‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 106 sur 276 · LE GRAND JARDIN · texte numérisé non relu

LE GRAND JARDIN

nir, j'aurai travaillé plus utilement pour sa félicité que si j(; lui laissais un immense trésor.

Occupé sans cesse de cette importante leron, il mena un jour son fils, pour la première fois, dans un magnifique jardin ouvert au public. Philippe, dès Feutrée, fut saisi d'un sentiment de surprise et d'admiration. L'éclat et le parfum des fleurs,' la profusion des statues, la largeur imposante des allées, l'allluence d'hommes et de femmes qui se promenaient, superbement vêtus, sous des voûtes de verdure, les mouvements confus de cette foule empressée, le murmure de leurs discours, le bruit des jets d'eau et des cascades, tout plongeait ses esprits dans une rêverie profonde. Il promenait ses yeux d'un air égaré, et frappait dans ses mains. Son père, le voyant bien pénétré de toutes ces impressions, l'emmena dans un bosquet plus solitaire, pour rendre un peu de repos à ses sens trop vivement émus. 11 lui proposa ensuite de prendre quelques rafraîchissements. Philippe y consentit avec joie; et, lorsqu'il eut satisfait son appétit : Mon papa, ditil, comme on est bien ici ! Ah ! si nous avions un aussi beau jardin ! Avezvous fait attention au nombre de voitures qu'il y avait à la porte? Et tous ces gens qui se promènent là-bas, comme ils sont richement habillés! Je voudrais bien savoir pourquoi nous sommes obligés de vivre avec tant d'épargne, lorsque les autres ne se refusent rien ? Je commence à voir que nous sommes pauvres. Mais pourquoi les autres sont-ils riches? Us ne sont certainement pas plus honnêtes gens que nous deux.

Tu parles comme un enfant, lui répondit son père; je suis très riche, moi.

PHiLn>PE. Où sont donc vos richesses?

M. SAGE. J'ai un jardin beaucoup plus grand que celui-ci.

PHILIPPE. Vous , mon papa? Oh ! je voudrais bien le voir.

M. SAGE. Suis-moi , je vais te le montrer.

Il prit son fils par la main, et le conduisit dans la campagne. Ils montèrent sur une colline du haut de laquelle s'étendait une perspective admirable. A droite, on découvrait une vaste forêt dont les extrémités se perdaient dans l'horizon. A gauche, on voyait s'entrecouper, dans un agréable mélange, de riants jardins, de vertes prairies, et des champs couverts de moissons dorées. Au pied de la colline serpentait un vallon, arrosé dans toute sa longueur par mille petits ruisseaux. Tout ce paysage était animé. Dans son immense étendue, on distinguait des pêcheurs qui jetaient leurs filets, des chasseurs qui poursuivaient des cerfs fugitifs avec leurs meutes aboyantes, des jardiniers qui remplissaient leurs corbeilles d'herbages et de fruits, des bergers qui conduisaient leurs troupeaux au son des musettes, des moissonneurs qui chargeaient des chariots de leurs dernières gerbes, et les précédaient en dansant autour de leurs luvufs. Ce tableau délicieux captiva longtemps, dans une extase muette, les regards de

LE GRAND JARDIN. l'j.j

M. Sage et de son lîls. Celui-ci, rompant enfin le silence, dit à son père :

Mon papa, arriverons-nous bientôt à notre jardin?

M. SAGE. Nous y sommes, mon ami.

PHILIPPE. Mais ceci n'est pas un jardin, mon papa, c'est une colline.

M. SAGE. Regarde aussi loin que tu pourras voir autour de toi, voilà mon jardin. Cette forêt, ces champs, ces prairies, tout cela m'appartient.

PHILIPPE. A vous? C'est vous moquer de moi.

M. SAGE. Je ne me moque point. Je vais te faire voir tout à l'heure que j'en dispose en maître.

PHILIPPE. Je serais charmé d'en être bien sûr.

M. SAGE. Si tu avais tout ce pays, dis-moi, qu'en ferais-tu?

PHILIPPE. Ce que l'on fait d'un bien qui est à soi.

M. SAGE. Mais quoi encore?

PHILIPPE. Je ferais abattre des arbres dans la forêt pour me chauffer cet hiver, j'irais à la chasse du chevreuil, je pécherais du poisson, j'élèverais des troupeaux de bœufs et de brebis, et je recueillerais les riches moissons qui couvrent ces campagnes.

M. SAGE. Voilà un plan qui me parait bien entendu ; et je me félicite de ce que nous nous rencontrons dans nos idées. Tout ce que tu voudrais faire, je le fais déjà, moi.

PHILIPPE. Comment cela donc?

M. SAGE. D'abord, j'envoie couper dans cette forêt tout le bois dont j'ai besoin.

PHILIPPE. Je ne vous ai jamais vu donner vos ordres. , M. SAGE. C'est qu'on a l'avisement de les prévenir. Tu sais qu'il y a du feu toute Tannée dans notre cuisine, et tout l'hiver dans nos appartements. Eh bien! c'est du bois que j'en tire.

PHILIPPE. Cela peut être ; mais il faut le payer.

M. SAGE. Si j'étais celui que tu crois le véritable propriétaire de cette forêt, ne serais-je pas obligé de le payer tout de même?

PHILIPPE. Non, sans doute : on vous l'apporterait, sans que vous eussiez rien à débourser.

M. SAGE. Tu crois cela? Je pense, au contraire, qu'il me reviendrait peut-être plus cher. Car, alors, n'aurais-je pas à payer des gardes pour veiller à ma forêt, des maçons pour l'enclore de murs, des bûcherons pour y exploiter les arbres?

PHILIPPE. Passe pour cela; mais vous ne pouvez pas y aller chasser.

M. SAGE. Et pourquoi veux-tu que je chasse?

PHILIPPE. Pour avoir votre provision de gibier.

M. SAGE. Est-ce que nous pourrions manger un cerf ou un chevreiiil à nous deux?

piiM.ippE. Il faudrait être de bon appétit.

194 LE GlîAND JAIIDIN.

M. SAr.i:. Ne pouvant aller moi-même :l la chasse, j'y envoie des chasseurs pour moi. Je leur donne rendez-vous à la halle, où ils m'apportent tout ce qui m'est nécessaire.

PHILIPPE. Pour votre argent.

M. SAGK. D'accord ; mais c'est encore pour moi une bonne affaire, car je n'ai point de gages à leur payer, je n'ai besoin de leur fournir ni poudre, ni plomb, ni fusil. Tous ces furets, ces braques, ces chiens courants. Dieu merci, ce n'est pas mon pain qu'ils dévorent.

PHILIPPE. Sont-elles aussi à vous, ces vaches et ces brebis qui paissent là-bas dans la prairie?

M. SAC.E. Vraiment oui : ne manges-tu pas tous les jours du beurre et du fromage? C'est elles qui me les fournissent.

PHILIPPE. Mais, mon papa, si tous ces troupeaux, si toutes ces petites rivières sont à vous, pourquoi n'avons-nous pas à notre table de grands plats de viandes et de poissons, comme les gens riches?

M. SAGE. Est-ce qu'ils mangent tout ce qu'on leur sert? •

PHILIPPE. Non, mais ils peuvent choisir sur la table.

M. SAGE. Et moi, je fais mon choix avant de m'y mettre. Tout le nécessaire m'appartient. Le superflu, il est vrai, n'est pas à moi; mais qu'en ferais-je s'il m'appartenait? Il me faudrait aussi un estomac superflu.

PHILIPPE. Les gens riches font bonne chère, et vous n'en faites pas.

M. SAGE. Je la fais bien meilleure. J'ai une sauce qui leur manque presque toujours dans leurs grands festins, c'est le bon appétit.

PHILIPPE. Et de l'argent pour satisfaire mille petites fantaisies, en avezvous autant qu'eux?

M. SAGE. Bien davantage, car je n'ai pas de fantaisies.

PHILIPPE. Il y a pourtant du plaisir à les contenter.

M. SAGE. Cent fois plus encore à être content; et je le suis.

PHILIPPE. Mais enfin le bon Dieu les aime plus que vous, puisqu'il leur a donné de grands trésors d'or et d'argent ?

M. SAGE. Philippe, te souviens-tu de cette bouteille de vin muscat que nous bûmes l'autre jour que nous avions prié ton oncle à dîner?

PHILIPPE. Oui, mon papa, vous eûtes la bonté de m'en donner un petit verre presque tout plein.

M. SAGE. Tu vins m'en demander une seconde fois. J'aurais bien pu t'en donner, puisqu'il en restait encore. Pourquoi ne t'en donnai-je pas?

PHILIPPE. C'est que vous aviez peur que cela ne me fit mal.

M. SAGE. Je me souviens de te l'avoir dit. Penses-tu que j'eusse raison?

PHILIPPE. Oui, mon papa; je sais que vous m'aimez, et que vous ne cherchez que mon bonheur. Ainsi, vous ne m'auriez pas refusé un peu de vin muscat si vous aviez pensé que cela pût me faire du plaisir sans m'incommoder.

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