ABEL
revenir. Ne t'afflige pas, lui disait-elle, tes parents te restent encore.
ABF.L. Et où donc? Où les retrouver?
LA TANTE. Daus Ic clcl, auprès du bon Dieu. Ils se trouvent heureux dans cette place, et ils auront toujours l'œil ouvert sur leur enfant. Si tu es sage, honnête et laborieux, ils prieront le Seigneur de te bénir. Le Seigneur n'a jamais abandonné personne, et sûrement il prendra soin de toi. C'est la dernière prière que ton papa lui fit hier au soir en mourant.
ABEL. Hier au soir! quand je me réjouissais de l'aller embrasser aujourd'hui ! Hier au soir! il n'est donc pas encore à l'église? 0 matante! je veux le voir avant qu'on l'y porte. Il n'a pas voulu me faire ses adieux. Ah! il craignait de m'affliger, et je l'aurais peut-être affligé moi-même. Mais à présent que je ne lui causerai plus de peine, je veux le voir pour la dernière fois. Ma tante, ma chère tante, je vous en supplie !
LA TANTE. Eh bien! mon ami, nous irons, pourvu que tu sois tranquille. Tu vois, à mes larmes, combien je suis désolée d'avoir perdu ton père. Il m'a fait du bien toute sa vie. J'étais pauvre, et je ne subsistais que par ses secours. Tu vois cependant que je me résigne à la Providence. Elle veille pour nous. Tranquillise-toi, mon petit ami.
ABEL. Il faut bien que je me tranquillise. Mais, ma tante, menez-moi donc voir encore mon papa. Sa tante le prit par la main, et ils sortirent. Le jour était sombre; il tombait un brouillard épais; Abel marchait en pleurant.
Lorsqu'ils arrivèrent devant la maison, ils la trouvèrent tendue de noir. Le cercueil était sur la porte. Tous les amis de M, Duval étaient autour de lui. Ils pleuraient, ils sanglotaient, ils disaient tous que sa vie avait été pleine d'honneur et de probité. Le petit x\bel fendit la presse, et se jeta sur le cercueil. D'abord il ne put proférer une seule parole; enfin, il releva
la tète en s'écriant : 0 mon papa ! regarde comme ton petit Abel pleure sur toi. Tu me consolais, lorsque maman mourut; et pourtant tu pleurais toi-même. Je ne t'ai plus aujourd'hui pour me consoler de t'avoir perdu. 0 mon papa, mon bon papa! 11 ne put en dire davantage, suffoqué par la
douleur. Sa bouche était ouverte, et <a langue restait iniuioljile. Ses yeux tantôt iixes, tantôt hagards, n'avaient plus de larmes. Sa tante eut besoin de toutes ses forces pour Tarraclier avec violence du cercueil, tant il le tenait embrassé. Elle le conduisit chez une voisine, et la pria de le garder jusqu'après l'enterrement de son père. Elle n'osait le prendre avec elle pour l'accompagner.
Bientôt les cloches sonnèrent l'heure des funérailles. Abcl les entendit. La tèninie qui le gardait était sortie un moment de la chambi-e. 11 s'élance hors de la maisim, et court ci Tégiise. Les prêtres achevaient les prières des morts. On descendait le cercueil en silence. Un cri 5:e fait entendre : Enterrez-moi avec mon papa. Abel s'était précipité dans la fosse.
Comme tout le monde fut effrayé ! On le retira pâle, défait, tout meurtri, et on l'emporta hors de l'église.
Il fut près de trois jours dans une défciillanee continuelle. Sa tante ne le faisait revenir à lui, par intervalles, qu'en lui parlant de son père. Enfin, sa première douleur se câlina. Il ne pleurait plus; mais il était encore bien chagrin.
M. Frémont, riche marchand de la ville, entendit parler de cette déplorable aventure. M. Duval ne lui avait pas été inconnu. Il alla chez sa sœur pour voir le petit orphelin. Il fut touché de sa tristesse, le prit dans sa maison, et lui tint lieu de père. Abel s'accoutuma bientôt à se regarder comme son fils; et il gagnait tous les jours quelque chose dans sa tendresse. A l'âge de vingt ans il gouvernait déjà tout le commerce de son bienfaiteur, et le faisait prospérer avec tant d'habileté, que M. Frémont crut devoir lui céder la moitié des profits, et lui donner sa fille en mariage. Abel avait toujours soutenu sa tante de ses économies ; il eut le bonheur de la faire jouir d'une douce aisance dans sa vieillesse. Jamais le premier jour de l'an n'approchait, qu'il ne fût saisi d'une espèce de fièvre, en se rappelant ce qu'il avait une fois éprouvé à cette époque. Et il avouait que c'était aux sensations dont il était alors alTecté, (ju'il devait les principes de courage, d'honneur et de droiture qu'il suivit dans le long cours de sa vie.