‹ L'ameublement français sous Louis XVChapitre 4 sur 37 · DESSIN DE PANNEAU, PAR ANT. WATTEAU · texte numérisé non relu

DESSIN DE PANNEAU, PAR ANT. WATTEAU

pierres trouées : la mode des collections de coquillages a envahi les cabinets des curieux.

En même temps l’acanthe obligée s’amincit, s’allonge, gagne en élégance, en sveltesse. Elle se découpe en cent pointes. Mêlée

BIBLIOTHEQUE DE L’ART DECORATIF

aux rocailles, elle oublie ses formes naturelles. Tantôt c’est une rocaille dont les bords s’effritent en découpures d’acanthe, tantôt c’est l’acanthe elle-même dont la nervure centrale est entourée de trous comme la valve d’un coquillage.

De tout cela sort un ensemble ennemi irréconciliable de la symétrie, un style — le seul de tous les styles français — qui présente toujours enjambement d’un motif décoratif sur l’autre, où les cartouches et les écussons (le règne de Louis xv fut le règne des cartouches) se penchent sur leur axe, où il est impossible de diviser un ornement par sa ligne médiane en deux parties qui se répètent. Et cette asymétrie ne choque personne, car elle ne compromet pas l’équilibre. Si les deux côtés ne se répondent pas, ne se répètent pas symétriquement, leurs masses se pondèrent et se balancent. On ne s’aperçoit pas du désordre ou plutôt il n’existe plus pour l’œil.

“ Les formes, dit excellemment Albert Jacquemart, qui a suivi cette évolution dans la décoration du mobilier, prennent des licences inimaginables ; tout se gonfle pour se profiler en lignes singulières ; rien de droit, de régulier ; les angles s’arrondissent ou se creusent ; des sinuosités inattendues sillonnent les surfaces ; les choses ventrues, contournées, tarabiscotées sont seules admises . . . Ainsi se complète un tout bizarre, toujours spirituel et parfois élégant à force de singularité.”

Bien entendu l’évolution a ses phases. Elle ne se fait pas d’un seul coup, et le degré plus ou moins grand de l’exagération dans les créations des ornemanistes établit une sorte de chronologie : “ D’abord les chicorées peu saillantes, dessinant des courbes agréables, s’unissent à des palmettes et à des lauriers, comme pour protester contre un divorce absolu avec le siècle précédent, tout en révélant des tendances nouvelles ; plus tard, sous l’impulsion de Meissonnier, toute timidité a disparue ; les hardiesses de la forme sont tellement effrénées que la débauche du cuivre n’a plus rien qui surprenne ; elle se fait excuser d’ailleurs par l’immense talent des ciseleurs. . . . Vers la fin du règne on peut prévoir la réforme qui va s’accomplir, les chicorées se font plus sages, les frises à rosaces, les chutes de culots et les fleurs se soumettent

L’AMEUBLEMENT LOUIS XV

à une sorte de discipline : le meuble prend une apparence plus tranquille et plus régulière.”

La réaction en effet était inévitable ; on ne pouvait aller plus loin dans le caprice et le bizarre. Elle se fit jour vers 1750 avec le style à la grecque, devenu bientôt, par une habile flatterie vis-à-vis de Marie Leczinska, le style à la reine. Bien inspirés, les philosophes, les peintres—dès 1754 l’influence de Vien, le maître de David est manifeste — prêchèrent la logique, le retour à l’équilibre, aux formes classiques. Les contours s’assagirent, et comme, en définitive, il est plus facile de suivre Vitruve que d’inventer le décor Meissonnier, on revint à la symétrie, à la mesure. La mode, une fois de plus, comme le roi Franc converti, brûla ce qu’elle avait adoré. Dans le nouveau parterre, débarrassé des folles végétations de la Régence, le Louis xvi germa.

La transition n’est pas sans charme. On en a fait honneur à Mme de Pompadour, bien qu’elle n’ait fait sans doute que suivre les inspirations de Cochin, adversaire de l’art à la mode et féru des maîtres classiques. La vérité est qu’on était las des exagérations de Meissonnier ou plutôt de celles de ses imitateurs, et que le goût public cherchait une orientation différente. L’étude des monuments anciens était en honneur ; la mode se tourna vers l’antique, et les décorateurs puisèrent à pleines mains dans les albums de planches que les savants mettaient au jour à leur intention. C’étaient le comte de Caylus, Winckelmann, Piranesi. A l’un, on demandait des motifs de plafonds pompéiens ; à un autre, des dessins de trépieds ou de termes ; à un troisième des têtes de sphinx adossés. Sans rien perdre de sa grâce française, le mobilier s’infusait peu à peu les agréments d’un style pseudoantique, si oublié depuis la Renaissance qu’il pouvait passer pour une nouveauté. Mme du Barry, dès 1770, faisait du pavillon de Louveciennes le temple de l’art à la mode.

La folie des meubles— Marchandise au rabais— Bois exotiques et placages— Mosaïques

GALANTES — LA MODE DES BRONZES— LE BOIS DORÉ- LAQUES DE CHINE ET VERNIS-MARTIN

Toutes ces caractéristiques de Tart décoratif Louis xv, c’est dans le mobilier qu’on les trouve développées au

plus haut point. Ne nous en étonnons point. Le

meuble est la grande préoccupation de l’époque. Jamais, à aucun moment de notre histoire, on n’en vit un tel luxe, une telle prodigalité. Il n’est pas rare de trouver des salons de cent mille

écus. Un comte d’Evreux, mourant dans la misère, laisse

cependant 20,000 livres de mobilier. Une marquise de Massiac en possède à elle seule pour deux millions. Mme de Pompadour, à en croire d’Argenson, donne mille écus de pension à un ébéniste du faubourg Saint-Antoine pour lui avoir fait une belle chaise percée. Tous les six ans il est de bon goût de changer son ameublement.

Imaginez ce qu’une telle folie de dépense pouvait donner d’activité et d’essor à l’ébénisterie ! Jamais l’art du bois et du bronze ne fut poussé plus loin, jamais l’imagination des fabricants ne leur fournit plus de formes nouvelles, plus de meubles inconnus aux générations précédentes. Le vocabulaire technique s’enrichit de plus de cinquante mots que les contemporains du Grand Roi n’avaient jamais entendu prononcer. Mais leurs efforts sont vains. Ils ont beau se multiplier, faire appel à leurs confrères d’outre-Rhin, qui viennent à l’envi s’établir à Paris, ils ne peuvent satisfaire l’impatience de leur clientèle. On veut voir son désir exaucé aussitôt qu’il a pris naissance. Et voilà les marchands de

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