‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 107 sur 276 · LK GRAND JARDIN. I · texte numérisé non relu

LK GRAND JARDIN. I

M. SAGE. Et crois-tu que le bon Dieu ait moins de tendresse pour toi que moi-même?

l'HiuppE. Non, mon papa, je ne puis le croire; vous m'avez raconté tajit de merveilles de sa bonté !

M. SAGE. D'un autre côté, crois-tu qu'il lui fût difficile de te donner "de grandes richesses?

PHILIPPE, Oh! non; pas plus qu'à moi de faire présent à quelqu'un d'une poignée de sable.

M. SAGE. Eh bien ! si, pouvant f en donner, il ne t'en donne pas, et que cependant il t'aime, que dois-tu penser de son refus?

PHILIPPE. Que les richesses que je lui demande pourraient m'étre dangereuses.

M. SAGE. Cela te paraît-il assez clair?

PHILIPPE. Oui, mon papa, je n'y vois rien à dire : cependant

M. SAGE. Pourquoi secoues-tu la tète? Tu as certainement encore quelque poids sur le cœur, dis-le-moi.

PHILIPPE. Je pense que, malgré vos raisons, il n'est pas à vous, tout ce pays-là.

M. SAGE. Et pourquoi le penses-tu?

PHILIPPE. Parce que vous ne pouvez pas en jouir comme vous le voulez.

M. SAGE. Connais-tu M. Richard?

PHILIPPE. Si je le connais? Oh dame ! c'est lui qui a de beaux jardins!

M. SAGE. Et peut-il en jouir comme il veui?

PHILIPPE. Ah ! le pauvre homme ! il ne le peut guère ; il n'ose pas manger seulement une grappe de chasselas.

M. SAGE. Il en a cependant dans son jardin des treilles superbes.

PHILIPPE. Oui, vraiment; mais cela l'incommode.

M. SAGE. Tu vois donc qu'on peut posséder beaucoup de choses, et cependant n'oser en jouir comme on veut. Je n'ose jouir de mon jardin comme je le voudrais, parce que ma fortune ne me le permet pas : et M. Richard n'ose jouir à son gré du sien, parce que sa santé le lui défend. Je suis encore le plus heureux.

PHILIPPE. Mon papa, vous aimez à monter à cheval, n'est-il pas vrai ?

M. SAGE. Oui, cet exercice me fait beaucoup de bien, lorsque j'ai le temps de le prendre.

PHILIPPE. Eh bien! si cette prairie est à vous, pourquoi n'en réooltezvous pas le foin pour en nourrir un cheval?

M. SAGE. C'est ce que je fais. Cette meule de foin que tu vois là-bas est peut-être pour celui que je monte.

PHILIPPE. Vous n'en avez pourtant pas dans votre écurie.

M. SAGE. Dieu me préserve de cet embarras!

PHU.IPPE. Oui, mais aussi vous ne le montez pas lorsque vous voulez!

1!)ii LE GRAXD JARDIN.

M. sAGii. Tu te trompes; car je suis assez sage pour ne le vouloir que lorsque j'en ai besoin ; et alors, je me le procure pour un écu. Dieu merci, je peux en faire la dépense.

PHILIPPE. Croyez-vous qu'il ne vous serait pas bien plus commode d'avoir deux beaux chevaux gris pommelé pour vous traîner dans un bon carrosse ?

M. SAGE. Cela serait assez doux. Mais quand je pense à tous les inconvénients d'une voiture, au besoin que l'on a sans cesse du sellier, du charron et du maréchal, à la dépendance où l'on vit de la santé de ses chevaux, et de l'exactitude de son cocher, aux risques infinis dont on est menacé à chaque pas, aux suites funestes de la mollesse, dont on prend le goût, en vérité je n'ai pas de regret de ne faire usage que de mes jambes. Elles m'en dureront plus longtemps. Mais voilà le soleil qui se couche ; il est temps de nous retirer. Allons, mon ami, ii'es-tu pas content d'avoir vu mon domaine?

PHILIPPE. Ah ! mon papa, je le serais bien davantage si tout cela était réellement à vous.

M. Sage sourit à son fils ; et, le prenant par la main, il descendit avec lui de la colline. Ils passaient auprès d'une prairie , qu'ils avaient prise d'en haut pour un étang parce qu'elle était couverte d'eau. Ah! mon Dieu, s'écria M. Sage ; vois-tu ce pré qui ne fait plus qu'une mare? Il faut que le ruisseau voisin se soit débordé avant la fenaison. Toute la récolte de foin est perdue pour cette année.

PHILIPPE. Celui à qui appartient cette prairie sera, je crois, bien triste quand il verra tout son foin gâté.

M. SAGE. Encore s'il en était quitte pour cela ! Mais il faudra faire des réparations aux digues du ruisseau, construire peut-être une nouvelle écluse. Il sera bien heureux s'il n'y dépense pas le produit de dix années de sa prairie.

PHILIPPE. C'est un drôle de bonheur que celui-là.

M. SAGE. Il me semble qu'il y avait ici près un moulin.

PHILIPPE. Il y est aussi toujours, mon papa. Tenez, le voyez-vous?

M. SAGE. Tu as raison, je le vois à présent. C'est que je ne l'entendais pas aller. 0 mon Dieu! je parie que l'inondation en a emporté les rouages. Voyons. Justement, le voilà tout délabré. Que deviendra le malheureux propriétaire? Il faut qu'il soit bien riche pour résister à toutes ces pertes.

PHILIPPE. Je le plains de tout mon cœur. Mais, mon papa, la journée des ouvriers est finie, pourquoi les maçons demeurent-ils encore à l'ouvrage?

M. SAGE. Je n'en sais rien. Il n'y a qu'à le leur demander. Mon ami, voudriez-vous bien nous dire pourquoi vous restez si tard au travail?

LE MAÇON. Monsieur, nous y passerons encore toute la nuit. Hier, dans l'obscurité, des voleurs vinrent abattre ce pan de muraille pour entrer

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dans le parc et voler les meubles d'un pavillon qu'on venait de faire construire. On ne s'en est aperçu que ce matin ; et il est fort heureux qu'on ne les ait pas pris sur le fait.

M. SAC.E. Et comment dune cela?

LE MAÇON. C'est qu'on a trouvé dans le parc des mèches qu'ils y avaient répandues, apparemment pour mettre le feu à la forêt, si on était venu les surprendre, afin de se sauver à la faveur du tumulte et de la confusion de l'incendie. Le propriétaire de cette terre est encore, comme vous voyez, fort heureux dans son malheur, car il aurait pu perdre toute sa forêt, au lieu qu'il ne lui en coûtera que les réparations de sa muraille, la dépense d'un garde de plus pour veiller la nuit, et la perte des meubles de son pavillon, qui, à la vérité, étaient fort précieux.

Mon lîls, dit M. Sage à Philippe, après avoir fait quelques pas en silence, que dis-tu de tous ces malheurs? Te causent-ils beaucoup de chagrins?

PHILIPPE. Pourquoi m'en chagriner, mon papa? Je ne souffre en rien de ces pertes.

M. SAf.E. Mais si cette terre t'appartenait de la même manière que les jardins de M. Richard lui appartiennent, et qu'en te promenant aujourd'hui, tu eusses vu tes prairies inondées, ton moulin emporté, un pan de la muraille de ton parc démoli, et ton pavillon mis au pillage, t'en retournerais-tu à la maison aussi tranquille que tu me parais l'être?

PHILIPPE. Mon Dieu, non 1 Je serais au contraire bien triste d'essuyer de si grandes disgrâces en un jour.

M. SAGE. Et si tu avais tous les jours de semblables disgrâces à souffrir ou à craindre, serais-tu aloi^ plus heureux que tu ne l'es à présent ?

PHILIPPE. Je serais mille fois plus malheureux.

M. SAGE. Eh bien ! mon ami, tel est le sort de presque tous ceux qui possèdent de grands biens. Sans parler des soucis qui les agitent, et des besoins sans nombre qui les tourmentent, réclat de notre fortune devient souvent lui-même l'origine de sa décadence. Il sutDt d'une seule année stérile, ou d'une seule méprise dans leurs avides projets, pour en entraîner le bouleversement. Comme ils craindraient de perdre de leur considération imaginaire s'ils imposaient quelque sacrifice à l'orgueil de leur luxe, plus leurs revers sont frappants, plus ils croient devoir étaler de fiiste et de somptuosité pour soutenir l'opinion de leur opulence et rétablir un crédit imposteur. Quel est donc l'effet de celte misérable vanité ? Leui-s domestiques, frustrés du prix de leurs services, introduisent un brigandage effréné dans toute la maison. La culture de leurs biens étant négligée, ainsi que l'éducation de leur famille, leurs terres tombent en friche, et ne produisent plus que des moissons avortées; leurs enfants, abandonnés a tous les vices, commettent des actions déshonorantes, qu'ils sont forcés d'étouffer à prix d'argent. Toutes leni-s vastes possessions, saisies par

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(riii(3Xûraliles créanciers, achèvent (le dcpcrir sous luic adjninistralidn de rapine. Le gouffre des procédures en engloutit les derniers débris. Et ces favoris de la fortune, si fiers de leurs trésors, de leurs honneurs, et des jouissances de leur mollesse, tombent tout à la fois dans Tindigence, l'opprobre et le désespoir.

pinLU'PE, Ah! mon papa, quel tableau venez-vous de m'offrir !

M. SAC.E. Celui qui se présente à tout moment dans la société ; et n'imagine pas qu'il y ait rien d'exagéré dans cette peinture, .le te ferai voir chaque jour dans les papiers publics : l'histoire du renversement de quelque grande maison ; leçon frappante que la Providence expose sans cesse aux regards des riches, pour les avertir du sort qui menace leur folie et leur orgueil! Nous irons demain devant ces superbes hôtels qui excitent ton envie, je t'y ferai lii'e la ruine des hôtels voisins, affichée sur toutes leurs colonnes, jusqu'à ce qu'elles soient elles-mêmes enveloppées du décret de leur propre ruine. Eh ! que ne puis-je épargner à tes oreilles sensibles les cris de mille familles désolées, qui n'attestent que trop par leur désespoir ces effrayantes révolutions!

PHILIPPE. Eh quoi î me faudrait-il donc regarder la médiocrité de notre fortune comme un bienfait du ciel?

M. s.\GE. Oui, mon fils, si tu es économe et laborieux, si tu sens en toi le courage de vaincre l'ambition et la cupidité, d'enchaîner tes désirs et tes espérances aux bornes de l'état que tu dois remplir. Vois s'il manque quelque chose à mon bonheur; et voudrais-tu donc être plus heureux que ton père? Regarde l'univers entier comme ton domaine, puisqu'il te fournit, pour prix de ton travail, une subsistance honnête, et les premières douceurs de la vie. Le ciel a placé ton habitation terrestre sur le doux penchant d'une montagne dont le sommet est escarpé, et au pied de laipielle s'étendent des marais impurs et entrecoupés de mille précipices. Élève quelquefois tes yeux vers les riches et les grands, non pour envier la hauteur de leur poste, mais pour observer les orages qui grondent autour d'eux. Abaisse aussi tes regards vers le pauvre qui rampe au-dessous de toi, non pour insulter à sa misère, mais pour lui tendre la main. Si Dieu te donne un jour des enfants, répète-leur sans cesse la leçon que tu viens de recevoir, et surtout douue-leur-eu r('\eiii])le qtu^ je t'ai donné moimême.

Ils se trouvèrent à ces mots à l'entrée de leur maison. M. Sage se hâta de monter dans son appartement; et s'étant précipité à genoux, il rendit grâces au ciel, et lui offrit sa vie. Que lui restait-il à faire sur la terre? Ses jours avaient été pleins de justice et d'honneur; et en inspirant la modération à sou lils , il venait de lui transuu'ttre un richi^uM'itage.

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