‹ L'ameublement français sous la renaissanceChapitre 8 sur 36 · MUSÉE DE NÎMES · texte numérisé non relu

MUSÉE DE NÎMES

des formes plus élancées. Bon goût et élégance sont les deux mots qui conviendraient pour le qualifier, comme aussi bien ils n'ont cessé de convenir aux productions de l'art parisien jusqu'à nos jours.

Les meubles Normands se font remarquer par une exécution robuste, par des figures aux lignes abruptes et d'une expression énergique ; ce qui provient sans doute du rude bois de chêne dont ces meubles ont presque tous été faits. Le chêne aux fibres longues, dures et résistantes, se prête moins que le noyer ou que le cèdre aux délicatesses du ciseau.

Les productions sorties des ateliers Bourguignons sont peutctre d'une valeur égale à celles qu'on doit aux artisans de l'Ile de

France. La décoration en est d'un caractère riche et somptueux et d'une exécution remarquable ; mais les huchiers Bourguignons se laissent fortement influencer par les Flamands. Ils s'écartent de la simplicité qui fait le charme des œuvres françaises proprement dites, pour se complaire dans une truculence luxuriante, dans une excessive abondance de motifs décoratifs et qu'ils multiplient en les pressant jusqu'à l'entassement les uns contre les autres. Les ateliers Bourguignons durent une partie de leur prospérité aux grandes abbayes de Cluny, de Cîteaux, de Vézelay, très riches, très actives et qui les favorisaient de leurs commandes.

Avec les Lyonnais on revient à plus de simplicité, bien que leurs productions se rapprochent beaucoup de celles de leurs voisins les Bourguignons. Si grande a même paru l'influence des

LE STYLE DE LA RENAISSANXE 29

ateliers de Dijon sur ceux de Lyon qu'on a été jusqu'à refuser à cette dernière ville une école originale. Il suffit cependant de comparer quelques-uns des bahuts ou des dressoirs, des armoires ou des cabinets, sortis des ateliers de Lyon, aux œuvres similaires créées par les Bourguignons, pour en remarquer la différence. Voyez notamment la jolie armoire Henri 11 conservée au Musée du Louvre et dont nous donnons ici (p. 26) la reproduction. Armoire à deux corps dont les volets s'encadrent de pilastres cannelés. Sur les panneaux d'en haut sont sculptées des figures de femmes surmontées de corbeilles d'où débordent fruits et fleurs ; les vantaux inférieurs portent en sculpture des mascarons au centre de portiques à frontons. L'armoire est couronnée par une décoration dont la partie centrale, un cadre rectangulaire, avait disparu, et a été remplacée par un portrait de Henri 11 ajouté postérieurement.

On constate ici, comme dans la plupart des œuvres sorties des ateliers Lyonnais, une influence italienne, mais interprétée et traduite avec art.

Arrivons enfin aux écoles du Midi, qui nous présentent une interprétation plus fidèle qu'ailleurs du style antique, adapté au goût et à la vie moderne. L'emploi du chêne y est rare, ce qui diminue l'impression de force et de magnificence mais donne des lignes plus élégantes, plus fines, plus délicates. Le sentiment y est d'une tenue plus classique, ainsi qu'on en jugera par le panneau sculpté provenant des ateliers de Nîmes reproduit (p. 27). Et ce caractère se maintiendra jusqu'à ce que, subitement, sous l'influence des lourdes et vulgaires gravures flamandes, les gravures de Goltzius et de son école, qui se répandirent en grand nombre dans la région, à partir de la seconde moitié du xvie siècle, cette inspiration latine déviera de la manière la plus inattendue.

LES artisans de la Renaissance se sont distingués de ceux du Moyen-Age, non seulement par la manière dont ils ont décoré leur œuvre, mais par celle dont ils l'ont produite. Les huchiers du xive siècle travaillaient attentivement dans un atelier où tout s'inspirait des modèles traditionnels que les maîtres de la corporation transmettaient à leurs apprentis, en les modifiant progressivement et d'un mouvement continu, d'une génération à l'autre ; les artisans de la Renaissance s'inspirent de formes et de dessins que leur font parvenir, du haut de leur renommée, des artistes célèbres et dont le plus grand nombre se sont développés et ont produit leurs œuvres loin des lieux où celles-ci sont recueillies et mises à contribution. Voici qu'arrivent en France, appelés par les rois, ou sollicités par de puissants seigneurs, les artistes, aux noms vantés partout, qui se sont appelés Laurana, Pietro da Milano, Mazzone, le Boccador, les Juste, d'autres encore qui ne jouissaient pas de leur temps d'une moindre renommée. On les voit se répandre en France, y circuler, laissant en tous lieux traces de leur passage, depuis le Languedoc jusqu'en Lorraine, des bords de la Loire à ceux de la Seine. Au château d'Amboise, Charles vin installe Bernardin de Brissac (Bernardino da Brescia) " ouvrier de planche et de marqueterie," aux appointements de 20 livres par mois, ainsi que Domenico de Cortone (Domenico Bernabei dit Boccadoro - Boccador) " architecteur faiseur de châteaux et menuisier de tous ouvrages de menuiserie," aux mêmes appointements. Ce dernier vient à Paris en 1533 ; il y donne les plans de l'Hôtel de ville et y séjourne jusqu'en 1543, peut-être jusqu'en 1549. Ses dessins pénètrent dans les ateliers des ébénistes

et des menuisiers, tandis que Fra Giocondo fait sculpter le plafond de la Grand' Chambre du Parlement, plafond proclamé par Germain Brice, en sa description de Paris, une merveille d'art et de goût.

Plus tard l'école de Fontainebleau sera inspirée, dominée par les dessins et par les conceptions du Rosso, de Cellini, d'Andréa del Sarte et du Primatice. Leur influence fut directe et précise au point que l'on retrouve certaines de leurs compositions sur des panneaux d'armoires.

Voilà pour les Italiens. Parmi les Français les meilleurs, Philibert Delorme, Jean Goujon, Hugues Sambin, Nicolas Bachelier, ont eux-mêmes étudié en Italie. Ils interprètent assurément l'art italien et le fondent au creuset de leur propre génie. Est-il un artiste qui puisse caractériser d'une manière plus parfaite le style et le goût de notre pays que Jean Goujon ? qui représente mieux notre art en ses qualités de mesure, de proportion de grâce et d'élégance ?

Jean Goujon était normand d'origine. Il est mentionné pour

la première fois en 1 540-1 541 dans les registres de la fabrique

de Saint-Maclou de Rouen, à propos d'une commande relative à

l'établissement du buffet d'orgue. Pour cette même église Saintes o

Maclou il donne le patron des portes, où il sculpte des figures qui deviendront, presque dès les premières années, des modèles classiques dont un nombre infini de sculpteurs et d'ornemanistes ne cesseront de s'inspirer. En 1 544 Jean Goujon est à Paris, où il est qualifié de "sculpteur et architecte de grand bruit." Il travaille au jubé de Saint-Germain l'Auxerrois. Son chef-d'œuvre, la fontaine des Innocents, est de 1547-1549. L'influence de Jean Goujon sur les artistes, les artisans et plus particulièrement sur les huchiers-menuisiers de son temps peut difficilement se mesurer. Sur nombre de panneaux sculptés aux armoires, aux niches ou aux coffres, on retrouve, non seulement son style, mais les figures mêmes créées par son divin ciseau, ses jolies silhouettes, sveltes et si vivantes en leur mince relief, de la fontaine des Innocents, de la cour du Louvre ou de l'hôtel Carnavalet. Il est vrai que cette sculpture aux saillies atténuées, aux élégances simples et très expressives tout à la fois, aux lignes précises et décoratives, convenait mieux que tout autre à " l'enrichissement " d'un mobilier. Au reste Jean Goujon sculpta lui-même le bois, d'abord aux portes de Saint-Maclou à Rouen, comme il vient d'être dit, puis au château d'Ecouen. Il travaille au Louvre de 1550 à 1562 ; date

PILASTRE DE DU CERCEAU

après laquelle on perd quelque temps sa trace, pour le retrouver ensuite en Italie où il meurt, à une époque demeurée indécise, comprise entre les années 1564 et 1568.

On répète, et jusque dans les meilleurs ouvrages, que Jean Goujon fut massacré à Paris le jour de la Saint-Barthélémy. On voit ce qu'il faut penser de cette légende aussi inexacte que celle qui représente Charles ix tirant sur les passants de l'un des guichets du Louvre.

Auprès du'nom de Jean Goujon on placera celui de son rival en gloire, le nom de Germain Pilon. Germain Pilon était le fils d'un huchier, comme un grand nombre de sculpteurs des xvne et xvme siècles. Son pays d'origine serait Locré près du Mans. Son père a laissé à Solesmes de grandes figures en bois sculpté, et lui-même marchant sur ces traces, a souvent " taillé " le bois.

Egale à l'influence des grands sculpteurs, a été sur les artisans de la Renaissance celle des architectes en renom, et elle s'est exercée au point que l'on a pu appeler leurs productions des "meubles d'architectes." Au fait, tel de leurs dressoirs ou de leurs bahuts, semble né directement du crayon d'un Pierre Lescot ou d'un Philibert de l'Orme ; ce qui apparaît surtout à l'aspect des armoires qui, par leurs formes et par leurs dimensions mêmes, permettent les lignes suivies, la superposition des pilastres et des colonnettes, les niches où seront placés de petits bustes ou des statuettes, les consoles revêtues d'appliques, les frontons décorés d'ornements.

Il faut enfin noter l'action qu'exercèrent, à cette époque plus qu'à aucune autre, les recueils de dessins gravés, qui ne cessèrent de fournir des modèles d'une variété infinie et dont les gens de métier ne cessèrent de s'inspirer.

Ici se détachent les noms d'Etienne Delaune, l'artiste aux fines compositions, aux formes ingénieuses, et surtout celui de Jacques Androuet du iilastre de du Cerceau. Les Androuet du Cerceau furent au cncsAu, nombre de trois, parmi lesquels la première place

PILASTRE DE DU CERCEAU

revient à celui qui porta le prénom de Jacques. On s'est longtemps demandé quelle pouvait être l'origine de ce surnom de " du Cerceau," car le nom de iamille était Androuet seulement. La Croix du Maine en a donné l'explication : "Jacques Androuet, parisien, surnommé du Cerceau, ce qui veut dire ' du Cercle,' lequel nom il a retenu pour avoir un cerceau pendu à sa maison, pour la remarquer et y servir d'enseigne." Le nom vient ainsi de l'enseigne que l'artiste accrocha à sa devanture comme s'il s'était agi de l'échoppe d'un boutiquier. En tête du premier livre qu'il publia, le Livre des Instruments de ^Mathématiques de Jacques Besson, gravé par lui, en tête du Livre des Grotesques, qu'il dédia en 1566 à René de Ferrare, son nom "Jacques Androuet" est suivi de la mention " dict du Cerceau," ainsi que dans la liste des pensions que Henri 11 accordait sur sa cassette aux artistes de son temps. Son fils Baptiste continua de porter le même surnom.

Les renseignements biographiques que nous possédons sur ce fécond dessinateur sont très rares. Il naquit à Paris vers 1510. En 1534 il fit un voyage en Allemagne, où l'art de l'imprimerie et celui de la gravure étaient particulièrement florissants. De ce voyage nous avons la preuve dans une série de dessins tracés par l'artiste et actuellement conservés à Munich. Les créations sorties du crayon ou du burin de Jacques du Cerceau sont extrêmement nombreuses. A la fois ornemaniste et architecte, il répandit son activité sur les terrains les plus divers. Son œuvre est abondante au point que, pour grandes que fussent la fécondité et la richesse de son imagination, il lui fut impossible de se montrer toujours original. Dans la hâte incessante de sa production, il copie maintes fois ses devanciers, et il lui arrive de se copier lui-même. Ses "grotesques " sont trop souvent une interprétation à peine déguisée de ceux de Nicoletto de Modène ; ses nielles redisent plus d'une fois un original italien. Généralement il s'inspire du Bramante dont les œuvres étaient dans toute leur vogue outre-monts. On sait au reste piLASTre de du que, à cette époque, l'idée de la propriété artistique cerceau.

n'existait pas et que nul contemporain n'eût trouvé à blâmer cette façon de cueillir des pommes dans le verger du voisin. Mais hâtonsnous d'ajouter que, malgré ces emprunts, la part d'invention originale est encore considérable chez Jacques du Cerceau, et qu'il occupe une place d'honneur parmi les créateurs de formes artistiques les plus ingénieux et les plus féconds qui aient jamais existé : quantité innombrable de pilastres, de cartouches, de mascarons, de trophées, d'arabesques, de rinceaux, de silhouettes et de grotesques, où viennent puiser sans cesse les ébénistes, les huchiers, les ferronniers, les peintres, les orfèvres, les armuriers, les tailleurs de pierre. Le nombre même de ces recueils, le chiffre des éditions témoignent de la vogue à laquelle ils sont parvenus. Quant aux meubles dessinés par Jacques Androuet du Cerceau, la série en compte exactement soixante-et-onze pièces réparties sur quarante-sept feuilles. Ce sont des armoires de cabinets, des dressoirs, des lits, des tables, des sièges. M.

Geymuller, qui a étudié l'œuvre de du Cerceau

avec un soin silhouette, ornement de du cerceau.

Page 1