PENDULE D APPLIQUE ET PANNEAU D AP- PARTEMENT, PAR G.-M. OPPENORD
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de le consulter sur le choix des tableaux rares que lui offraient à acheter MM. Crozat et de la Chataigneraye. En 1757, il annonçait que son âge avancé — il était né le 16 décembre 1685 — et la faiblesse de sa vue le forçaient à renoncer à son art. Il eut cependant encore le temps de menuiser de nouvelles commodes et de faire une troisième vente. Il ne mourut qu’en janvier 1768, âgé de près de quatre-vingt-trois ans. Le vieil ébéniste était aussi solide que ses bâtis.
Grâce à ces catalogues de ventes — remarquons qu’elles ne durent pas avoir beaucoup de succès, car les mêmes pièces reparaissent de l’une à l’autre comme des figurants de théâtre — on peut retrouver plusieurs œuvres de Cressent qu’il a eu l’excellente précaution de signaler d’avance à notre admiration. Bien mieux, on parvient, à l’aide de ces points de comparaison, à lui en attribuer, avec une quasi certitude, bon nombre d’autres.
Ils ont tous en effet un caractère commun et bien déterminé, ces beaux meubles de Cressent : la prédominance parfois excessive du cuivre sur le bois. A voir à quel point extrême est poussé l’enrichissement des surfaces, il semble que l’ébénisterie ne joue plus qu’un rôle de comparse destiné à mettre en valeur la beauté des bronzes. Il faut de la réflexion pour reconnaître la technique parfaite, le goût impeccable, l’art achevé qui ont présidé à la confection de ces commodes ventrues à la Régence, à la Chartres, à la Bagnolet, à la Charolais, à la Dauphine. Mais dès le premier coup d’œil les bronzes nous attirent : c’est à eux que s’adresse spontanément notre admiration.
Et cette injustice apparente n’en est pas une.
En examinant ces feuillages délicats, ces groupes d’enfants spirituellement modelés, ces grotesques, ces dragons ciselés à la perfection, on sent que c’est à eux qu’est allé le meilleur du talent de l’artiste; on devine qu’il a tenu lui-même l’outil, ou tout au moins qu’il a fait exécuter sous ses yeux la plupart de ses beaux cuivres. Ce n’est pas assez dire. Nous avons sur ce point mieux que des présomptions. Le recueil des statuts des maîtres fondeursciseleurs nous montre à deux reprises Charles Cressent poursuivi par la communauté pour empiètement sur ses privilèges. Le 5
L’AMEUBLEMENT LOUIS XV
septembre 1723, il reçoit défense de fabriquer ou de garder chez lui aucun ouvrage qui ne serait pas sorti des mains d’un maître fondeur. Même poursuite et même condamnation vingt ans plus tard (29 mars 1743), partagées avec le fondeur qui travaillait chez lui, Jacques Confesseur, l’ancien bronzier d’André Boulle.
Faut-il s’étonner, lorsqu’un artisan met au service de son art une telle conscience et un tel désir de perfection, que les résultats en soient merveilleux ? Voyez plutôt la commode en bois de violette de la collection Wallace. Elle figurait en 1761 dans la vente de M. de Selle, trésorier général de
DESSIN DE GUÉRIDON, , . i ^ 1 3.1
la marine, et le rédacteur du catalogue en décrivait le décor d’or moulu avec une précision digne d’éloge : “ Cette commode, disait-il, est un
ouvrage, quant aux bronzes, d’une richesse extraordinaire. . . . On voit, entr’autres pièces, le buste d’une femme en relief représentant une Espagnolette, qui se trouve placée sur une partie dormante entre quatre tiroirs, deux dragons dont les queues relevées en bosse servent de mains aux deux tiroirs d’en haut ; les tiges des deux grandes feuilles de refond, d’une belle forme, sont aussi relevées en bosse et servent de mains aux deux tiroirs d’en bas.”
A la même vente figuraient deux armoires en bois satiné et amarante, garnies d’ornements, de baguettes, de pilastres en bronze doré, et décorées, sur chaque panneau, d’un groupe de deux enfants avec les attributs de l’astronomie, de la musique, de l’architecture, de la peinture et de la sculpture. Ces deux chefs-d’œuvre faisaient partie de la collection du comte de Castellane.
De Cressent encore, l’admirable bureau du ministère de la Marine, avec ses chûtes pannetière louis xv.
représentant les figures des quatre parties du monde, celui du ministère de la Guerre, orné de bustes de femmes aux angles et de masques sur les côtés, et celui provenant du palais de Fontainebleau, décoré de bustes d’Espagnolettes à collerettes plissées et à plumes, tous les trois dans le plus pur Watteau. En revanche, nous reconnaissons l’influence de Gillot dans les meubles d’appui de sir Richard Wallace, longtemps à Bagatelle, dont les bas-reliefs représentent un singe et une guenon dansant sur la corde entre des singes musiciens, et dans les deux commodes de la collection Ferdinand de Rothschild, à Londres, qui figuraient à la vente de 1749, et dont Cressent lui-même vante la forme “ des plus élégantes et les bronzes d’une richesse extraordinaire représentant deux enfants balançant un singe.”
Que citer encore ? Dans la collection Ferdinand de Rothschild, à Londres, une commode décorée des chiffres entrelacés du roi ; un cartel représentant “ un nuage sur lequel est assis un enfant qui parait effrayé en voyant deux dragons qui sont placés sur le pied, et une tête de lion sortant du milieu d’une fente de rocher ” ; un régulateur dont le cadran supporte une figure de femme au-dessus de deux têtes représentant les vents. A la Bibliothèque Nationale, la belle armoire à deux corps qui renfermait autrefois, à l’abbaye Sainte-Geneviève, la collection de pierres gravées du duc d’Orléans. Chez la baronne Gustave de Rothschild, l’horloge de la vente de 1749 figurant le Temps et l’Amour : “ le temps volant avec sa faulx prêt à trancher le fil de la vie à un enfant, qui est dans un rocher, qui en apercevant le Temps abandonne son carquois et son arc.”
Mais rien ne nous remplacera jamais le prestigieux médaillier décrit dans la vente de Selle, dont les bas-reliefs représentaient sur les battants “ trois enfants travaillant à frapper des médailles, la presse qui sert à leur ouvrage ... un joli trépied orné de feuilles de lierre ... les portraits des douze empereurs en médaillon ” ; sur le tiroir “ un éléphant ayant sur son dos une cuirasse, un casque, une hache.”
Gaudreaux et le médaillier de la Bibliothèque Nationale— Jacques et Philippe Caffieri— La pendule de Versailles — Le bureau de Choiseul— Les ébénistes de
LA PREMIERE MOITIÉ DU XVIIie SIÈCLE— ÜN SINGULIER SPÉCIALISTE.
NOUS nous sommes attardé peut-être un peu longuement sur Charles Cressent. Mais qui songerait à nous le reprocher ? Ce créateur du mobilier Louis xv, inventeur de nouvelles formes, aussi bien qu’adaptateur heureux des motifs décoratifs en vogue à son époque, ce virtuose du bronze et de la marqueterie, méritait une place d’honneur en tête de notre galerie des grands ébénistes. Aucun d’ailleurs ne nous a laissé un aussi grand nombre de chefs-d’œuvre authentiques : nous allons regretter plus d’une fois, au cours de notre enquête mobilière, ses minutieuses descriptions, écrites en si mauvais français, mais si riches en détails instructifs.
Et voici que dès les premiers pas nous trébuchons. Qu’est-ce que ce Gaudreaux, dont le nom reparaît . sans cesse sur les listes de fournitures faites pour les Menus-Plaisirs du roi ? Il était bien oublié, ce “ plus fameux ébéniste du temps,” lorsque A. de Champeaux, en écrivant ses précieux volumes du Meuble^ découvrit son nom dans la Description de Versailles de Piganiol de la Force, sous la forme légèrement altérée de “ Grodereau,” et put lui attribuer le magnifique médaillier du roi, aujourd’hui au cabinet des médailles, à la Bibliothèque Nationale. Depuis, M. Germain Bapst a retrouvé le passage même du journal du Garde-meuble de la Couronne confirmant l’attribution et donnant l’état-civil de ce meuble admirable, dont les éléments décoratifs reviennent aux
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fameux architectes ornemanistes: les frères Slodtz (le dessin est conservé au cabinet des Estampes) :
“ 10 janvier 1739. — Livré par les sieurs Gaudreaux, ébéniste, et Slodtz frères, sculpteurs, pour servir dans le Cabinet aux Tableaux, avant la Petite galerie, à Versailles : un beau et riche médaillier en forme de commode, de bois violet à placages, chantourné et à dessus de marbre de griotte d’Italie. Le devant s’ouvre à deux battants fermant à clef, ornés de deux grands médaillons ovales d’après l’antique, le tout de bronze doré d’or moulu. Au milieu est un masque de femme. Les côtés sont enrichis dans le même goût, et ont aussi chacun un médaillon ovale sur fond de lapis. Au dedans du médaillier sont 14 tiroirs dont les devants sont de bois violet à compartiments, avec boutons et ornements de bronze doré par les côtés. Le médaillier est porté sur quatre pieds en consoles, surmontés de quatre têtes de béliers, aussi de bronze doré d’or moulu.”
Deux encoignures, à la Bibliothèque Nationale, comme autrefois dans les appartements de Versailles, accompagnent ce chefd’œuvre, dont la description est assez complète pour nous dispenser d’y rien ajouter. Conçues dans le même style, et destinées évidemment à compléter un ensemble, elles sont dues à l’ébéniste Joubert, qui les a décorées, comme le grand médaillier, de trophées, de médailles, de guirlandes de fleurs et de bas-reliefs sur fond bleu, représentant la Poésie et la Musique, la Sculpture et la Peinture. Le Garde-meuble en prit possession le 10 mai 1755. Comme Gaudreaux, qu’il a peut-être remplacé après sa mort (son nom disparait des Comptes après 1751), Joubert était un fournisseur des Menus-Plaisirs. Il demeurait à la butte Saint Roch, et confectionnait encore, en 1773, de très beaux meubles pour la Dauphine et la comtesse de Provence. C’est tout ce que nous en savons.
Avec les Caffieri, nous sortons de l’incertitude : M. Jules Guiffrey a retracé leur histoire. Mais de toute cette dynastie de sculpteurs, fondeurs, et ciseleurs, deux membres seulement nous intéressent: Jacques Caffieri (1678-1755) et son fils Philippe (1714— 1774), collaborateurs si intimes qu’il est impossible pour certaines œuvres de faire la part du père et du fils.
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Au moment de leur grande vogue, vers le milieu du règne de Louis xv, c’est le Turinois Meissonnier qui donne le ton et fait régner un style, dont les origines lointaines remontent jusqu’au maniérisme du Bernin, mais dont la source immédiate vient du décor chinois à la mode depuis le règne de Louis xiv. Architecte, orfèvre, ébéniste, il donne des plans, il élève des hôtels, il en dessine l’ameublement, tout cela au milieu des tabatières, des gardes d’épée, des candélabres, des surtouts de table, des pièces de vaisselle, dont son œuvre, gravée par Huquier, est particulièrement riche. S’il ne crée pas de toutes pièces le style rocaille, comme l’a très bien démontré E. Molinier, il en recueille les éléments, il les codifie, il les fortifie, grâce à son génie souple et charmant, à ses talents d’architecte.
Les Caffieri ont été ses meilleurs traducteurs. On peut même dire qu’ils ont vécu de son inspiration.
Jacques, le père, était établi maître fondeur et ciseleur rue des Canettes, en 1715, lorsque la corporation lui confia le soin de dessiner le poêle destiné aux funérailles de ses confrères.
Rien alors ne faisait présager le fougeux adepte de la rocaille. Son dessin, qui nous a été conservé, est presque classique : il rappelle Robert de Cotte. De 1736 à 1748, puis de 1752 à 1754 les Comptes des Bâtiments relatent son nom à maintes reprises. Versailles, Fontainebleau,
Marly, Choisy, la Muette, presque toutes les résidences royales s’enrichissent de décorations en bronze de sa façon. On voit Mme de Pompadour l’employer comme doreur au château de Bellevue. Parfois les mentions apportent quelques
détails. En 1737, il s’agit d’un feu ; en 1747 d’un bras de lumière ; en 1742 on lui confie l’exécution de cadres de glaces en bronze doré, destinées à être offertes au Sultan par Louis xv, sur des dessins fournis par Gabriel et par les Slodtz. Mais la plupart du