meuble, tout en conservant les formes

essentielles léguées par le Moyen-Age, ce que l'on pourrait appeler l'architecture du meuble, change de lignes et d'aspect, c'est alors que se crée le meuble moderne.

La vie des châtelains du Moyen-Age était nomade. Ils se transportaient incessamment d'une de leurs résidences à l'autre, et telles étaient les conditions d'existence de la Cour royale elle-même. Leurs meubles étaient donc destinés à être jetés brusquement sur de lourds chariots traînés par des sommiers, pour être dressés ensuite en quelque lointain castel, d'où ils ne tardaient pas à être déménagés de nouveau. Aussi le mobilier devait-il être facilement transportable, pouvoir se démonter, se plier : tables dressées sur pieds mobiles, fauteuils pliants. Les armoires étaient des coffres qui s'enlevaient comme des malles.

Au xvie siècle, le meuble devient sédentaire, s'il est permis de parler ainsi. Et la fabrication va s'en ressentir.

Il ne s'agit plus seulement de faire solide et simple, on peut faire joli, voire délicat. Ce mouvement de transformation sera terminé sous le règne de Henri n. Dans la confection des meubles, le rôle du charpentier diminuera pour faire place à celui du tapissier et de l'ébéniste.

Les meilleurs historiens de l'art ont reproché au mobilier français de la Renaissance son incommodité. Notamment Emile Molinier qui écrit : " Le Moyen-Age n'a pas connu le confort de l'ameublement et la Renaissance n'est, à ce point de vue, que la continuation de la Renaissance. Nous pouvons admirer la composition des meubles crées chez nous au xvie siècle, en apprécier l'architecture, d'un dessin souvent irréprochable, envier une technique supérieurement habile, involontairement on évoquera toujours, en face de ce mobilier, les sièges rembourrés qui, depuis le xvie siècle, se sont substitués à la raideur des stalles et semblent nous inviter au repos, alors que les autres ont toujours l'aspect solennel d'un chœur de cathédrale ou d'une salle du trône." Au fait, les deux dessins que nous reproduisons ici, provenant l'un, d'un atelier Bourguignon, l'autre, d'un atelier de l'Ile de France,

KCHAIKE " À HAUT DOSSIER.

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