VOL. I. — I I
BIBLIOTHEQUE DE L’ART DECORATIF
(Ludovicus Rex), entrelacées et entourées d’une couronne de laurier et de guirlandes de fleurs, démontrent qu’il s’agit d’un cadeau que Louis xv destinait à son beau-père. Malheureusement le roi de Pologne mourut en 1766. Le bureau resta au mobilier de la Couronne jusqu’à la Révolution, époque où le Comité d’échange et d’approvisionnement le comprit dans une vente de meubles en Hollande. L’ambassadeur d’Angleterre, lord Hamilton en fit l’acquisition, et sir Richard Wallace l’ayant retrouvé en Italie le réunit aux collections d’Hertford House.
Il est délicat, après le bureau du roi, d’avoir à parler d’autres œuvres d’ébénisterie. Mais la gloire d’Oëben ne doit pas nous faire passer sous silence les autres maîtres contemporains qui n’ont pas laissé pour se recommander à notre admiration des pièces aussi somptueuses. Gardons-nous d’ailleurs de nous montrer trop absolus dans nos préférences. L’exemple des bronziers du bureau du roi, et du Gaudreaux du médaillier du roi, doit nous rendre prudents. Aux belles choses, il ne faut pas toujours chercher les plus grands noms.
Mettons donc en très bon rang Jacques ou Jean Dubois, 1770, dont les Tablettes de Renommée indiquent, rue de Charenton, “ les fameux magasins d’ébénisterie.” C’était un attardé de la rocaille, à qui nous devons la superbe encoignure surmontée d’une étagère et d’une horloge dont N. Pineau avait fait le dessin, et qu’on peut encore admirer dans la collection Nathaniel de Rothschild. Son bureau de la collection Wallace, avec ses quatre pieds surmontés de sirènes accouplées, et son serre-papiers surmonté de figures représentant l’Amour et Psyché, la Paix et la Guerre, est peut-être encore plus riche. On prétend, il est vrai, qu’il aurait été offert par Louis xv à Catherine de Russie.
Tout au contraire, Claude-Charles Saunier, reçu maîtreébéniste en 1752, Pierre Pionnier, rue Michel Le Comte (1765), travaillaient dans le nouveau style. Le premier est l’auteur d’une belle table de la collection Alfred de Rothschild à Londres, et de plusieurs meubles du legs Jones au musée de Kensington ; le second a exécuté le charmant petit secrétaire orné de plaques de Sèvres conservé au même musée. Quant à P. N. Pasquier, reçu
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maître en 1760, son secrétaire à panneaux peints de la vente Hamilton, en 1882, est déjà du Louis xvi ; nous le laissons pour la période suivante, ainsi que Sauvage, E. Levasseur, J.-F. Leleu et leurs émules. Bien que ces maîtres aient débuté sous Louis xv, ils appartiennent au règne de son successeur par leur production la plus active et par le style de leurs travaux.
SCULPTEURS-DOEEURS SUR BOIS— VERNISSEUES— LA DYNASTIE DES MARTIN— CARROSSES ET CHAISES À PORTEURS— Conclusion.
NOUS en aurions fini avec les maîtres de l’ameublement, si nous n’avions encore à parler des sculpteurs-doreurs sur bois et des vernisseurs.
Pour les premiers, quelques mots suffiront : leurs œuvres sont restées anonymes. Aucune des superbes consoles, des somptueuses tables en bois doré que nous a laissé le règne de Louis XV ne porte d’estampille. Nous pouvons, dans certaines pièces de Versailles ou de Fontainebleau, reconnaître le dessin de Meissonnier ou de Slodtz : il serait téméraire de les donner à un sculpteur déterminé.
Jamais, cependant, l’art de la sculpture et de la dorure sur bois ne s’est vu pratiqué par de meilleures mains. L’anversois Jacques Verbeckt (1704-1774) qui exécute la plupart des lambris de Versailles et de Bellevue, est agréé à l’Académie de peinture et sculpture. Maurisan, son associé pour certains travaux, est chargé de sculpter les bordures — nous dirions aujourd’hui les cadres — des tableaux du roi. Rousseau père et fils travaillent aux ornements de Bellevue et de Versailles. Combien d’autres sculpteurs, dont les Comptes des Bâtiments nous font connaître les noms, ont dû employer leur ciseau à fouiller la rocaille des consoles, des encoignures ou des glaces, avec cette virtuosité qui leur faisait assouplir le bois au point de rivaliser avec les caprices du bronze ! A. de Champeaux en cite quelques-uns : Robinot, Nicolet, Liot, Poulet, directeur de l’Académie de Saint-Luc ;
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Tremblin, qui de 1738 à 1748 sculpte les cadres des portraits du Roi, envoyés en présent aux souverains étrangers ; Guichard, Lebas, Thibaut, Lanoix, employés par Mme Dubarry à l’exécution des lambris de Louveciennes. Prenons notre parti d’ignorer leurs travaux d’ébénisterie.
Même incertitude pour les vernisseurs, avec cette circonstance aggravante que la célébrité des Martin, primant de beaucoup celle de leurs contemporains, a permis de leur attribuer plus à tort qu’à raison, la totalité des meubles décorés “ en façon de Chine ” au xviii® siècle. La postérité, simiste dans son admiration, leur a fait crédit sur leur réputation d’inventeurs et de grands fournisseurs du genre.
Inventeurs?
N’exagérons pas.
Il y avait plus d’un quart de siècle que des artistes industrieux, frappés de la vogue incroyable des laques de l’Extrême-Orient, s’étaient efforcés d’en découvrir le secret. Dès 1692, le Livre commode des Adresses du sieur Pradel, — véritable trésor pour l’histoire de la curiosité sous Louis XIV — signale des spécialistes en vernis de la Chine : Le Roy, à l’entrée du faubourg Saint-Antoine, vis à vis le Croissant ; Langlois père et fils aîné, grande rue Saint-Antoine, près de celle de Charonne ; Langlois le cadet, rue de la Tixandrie, chez M. Perducat, chirurgien. Mais ces contrefaçons parisiennes, comme celles que produisaient à la même époque les indienneurs, ne pouvaient rivaliser avec les originaux. Ni leurs meubles, ni
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leurs paravents, ni leurs figurines, ne faisaient oublier les importations chinoises ou japonaises, pas plus que les toiles peintes du Clos-Payen, du Temple ou de l’Arsenal ne remplaçaient, pour les connaisseurs, les véritables indiennes rapportées de la côte de Coromandel, ou les perses venues en caravane de Téhéran.
La tentative des Martin eut donc des précédents, mais elle mérite cependant jusqu’à un certain point la qualification d’originale, en ce sens qu’elle est la première à avoir donné des résultats capables de soutenir la comparaison avec les produits orientaux. En face de certaines boîtes ou de certains coffrets, on hésiterait à reconnaître un travail français, si certains détails de paysages, de personnages, d’animaux ne dénonçaient l’orientalisme de fantaisie que le xviii® siècle, en dépit des documents qu’il avait sous les yeux, s’obstina à trouver seul sincère.
Les Martin composaient, comme il arrive presque toujours sous l’ancien régime, une véritable dynastie d’industriels, possesseurs d’un secret qu’ils exploitaient en même temps dans des ateliers séparés, mais sans se faire, à vrai dire, concurrence. Ils faisaient, naturellement, mystère de leurs procédés, et l’arrêt rendu en faveur de leur industrie en 1753, tout en prétendant les décrire, ne nous apprend pas grand chose sur leur compte :
“ Quand les ouvrages (ceux qu’on se propose de décorer) ont acquis leur premier état (c’est-à-dire la forme et la consistance nécessaires), on les polit, et unit avec la lime ou la râpe pour recevoir les couleurs qu’on veut leur donner ; ensuite on les vernit. On peut appliquer les couleurs de différentes manières, soit en les alliant et les mêlant avec le vernis, soit en les appliquant par compartiment en façon de guilloché, ou autrement en y passant par dessus un vernis poli, soit enfin en mêlant avec un vernis gommeux des poudres et limailles de métaux qui s’incorporent avec le vernis, et par l’arrangement desquelles le peintre fait sur cet ouvrage tel dessin que son goût lui fait inventer.”
Tâchons d’être plus clair. Le vernis-Martin se faisait sur panneaux de bois, préalablement recouverts d’un apprêt et poncés minutieusement. On peignait sur fond de couleur, ou, plus souvent.
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sur un fond métallisé en poudres d’or, de bronze ou d’aventurine, appliquées à la mixture. Les couleurs, délayées au vernis, étaient ensuite recouvertes d’un vernis, secret des Martin, que le peintre doreur Wattin, après de longues recherches, prétend composé d’après la recette suivante : “ Fondre à feu nu : copal dur, bien homogène et de premier choix, 6 livres ; on y ajoute dans la masse fondue, en agitant bien, pour mélanger intimement, vernis d’huile de lin, 3 livres, et l’on étend avec essence de térébenthine, 9 livres.”
A quel moment les Martin commencèrent-ils leur fabrication ? Il faudrait, pour le dire, être mieux renseigné sur leur carrière. Nous savons qu’ils étaient quatre frères : Guillaume, Simon-
Etienne, Julien, Robert, tous quatre enfants du faubourg, tous quatre peintres vernisseurs. Comme le privilège, accordé en 1730 au cadet Simon-Etienne, de fabriquer “ pendant vingt ans exclusivement à tous autres, les ouvrages en relief de la Chine et du Japon,” fait exception pour Guillaume, il faut bien croire qu’à cette époque l’aîné de la famille exerçait déjà depuis plusieurs années son industrie. L’arrêt du Conseil devait respecter des droits acquis. En tous cas, dès 1738, une lettre de Mme de Graffigny, écrite de Cirey, atteste la vogue des habiles vernisseurs, qui formaient déjà des élèves. Dans la chambre occupée par Voltaire, Mme de Graffigny découvre “des encoignures de laque admirables ” et dans l’appartement de Mme du Châtelet “ des encoignures de Martin avec de jolies choses dessus.” “ Le plafond, écrit-elle, est peint et verni par un élève de Martin qu’ils ont ici depuis trois mois.”
A. de Champeaux a groupé les renseignements qu’il a pu
DESSUS DE TABLE EN BOIS SCULPTÉ ET DORÉ. PALAIS d’hüLYROOD.
recueillir sur les Martin ; mais les plus intéressants se rapportent à Robert, le seul dont la naissance (1706) nous soit connue. Il épousa en 1733, à l’église Saint-Laurent, Marie-Jeanne-Geneviève Papillon et mourut rue du faubourg Saint-Denis en 1765. Deux de ses fils, Antoine-Nicolas et Jean-Alexandre, embrassèrent sa profession. Ce dernier, qui s’intitule en 1767 “vernisseur du roi de Prusse,” est très certainement l’auteur de la belle décoration de Sans-Souci, avec ses fleurs, ses oiseaux, ses fruits, coloriés d’après nature sur fond jaune et revêtus d’un vernis admirablement conservé. C’est la seule œuvre que l’on puisse attribuer en toute sûreté à un membre déterminé de la famille. Ni les contemporains, qui parlent si souvent de nos vernisseurs soit en bien, soit en mal, ni les Comptes des bâtiments qui mentionnent leurs travaux à Versailles dans les appartements du Dauphin et de la Dauphine ou le cabinet de Mme Victoire, ni même Lazare Duvaux, qui écoule à profusion meubles, boîtes ou étuis sortant de leurs ateliers, ne nous permettent de distinguer entre leurs ouvrages. Pour comble d’incertitude nous savons qu’en 1748 ils exploitaient trois fabriques, toutes trois déclarées ” Manufactures royales,” faubourg Saint-Martin, faubourg Saint-Denis, rue Saint- Magloire. Vingt ans plus tard. Passai général d'indication ne signale plus que les deux premières. Il y a de quoi renoncer à s’y reconnaître.
Ce que nous ne pouvons nier, car tout nous l’atteste, c’est la vogue incroyable, nous pourrions dire, la folie, qui accueillit leur invention. Voltaire lui-même n’y échappe pas, et, dans son Premier discours de l'inégalité des conditions^ nous montre ;
Damis, courant de belle en belle Sous des lambris dorés et vernis par Martin.
L'Ami des hommes, à son tour, fulmine contre une telle dépravation du goût : “ Qu’appelle-t-on dans ce cas mieux vivre ? Ce n’est pas épargner plus aisément de quoi changer tous les six mois de tabatières émaillées, avoir des voitures vernies par les Martin ?... Tout le monde a donc cherché à se modeler sur ces accessoires.
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L’homme dont les meubles et les bijoux sont guillochés, doit l’être aussi par le corps et par l’esprit. L’homme aux vernis gris de lin et couleur de rose porte sa livrée en sa robe de chambre, en sa façon de se mettre.”
Les Martin ! Il n’y en a que pour eux. Personne ne songe à leurs concurrents. Chevalier, qui travaille à Bellevue et à Sans- Souci ; Gérard Dagly, intendant des bâtiments royaux, qui peint en vernis les armoires du Cabinet des Antiques ; J. Goyer, vernisseur de l’Opéra;
Delort, peintre-doreur et vernisseur du roi, qui travaille à Versailles avec les Martin ;
Gosse surtout, l’inventeur d’un fameux vernis noir, résistant à l’air, à l’eau, aux acides, au feu, et qui, pour en démontrer l’excellence, fait une omelette dans une poêle de carton revêtu de son enduit. A sa mort, en 1766, sa veuve et son gendre,
François Samousseau, obtiennent le titre de Manufacture royale. Les privilèges des Martin étaient expirés.
Parmi ces inconnus, on trouve des ébénistes. Les Martin, eux n’étaient que peintres, et cela doit nous consoler, jusqu’à un certain point, d’être si mal renseignés sur leurs œuvres. S’ils ne fabriquaient pas eux-mêmes les bâtis qu’ils revêtaient de leur décor laqué, on peut croire néanmoins qu’ils affectionnaient certaines formes de meubles, qu’on rencontre le plus souvent vernis. Pour les commodes, par exemple, ils semblent avoir adopté un type bombé et ventru, de dimension restreinte, à deux tiroirs, haut monté sur des jambes grêles, assez bizarre, au demeurant, d’architecture. Les plus belles sont au palais de Fontainebleau, de même que les mieux réussies de leurs encoignures sont conservées dans la collection Alfred de Rothschild. Mais comment distinguer ce qui vraiment leur appartient, parmi les milliers de meubles laqués, aussi bien à décor oriental, qu’à